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Lifestyle - Culte

À la mercerie Élie Béchara Melki, Beyrouth de fil en aiguille…

Un restaurant, un hôtel, un bar, une boutique, une plage... Chaque premier lundi du mois, nous vous emmenons à la (re)découverte d’un endroit inscrit, d’une manière ou d’une autre, dans la mémoire collective libanaise. À travers l’histoire de ces lieux, cette rubrique vous raconte pourquoi ils sont encore, aujourd’hui... cultes. Pour ce dixième numéro, la mercerie Melki, fondée à Souk el-Tawilé en 1905, avant de déménager à Achrafieh en 1978.

À la mercerie Élie Béchara Melki, Beyrouth de fil en aiguille…

May et Élie Melki, gardiens du flambeau. Photo Michèle Aoun

Peu de villes ont changé aussi vite, aussi souvent et en tout cas aussi profondément que Beyrouth. D’ailleurs, si cette rubrique a été créée, c’est justement parce qu’il reste une poignée de repères physiques qui continuent de prolonger et faire exister le passé de la ville, et qui, rien que pour ça, prennent une dimension quasi mythique. Sur la « descente Saydé » qui lie la place Sassine aux quartiers de Fassouh et Karm el-Zaytoun, la descente de l’église Saydé, d’abord ravagée par la guerre civile, puis abattue par la crise économique, dévorée par la double explosion du 4 août 2020, on se demande comment la mercerie Élie Béchara Melki, « spécialisée en articles utilisés pour la couture », a survécu au passage de tant et tant de tempêtes. Tout cela en conservant ce même décor, à la croisée d’une boîte à souvenirs et d’un rêve 90’s ; cette même manière de faire, lente, précise et humaine ; cet accueil familier et familial, et surtout cette même âme qui est le miroir de celle de ses propriétaires, Élie et May Melki. Cette même âme qui est aussi celle d’un Beyrouth à la douceur disparue.

Les couleurs d’un passé heureux. Photo Michèle Aoun

Brésil-Liban

L’histoire de la mercerie Melki prend racine à la fin du XIXe siècle. Béchara Melki, père de l’actuel propriétaire de l’établissement, a à peine 5 ou 6 ans lorsque sa mère Malaké décide de lui faire fuir le Liban, alors sous Empire ottoman, l’embarquant pour le Brésil où son oncle Salim et sa tante Sultané se trouvaient déjà. Là-bas, Béchara, haut comme trois pommes, assiste Salim dans son porte-à-porte pour la vente de produits de mercerie. « Ils faisaient la tournée de villages où ils proposaient de la marchandise à des particuliers. Un jour, Salim demande à mon père de l’attendre devant la villa où il avait été vendre de la marchandise. Soudain, la propriétaire de la villa sort, pensant que mon père était un mendiant ou un voleur, et elle lui donne une paire de gifles. À ce moment, il se dit : je vais travailler, et travailler dur, pour que mes enfants ne vivent jamais cette humiliation », raconte Élie Melki avec la voix qui se noue. Quelques années plus tard, Malaké et son fils Béchara rentrent à Beyrouth. Au départ, ce dernier se destine à des études de médecine à l’Université américaine de Beyrouth. « Son père Ibrahim soudainement décédé, il est contraint d’abandonner ce projet, faute de moyens. Sa mère Malaké, une femme forte et déterminée, lui demande alors d’aller trouver un local à Souk el-Tawilé, dans le centre-ville de Beyrouth, pour y vendre des produits nécessaires à la couture. Elle voulait que la famille ait sa propre affaire, que son fils ne compte sur personne. Mon père avait trouvé dans le souk une échoppe sur quatre portes, sauf que le propriétaire avait demandé une avance sur le loyer que la famille n’avait naturellement pas. Il s’est donc rendu chez son oncle pour emprunter des sous. Ce dernier avait tenté de le dissuader, lui disant que cet investissement était une folie. Mais ma grand-mère, qui refusait de reculer devant les obstacles, décide alors de vendre ses gros bracelets en or au souk des bijoutiers. Avec l’argent, elle l’encourage à acheter, au lieu de le louer, un plus petit khan à Souk el-Tawilé. »

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C’est ici, en 1905, qu’il fonde la mercerie Melki. L’échoppe d’à côté appartient à un couturier qui se fournit en articles de chez Melki, « dont le stock étonnait tout le monde ». « Mon père était un visionnaire, très tôt, il avait pour ambition de transformer sa petite affaire en grande entreprise », précise son fils Élie. « Les gens se moquaient presque de lui en voyant la quantité de boutons, de fils, d’aiguilles et de tissus que mon père achetait en Europe et avait en stock. Certains lui disaient même : Tu vas faire quoi de tout ça, donner des boutons à manger à tes enfants ? » Sauf qu’avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le transport maritime est paralysé et peu de marchandises d’Europe parviennent à arriver sur cette rive de la Méditerranée. Le nom d’un certain Béchara Melki, propriétaire d’un gros stock de produits de mercerie, circule alors – jusqu’en Syrie même –, et l’on se met aussitôt à affluer vers sa boutique de Souk el-Tawilé. « C’est à ce moment qu’il a réellement réussi à imposer son affaire et que celle-ci, dès la fin de la guerre, s’est transformée en une entreprise réputée. » En 1955, l’établissement est rebaptisé Béchara Melki et fils, tandis que ces derniers, Élie, Ibrahim, Fouad et Georges, rejoignent l’affaire familiale.

