« Ce n’est pas la force, mais la persévérance qui fait les grandes œuvres » (Samuel Johnson).
Il y a quelques mois, alors que je sortais à une heure tardive de la journée d’un campus universitaire à Beyrouth, un de mes amis attire mon attention sur des jeunes, de sexe masculin, attroupés dans un jardin devant l’entrée du campus : « Ces jeunes, me dit-il, vendent souvent de la drogue aux passants, et bien plus grave, ils ciblent les étudiants. » Il m’a confirmé que les responsables de ladite université ont prévenu les Forces de sécurité intérieure, qui ont promis de faire de leur mieux pour arrêter ces gangs. Quelques jours plus tard, en naviguant sur le web, je tombe sur une nouvelle bouleversante : les Forces de sécurité surveillaient un enfant qui achetait et vendait de la drogue.
Ces affaires accablantes ne peuvent me laisser passive face à ce fléau dévastateur qu’est celui de la drogue. D’autant plus que ces derniers mois, plusieurs mamans m’ont fait part de leur inquiétude concernant leur fils ou leur fille, jeunes adultes universitaires. Ces mères avaient eu le courage de m’en parler ouvertement. Toutefois, elles étaient prises par des sentiments contradictoires : d’une part, un sentiment de trahison vis-à-vis de leur enfant adulte – elles se sentaient coupables de parler « dans son dos » –, et d’autre part, une volonté urgente, mais non sans crainte, de savoir si leur bien-aimé consommait ou non une quelconque substance. Les conversations de certaines d’entre elles étaient régulièrement entrecoupées par « pourtant je l’ai bien élevé » ou « mais je l’ai bien élevé », ou encore « je ne sais pas, peut-être que je me trompe, non, non, il ne peut pas faire ça, le matériel appartient sûrement à un ami », exprimant un sentiment de déni. Je me souviens également de cet oncle qui, en me montrant une photo d’un joint de cannabis retrouvé dans la chambre de son neveu, me dit : « Je ne comprends pas comment ma sœur et son époux ne remarquent pas, surtout avec l’odeur qui empuantit sa chambre ! »
Ignorance quant aux substances, déni, ou les deux à la fois ?
Aucun membre de la société ne devrait rester passif devant un tel danger. Mieux encore, les instances gouvernementales, non gouvernementales, éducatives, sociales, religieuses, médiatiques, les sociétés savantes scientifiques et bien d’autres, toutes responsables des prises de décision au niveau étatique, devraient s’y impliquer sérieusement et urgemment. La sensibilisation aux dangers de la drogue serait ainsi un travail holistique engageant tous les acteurs de la société, y compris les familles elles-mêmes et les jeunes ; la prise problématique de substances n’est pas un phénomène immoral, mais une maladie chronique qui pourrait toucher toutes les classes sociales.
Le risque de consommation de substances augmentant dans les situations de crise, ces campagnes acquièrent donc une double importance en ces temps difficiles que traverse le Liban. Les conditions économiques, politiques et sécuritaires du pays ont eu et continuent d’avoir un impact délétère sur le bien-être des citoyens, en particulier sur celui des jeunes dont l’avenir semble compromis. C’est ainsi qu’une proportion non négligeable de ces jeunes, vulnérables et ayant des difficultés à gérer leur stress et leur anxiété, sont ciblés par les malfaiteurs qui leur introduisent la drogue comme un outil bénéfique pour leur bien-être, les entraînant ainsi à tomber dans le piège de la consommation. À ne pas ignorer également, le rôle majeur de la désinformation fournie sur les réseaux sociaux quant aux effets des drogues, et parfois même leur acquisition facile à travers les différentes plateformes ; cela est particulièrement vrai pour le cannabis, présenté à tort comme une plante naturelle aux bénéfices multiples ne causant pas de dépendance.
Évidemment, cela n’est que de la pure illusion, voire de la duperie. Si les premières prises engendrent un sentiment de bien-être et d’euphorie, très vite, ces substances psychoactives, par les effets de tolérance et de dépendance qu’elles entraînent, font sombrer les consommateurs dans la dépression et l’anxiété, voire le désespoir, jusqu’à même parfois les pousser au suicide. Mis à part leurs effets sur la santé physique et la santé mentale, les drogues altèrent la perception, déforment la pensée et perturbent les émotions de la personne, l’isolant socialement et infligeant des conséquences délétères à son avenir professionnel.
Il va sans dire qu’un travail de sensibilisation coordonné entre les différentes parties prenantes, notamment celles de la santé, de l’éducation et de la culture, aura un impact très positif sur la jeunesse. Cet impact sera d’autant plus important si les jeunes sont consultés et appelés à participer à la prise de décision. Le leadership réveillera leur potentiel à la résilience, leur capacité à être des gardiens de l’espoir, et surtout à être des personnes rationnelles capables d’emprunter la voie de l’authentique bien-être. En plus, une telle démarche redonnerait une certaine confiance dans l’État qui semble se dissoudre et renforcerait la détermination des parents et des institutions éducatives dans leurs missions. Finalement, cela créerait une ambiance plus propice à la prise de conscience des réseaux sociaux de leur rôle moral, éducatif et national dans la protection des jeunes et la lutte contre la désinformation.
Dr Zeina ASSAF MOUKARZEL, MD, MPH, MHA
Fondatrice et présidente
de Lamsa, ONG libanaise
pour la promotion de la santé mentale et le bien-être des jeunes
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

