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Culture - Musique

Youmna Saba éléctronise son Oud

L’album de la compositrice, chanteuse et musicienne libanaise est certainement l’opus-événement de l’automne.

Youmna Saba éléctronise son Oud

La compositrice, chanteuse, musicologue et musicienne libanaise Youmna Saba. Photo Nasri N. Sayegh

  1. Équinoxe et impatience d’automne obligent, c’est à l’instant même où la lumière du soleil entamait son déclin le 23 septembre courant que rendez-vous fut pris pour un entretien téléphonique avec Youmna Saba. Compositrice, chanteuse, musicologue et musicienne libanaise installée à Paris en 2020, elle égrène depuis pléthore de concerts, résidences, créations et autres expérimentations. L’objet de la conversation est, comme convenu, centré sur la sortie imminente de son dernier opus, Wishah *, un événement sonore couplé d’une grande exposition sonique, « La Réserve des non-dits », au musée du Quai Branly – Jacques Chirac**. Nous y reviendrons.

La conversation avec Youmna Saba, une expérience philo-sonique. Photo Nasri N. Sayegh

L’échange se déroule comme il se doit. Généreuses et succédant aux nombreuses questions, les informations fusent, précises et précieuses. Les détails ne manquent pas, méticuleux ; mais les lignes qui suivent ont d’elles-mêmes décidé d’abandonner le compte rendu de la parole, de se délester de la conversation pour plonger pores et larmes dans son dernier opus afin de tenter d’en lever le voile. Sans filet, sans pudeur : témoigner de l’écoute par les mots et par les sons. Expérience philo-sonique, traité ou essai sur les notions de perte, de départs ou encore de pudeur. Car certains mots, non dits, par moments, diront l’ouïe.


« Ayn, waw, dal » : oud

Au commencement, donc, était l’instrument, ci-écrit oud – en français dans le texte ; et ci-prononcé « oud » – en arabe dans le creux du tympan. Et c’est peut-être dans les drapés courbes du « ayn », qui correspond à la consonne fricative pharyngale voisée, que résident les prémices de Wishah. Pour le prononcer, il nous faut tout d’abord placer notre langue contre le haut de notre gorge, près de la luette ; maintenir cette position tout en essayant de forcer un peu à travers – vous devriez sentir une sorte de frottement dans votre gorge – puis tenter de former, de formuler le « ayn » qui, lorsque prononcé correctement, doit avoir un son guttural profond. Oud. Leçon de phonétique tant inappliquée qu’effrontée, l’attention portée à cette 18e lettre de l'« abjad » n’est pas fortuite. Grattant la gorge de l’instrumentiste, sollicitant le coffre de sa voix, le son résonne dans le gosier de l’instrument. Car il y a cet instant où l’oreille profane se retrouve dans l’incapacité à distinguer l’instrument de son instrumentiste, l’instrumentiste de son instrument. Qui (se) joue (de) qui/quoi ? L’instant de grâce où le corps de « Oud » devient Youmna, et/ou vice versa – comme si de rien n’était ou comme si rien n’était plus.


Dont acte (cinq au total)

Écharpe, foulard ou voile, le mot « Wishah » que Youmna Saba a élu pour intituler son troisième opus d’emblée sème le trouble. En digne descendante de la structure dramatique classique qui régit et sectionne une narration en cinq actes, la composition murmure l’histoire d’un dévoilement. « Akaleel » (couronnes), « Ba’oud » (moustique), « al-Khayal » (l’imagination), « Ahad » (personne), et « Tariq » (chemin) ; tour à tour, les cinq actes narrent hic et nunc (ici et maintenant) une ode à la perte – odyssée des illusions perdues.

La couverture de l’album « Wishah ». Photo DR

Au commencement, donc, était une pulsation suivie d’un clapotis aquatique et nervuré. C’est dès le premier acte que tout se noue. Unité de lieu : la scène se déploie dans ce qui semble être une étendue d’eau – un lac, une mer, un océan ; tous trois désolés. Unité de temps : son scintillement, sa suspension puis sa mise à l’arrêt. Unité d’action : l’invocation de toutes les capacités soniques, même – et surtout – les plus insoupçonnées du oud. Car, c’est blottie dans le hiatus de l’urgence du dire et de celle du taire ou du mal-à-dire que Youmna Saba mène un cœur-à-corps acharné, mais on ne peut plus éperdu et amoureux, avec son instrument.

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Rose et/ou palissandre

En bois de rose et/ou palissandre, ce dernier joue le jeu, se laissant faire bruits et sons sous les gestes et les mots de son opératrice. Opératrice ? Oui, car Youmna Saba opère de/sur son instrument. Frôlements, caresses, grattements, battements, pouls et autres vibrations… Le plectre à la main droite, les cinq doigts à la main gauche, Youmna excite ses onze cordes ; pincement et autres frottements. Pulsatiles, les sons, tantôt fébriles, tantôt frénétiques, jamais véhéments (!) – confondante humilité de l’artiste oblige –, dessinent un paysage sonore où l’obscur et le clair oscillent et frémissent dans un jeu de ressac sonique. Sitôt dévoilés, le flux, la nervure d’un mouvement, d’un dit, se voient aussitôt recouverts d’un nimbe de pudeur. Susurrés, les mots répondent au souffle de l’instrument. « Les vagues, les vagues, les vagues » recouvrent la couronne de son premier morceau sur l’embrun duquel se côtoient un autel, une prison, une sorcière et quelque autre enchantement. Chamanique, Wishah implore les astres délestés dans une cosmo-sonie débridée. L’on devine par endroits le bourdonnement entêté d’un drone qui siffle sur nos têtes tel un anophèle suspendu au-dessus des eaux.

Le oud par augmentation

Youmna Saba éléctronise son oud. Pour Wishah, elle prolonge, contourne, sabote la mal-nommée tradition, inventant puis invoquant un dispositif qui consiste en une extension numérique de l’instrument. Elle l’éprouve et le met à l’épreuve. Composé de deux micros, l’appareil élargit, agrandit, augmente la gamme sonore du oud, ses capacités soniques, en intégrant une électronique synthétisée. O(u)de à la perte, l’opus récolte les sons écartés, les secondaires, les non-désirés, les larsens, les tapotements tantôt accidentels, tantôt provoqués du et sur le microphone. Spectres et autres fantômes des sons. Certaines de ses cordes sont d’argent plaqué ; sa musique, sertie de tentative d’épiphanies. Le voile se lève tant bien que mal, nous indiquant un paysage désolé, vide.

Jusqu’à ces pénultièmes lignes, pour cause de pudeurs, la « formule de salutation adressée à quelqu'un qu’on quitte pour une longue période, ou même définitivement, n’a pas encore été prononcée ». La voici, enchaînée à ces colonnes. « Adieu. » Youmna, dans ce paysage de crépuscules, l’adieu à Beyrouth est-il possible ? « Je ne sais pas. (Silence). Je ne pense pas. (Silence). Je ne saurai dire. (Un très, très long silence). »

* Écrit et interprété par Youmna Saba.

Enregistré et mixé par Fadi Tabbal aux studios Tunefork, Beyrouth.

Produit par Youmna Saba et Fadi Tabbal.

Disponible à la précommande.

** Jusqu’au 18 février 2024, au musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Paris.

Équinoxe et impatience d’automne obligent, c’est à l’instant même où la lumière du soleil entamait son déclin le 23 septembre courant que rendez-vous fut pris pour un entretien téléphonique avec Youmna Saba. Compositrice, chanteuse, musicologue et musicienne libanaise installée à Paris en 2020, elle égrène depuis pléthore de concerts, résidences, créations et autres...
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