Critiques littéraires Carnets

Jean Sénac : métamorphoses de l’autoportrait

Du poète Jean Sénac (1926-1973), on connaît le plus souvent l’œuvre poétique, un récit inachevé consacré à la figure paternelle inconnue, un essai consacré à la résistance algérienne. Et puis des inédits, publiés après son assassinat. On sait aussi que, né Français en Algérie, il a fait le choix de participer à la lutte pour l’indépendance, et de devenir algérien. Sans doute, cet engagement a été la source de sa désaffection par une partie de l’institution littéraire française. Longtemps, la fin des départements français d’Algérie, et les conditions par lesquelles cette fin s’est déroulée, a été une plaie à vif. Elle commence à peine à cicatriser. En 2013 déjà, la grande biographie écrite par Bernard Mazo, Jean Sénac, poète et martyr (Seuil) a rappelé que son œuvre était une voix majeure dans les littératures algériennes.

L’édition des textes intimes ouvre un nouvel accès à son œuvre : le chercheur Guy Dugas (de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes, unité de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique et de l’École Normale Supérieure, à Paris) a pu obtenir de consulter à la Bibliothèque Nationale d’Algérie la plupart des carnets et agendas (certains demeurent néanmoins censurés), une trentaine que complète la dizaine conservée à la Bibliothèque de l’Alcazar de Marseille. Carnets divers dans lesquels Sénac dépose des textes composites : le récit plus ou moins détaillé de son existence quotidienne, ses déchirures intimes, des bribes de textes critiques, d’ébauches de poèmes, de réflexions politiques, sociales et littéraires, de notations de conversations avec ses proches, puis ses amis d’Algérie, et des écrivains. Le texte personnel témoigne de ses engagements aux côtés des combattants pour l’indépendance à partir des années 1950. En 1962, à l’Indépendance, il exulte, et son journal est constellé d’un graphisme solaire : « Voilà la paix. Et nos rêves vont prendre forme », malgré les amis assassinés, en particulier Mouloud Ferraoun, quatre jours avant le cessez-le-feu. Lors de la présidence de Ben Bella, Jean Sénac, dont l’action militante est reconnue, accède à des fonctions officielles. Peu à peu, ses carnets diminuent de taille, car les charges prennent tout son temps.

En 1965, l’accession au pouvoir par le rigoriste colonel Boumedienne, vient défaire le rêve et sa jubilation. Il est démis de ses fonctions. Les vexations se succèdent : on lui refuse la nationalité algérienne, on lui reproche de ne pas être musulman, d’être homosexuel, il est enlevé et emprisonné quelques jours en décembre. Il est frappé dans la rue. « Enfer, destruction, souffrance inutile », note-t-il. Peu à peu, le Journal recueille des bribes, s’amenuise, se tend, se crispe, en particulier dans les années 1970, signe d’un désespoir grandissant, d’une conscience aiguë du non-sens : la solitude, la dégradation sociale, puis l’exclusion. Il vit dans une cave, un véritable taudis. Le 20 août 1973, il écrit une lettre-poème à une amie, datée d’une plage. Il y célèbre l’amour, l’hédonisme, « le corps bruissant de plaisir ». Il écrit : « tout est conscience du monde, / tout est grâce du corps dans la liberté du soleil. » Au début du mois, Le Monde diplomatique avait publié un article remarquable, consacré à la littérature : « L’Algérie d’une libération à l’autre ». Quelques jours plus tard, il est poignardé pendant la nuit.

Cette écriture est précise, propre à faire lever la tête et laisser le texte résonner en soi. Cet ensemble de textes disparates, complété d’un cahier de dessins offre au lecteur une rare expérience du ravissement dans la création littéraire. Innombrables sont les mentions de ses inclinations et de l’attachement, de la joie de retrouver celles et ceux qui partagent cette passion, de converser, de lire des poèmes, de les offrir. Ce sont les références à des moments d’une histoire littéraire vivante, à laquelle il participe avec toute sa fougue. On croise Simone de Beauvoir, Camus – si important pour Sénac –, Roblès, Dib, Kateb, Mammeri, Memmi et tant d’autres, certains oubliés, comme Sadia Lévy qui a tant compté pour lui. « Amitié, ma belle folie ! Elle ne réclame pas d’aventuriers fertiles, mais une constante et perméable saveur ». Mais ce qui fait surtout la grandeur et la grâce de ce livre, c’est qu’il raconte l’émergence d’une conscience, et son apprentissage pied à pied, mot à mot, du métier d’écrivain, et de poète.

Cette écriture se manifeste en effet dès 1942. Sénac a seize ans. Il se revendique comme fervent admirateur du maréchal Pétain, et comme catholique fervent, et d’une bigoterie à faire sourire. On aimerait ici utiliser le point d’ironie, ‽, qu’il découvre plus tard et dont il ponctue ses propres textes. Il raconte la vie dans sa famille, la gêne, le souci de son corps et de son hygiène, son premier métier de maître dans une école privée catholique, à Mascara. Il rencontre aussi des poètes, il leur écrit.

Avec le service militaire, Sénac acquiert des certitudes intimes : « La vie consiste à espérer, à lutter à conquérir. On y arrive par l’enthousiasme et la méditation. » Ces deux derniers mots sont alors les appuis par lesquels il résistera à la dépression.

Et puis, ça change, peu à peu. Malade, il part en sanatorium où il demeure en 1947 et 1948. Il y éprouve la révélation de sa véritable nature, et du changement de nature de sa foi : « Je ne suis plus catholique. Tout juste à peine chrétien (…) mais ce peu-là immensément ». L’amour christique irrigue son écriture. Sénac est un être fissuré par une douleur sans nom : le père est une absence, et de sa mère, il retient ce mot terrible : « Le jour où ma mère me dit ‘‘J’aurai dû te tordre le cou avant de naître’’ je me savais lié par une corde aride à la joie tragique du sel. » Et puis, il lève des mots, contre le racisme courant de nombreux Français d’Algérie : « Citoyen d’une terre où le racisme dresse chaque heure ses bivouacs, et cela dans toutes les classes de la société, de l’ouvrier dit communiste au colon capitaliste, l’un par déformation première, l’autre par intérêt. (…) En Afrique du Nord, se taire, c’est trahir » (mai 1952). C’est dès lors l’écriture de la maturité qui se déploie dans une poésie qui articule convictions solaires et gouffres du désespoir. Il a vingt-six ans.

Un cri que le soleil dévore. 1942-1973. Carnets, notes et réflexions de Jean Sénac, édition préfacée et établie par Guy Dugas, Seuil, 2023, 832 p.

Du poète Jean Sénac (1926-1973), on connaît le plus souvent l’œuvre poétique, un récit inachevé consacré à la figure paternelle inconnue, un essai consacré à la résistance algérienne. Et puis des inédits, publiés après son assassinat. On sait aussi que, né Français en Algérie, il a fait le choix de participer à la lutte pour l’indépendance, et de devenir algérien. Sans...
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