Des fils, des rangées de boutons de toutes sortes, des broches en fleur, des zippers, des clips à cheveux, des cols en piqué ou en linon et des tissus de tout genre. Photo Michèle Aoun

Du Souk el-Tawilé à Achrafieh

« Mon père rêvait grand et il avait un grand cœur. Il voulait créer une sorte de Galeries La Fayette libanaises, en invitant toute la famille à travailler avec lui. La famille, ses enfants et le travail, c’était tout pour lui », souligne Élie qui codirigera l’entreprise avec son père Béchara dès 1970, alors que ses frères s’en retirent pour se consacrer à des affaires personnelles dans le même domaine, et dont certaines existent jusqu’à ce jour. De fil en aiguille, les branches de l’arbre géologique Melki se déploient dans Beyrouth : Georges Melki installe sa mercerie à Hamra, que l’on retrouve encore à la même adresse. Ibrahim Melki cède sa mercerie du quartier Saint-Nicolas à son fils Béchara, tandis que Sassine Haddad, fils de Malaké (la sœur de Béchara), officie à la mercerie de Sassine. De son côté, poussé par la folie de la guerre civile, Élie Melki est contraint de quitter le centre-ville dès 1976. « Les premières années de la guerre, c’était extrêmement compliqué. Ma femme May, avec qui l’on s’était mariés en 1970, allait vendre de la marchandise sous les obus et les bombes. Heureusement, grâce aux relations de confiance que j’avais nouées avec mes fournisseurs, j’ai réussi à rebondir. En 1978, nous n’avions pas la conscience tranquille car l’un de nos fournisseurs nous avait envoyé de la marchandise qui n’était jamais arrivée, à cause de la guerre, et que nous n’avions donc jamais payée. Ensemble, avec May, nous avons fait le voyage vers l’Allemagne pour régler cette facture. Une fois sur place, ce fournisseur avait été tellement ému de notre geste qu’il nous a proposé une lettre de crédit pour que nous puissions redémarrer notre affaire », se souvient Élie Melki, qui inaugurera sa mercerie, rue Saydé, à Noël en 1982.

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Si ce n’étaient les coupures de courant à répétition qui plongent la mercerie dans une éternelle nuit, arriver chez Élie Béchara Melki aujourd’hui, c’est tout d’un coup avoir l’impression de mettre un pied dans les années 80 beyrouthines. Élie et May Melki, leur politesse désuète, leur bonté et leur honnêteté qui sont devenues tellement rares, et donc précieuses. Deux personnages à qui ne vont pas la folie et la violence du présent de Beyrouth. Les chaises en cuir noir et aluminium, le marbre à peine terni au sol, le bois sombre et les étagères en aluminium où s’empilent, comme dans une caverne d’Ali Baba, toutes sortes de produits pour la couture, « tous importés de France, du Royaume-Uni, d’Allemagne, de Suisse et d’Autriche », des fils, des rangées de boutons de toutes sortes, des broches en fleur inspirées par Chanel que fabrique May Melki, des zippers, des clips à cheveux, des cols en piqué ou en linon, mais aussi des tissus en tout genre. Sur le comptoir, des bouquets de fleurs artificielles au pied desquelles reposent des icônes de saints et de la Vierge. Dans l’air, encore le spectre d’un couturier qui vient s’approvisionner en doublures, celui d’une vieille dame qui veut réparer son tailleur avant un enterrement, d’un bébé à qui l’on conçoit sa robe de baptême…

May et Élias Melki devant leur mercerie installée à Achrafieh en 1978. Photo Michèle Aoun

À chaque coin, au détour d’une coupure d’un magazine de mode jauni, d’une Bible élimée qui traîne là, d’une boîte jaunie où s’efface un prix équivalent aujourd’hui à rien du tout, c’est en réalité un voyage dans le temps qui s’opère… « J’ai le cœur brisé en voyant Beyrouth dans son état actuel. Notre boutique est constamment sombre, et c’est à peine si un client passe dans la journée. À défaut de courant électrique, on ne peut même plus lever le rideau de fer de notre façade, et plein de gens pensent que nous avons fermé », regrette Béchara Melki. « Mais nous restons, pour mon père et pour cette ville. Je reste aussi pour ma femme May qui a été mon plus grand support, ma coéquipière. Sans elle, toute l’histoire de la mercerie n’aurait pas été possible. » D’ailleurs, comment oublier l’image de May Melki, le 5 août 2020, au milieu de l’apocalypse de leur appartement mordu par la double explosion de la veille, à souffler depuis son piano les notes de Ce n’est qu’un au revoir dans l’air triste à mourir de Beyrouth. À la force de ses doigts, entre les ivoires et les ébènes, elle avait réussi à réparer tant de cœurs de Libanais.

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Et c’est un peu ce qu’Élie B. Melki continue de faire avec sa femme May, depuis cette mercerie sombre de la rue Saydé. De fil en aiguille, enrubanner le difficile présent de Beyrouth dans une douceur oubliée…

Peu de villes ont changé aussi vite, aussi souvent et en tout cas aussi profondément que Beyrouth. D’ailleurs, si cette rubrique a été créée, c’est justement parce qu’il reste une poignée de repères physiques qui continuent de prolonger et faire exister le passé de la ville, et qui, rien que pour ça, prennent une dimension quasi mythique. Sur la « descente Saydé » qui lie la...
commentaires (3)

WOW.....God bless them.

Marie Claude

15 h 19, le 07 août 2023

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Commentaires (3)

  • WOW.....God bless them.

    Marie Claude

    15 h 19, le 07 août 2023

  • Très sympa! Merci famille MELKI pour tout ce que vous avez fait et faites encore pour sauvegarder des valeurs de gentillesse et d’intégrité à Beyrouth.

    SANDERS AGNES

    14 h 56, le 07 août 2023

  • BEAU !!!!

    Baboujian Hagop / N & H BABOUJIAN

    13 h 51, le 07 août 2023

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