Photo tirée du site de Talal Salman.
Le 31 décembre 2016, Talal Salman a commencé à mourir. Ce jour-là, le quotidien as-Safir, qu’il avait fondé en mars 1974 et qui représentait la plus grande réalisation de sa vie, a paru pour la dernière fois avec une manchette consacrée à l’adieu. La fermeture d’as-Safir a marqué la fin d’une époque pour la presse libanaise et arabe, et pour Talal Salman lui-même. Celui qui avait commencé comme un simple correcteur, mais qui avait de grands rêves à l’échelle du monde arabe, avait ainsi pratiquement perdu sa raison de vivre. Deux mois auparavant, il avait annoncé, la gorge nouée et les larmes aux yeux, à ses nombreux collaborateurs, dont certains l’avaient accompagné depuis le début de l’aventure as-Safir, qu’il comptait fermer celui-ci à la fin de l’année en cours.
Les raisons de cette décision surprenante étaient restées assez vagues. Devant l’équipe du journal encore sous le choc, Talal Salman avait déclaré qu’il pressentait une grande crise de la presse écrite et qu’il préférait fermer le journal en ayant les moyens de donner tous leurs droits à ses collaborateurs qu’il considérait comme des amis. D’ailleurs, as-Safir a fermé ses portes dans la tristesse, certes, mais sans frustration. Une autre raison avait circulé dans les coulisses, selon laquelle Ahmad et Hanadi, ses deux enfants (il en a quatre) qui s’étaient impliqués dans as-Safir, ne souhaitaient pas poursuivre l’aventure après le retrait de leur père. Mais, selon ceux qui le connaissaient, la véritable raison, c’est qu’Abou Ahmad, comme on l’appelait, ne supportait pas le déclin du nationalisme arabe qu’il avait tant vanté et dont il avait tellement rêvé.
Après la fermeture d’as-Safir, il avait certes conservé son modeste bureau du sixième étage dans l’immeuble qui portait le nom du quotidien à Hamra. Entre les portraits de ses grandes rencontres et un lampadaire qui diffusait une lumière tamisée, annonciatrice d’une fin de vie, il écrivait encore à la main son fameux éditorial « Sur le chemin », qu’il distribuait régulièrement sur les réseaux sociaux et par mail. Mais les visiteurs se faisaient désormais aussi rares que les idées, et Talal Salman ne cachait pas son désenchantement et sa déception face à l’évolution du monde, et surtout celle du Liban et du monde arabe.
« La voix de ceux qui n’en ont pas »
À ses proches, Talal Salman confiait qu’il avait été chanceux de vivre l’âge d’or du monde arabe et de la presse libanaise qui en était le fleuron dans les années 70 et 80. Il était aussi fier de raconter que grâce à son père, gendarme, il avait pratiquement fait le tour du Liban, sa famille se déplaçant au gré de ses affectations. Ces déplacements successifs lui avaient appris à aimer le Liban dans toute sa diversité, mais aussi à rejeter le confessionnalisme qu’il considérait comme une maladie. Ayant grandi lors de la grande période nassérienne, ses débuts de journaliste l’avaient conduit en Égypte, où il s’était lié d’amitié avec Mohammad Hassanein Haykal (grand patron de presse et proche de Nasser) et où il avait tissé un vaste réseau d’amitiés qui lui a été très utile lorsqu’il a décidé de fonder son propre journal. Il l’avait sciemment appelé as-Safir parce qu’il le voyait comme l’ambassadeur du panarabisme auprès des lecteurs de tous les pays arabes. Talal Salman a en effet vu grand depuis le début. Son quotidien devait dépasser les frontières du Liban, et ses limites étaient celles du monde arabe. Il avait même choisi pour devise d’être « la voix de ceux qui n’en ont pas » parce qu’il était toujours convaincu que même les couches défavorisées devaient avoir leur mot à dire, et il pensait être leur porte-parole.
Très vite, as-Safir a pris une place de choix au sein du paysage médiatique libanais et arabe. Évoluant d’abord dans une mouvance de gauche teintée de nationalisme arabe, le quotidien est rapidement devenu une référence de crédibilité et de sérieux avant de devenir une véritable école. Car, même si, dans les divisions inhérentes à cette période historique, notamment au Liban, as-Safir était considéré comme le porte-parole de ce qu’on appelait à l’époque le Mouvement national (les partis de gauche et d’obédience arabe qui évoluaient dans l’orbite de l’OLP et de son chef Yasser Arafat), il était quand même pris en compte par le camp adverse, celui des partis dits de la droite chrétienne.Pendant l’invasion israélienne de 1982, Talal Salman était resté à Beyrouth-Ouest sous le blocus, et il a continué à publier son journal, devenu une sorte de symbole de la résistance palestinienne à l’époque. Le départ de Yasser Arafat et de ses lieutenants en septembre 1982 a d’ailleurs été perçu comme une défaite au Safir, mais le quotidien s’en est relevé et Talal Salman a poursuivi son chemin en dépit des écueils, des échecs politiques et des changements dans le monde arabe. Il n’y avait plus Yasser Arafat, mais il y avait encore Hafez el-Assad, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi et d’autres. Toutes les portes des palais arabes lui étaient ouvertes, et il s’y est rendu, sans toutefois jamais oublier ses racines libanaises et son petit village de Chmestar, dans la région de Baalbeck, et sans non plus renoncer à ses rêves de révolution.
« Les grands » du monde arabe
Évoluant avec la politique, il a commencé ainsi, à partir des années 90 et après Taëf, à établir des liens avec toutes les parties libanaises. La famille d’as-Safir s’était élargie et le quotidien était devenu une tribune pour les journalistes de toutes les tendances, une véritable image du Liban et du monde arabe dans leurs nouvelles tendances. C’est ainsi qu’as-Safir avait appuyé le printemps arabe et même le changement en Syrie, avant de commencer par se poser des questions sur les motivations et sur d’éventuelles raisons cachées. Dans son petit bureau, entre les portraits de ceux qu’il considérait comme les « grands » du monde arabe, Talal Salman ne réussissait plus à refaire le monde autour de lui. Il n’était même plus motivé pour rencontrer les nouveaux chefs et il hésitait à leur ouvrir les colonnes de son journal. Avant de prendre la décision de fermer as-Safir, il confiait à ses proches qu’il avait le sentiment que tout changeait autour de lui, le métier de journalisme, la politique, les gens, le niveau des débats ainsi que celui des idées...
Il ne l’a jamais clairement dit, mais ses proches avaient le sentiment, les derniers temps, qu’il portait sur ses épaules le poids des années et celui des déceptions. Il a donc décidé de fermer son quotidien, cette « voix des sans-voix », parce qu’il craignait qu’elle ne devienne inaudible ou enrouée. Il lui a survécu pendant près de 7 ans, suivant encore de loin les développements, mais son bureau du sixième étage devenait de plus en plus obscur, de plus en plus peuplé d’ombres. Il a fini par tirer sa révérence, laissant le souvenir d’un quotidien qui a marqué son époque et celui d’une époque qui a marqué son homme.


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19 h 44, le 28 août 2023