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Beyrouth Insight

La leçon de piano de May Melki

C’est une belle leçon de vie et de résilience que cette dame a donnée au monde, installée au clavier de son piano dans un appartement entièrement dévasté, au lendemain de la double explosion du 4 août.


La leçon de piano de May Melki

May Melki devant son piano, plus d’un mois après la double explosion du port qui a dévasté son appartement à Beyrouth. Photo Carla Henoud

« Madame Melki, May Melki ? » « C’est ici, au troisième étage. » Tout le monde connaît Mme Melki dans ce quartier d’Achrafieh, tous les voisins la remercient lorsqu’elle adoucit leurs vies avec ses quelques notes de piano qu’elle sème à tout vent. Mais le monde l’a découverte le 5 août sur les réseaux sociaux dans une vidéo devenue virale, lorsqu’elle a débarqué dans son appartement en ruine et qu’elle n’a rien trouvé de mieux, un geste spontané à la fois si doux et si violent, que de se mettre à son piano, désaccordé par la double explosion de la veille, pour interpréter Ce n’est qu’un au revoir.

Six semaines plus tard, on installe encore les vitres dans son immeuble et ceux du quartier. À travers sa porte fermée, pas vraiment une porte mais un pan de bois provisoire sur lequel est inscrit au crayon Madkhal (entrée), les notes entêtantes de la chanson s’échappent lentement, ravivant les images de la catastrophe et nos peines encore présentes. Puis la mélodie s’arrête, et c’est une May Melki (toujours) souriante qui nous reçoit le visage lumineux, presque apaisant. Dans cet intérieur encore béant qui tente de se refaire une beauté, les meubles sont alignés en ordre, certains enveloppés de nylon, le grand miroir de la salle à manger est brisé, un vase précieux fêlé. Au mur, un portrait tient encore, intact. « C’est moi, nous confie-t-elle. En 1960, l’année de mon mariage. C’est un Russe, Boris Novikov, qui l’a peint », précise-t-elle.


Mémoire

Élégante, May Melki, née Abboud, se souvient clairement de tous les détails de sa vie qu’elle partage en toute confiance. De cette enfance à la fois tendre et douloureuse, auprès de ses grands-parents, de sa mère qu’elle perd trop tôt, la veille de son 14e anniversaire, après 7 longues années de souffrances. De sa nanny anglaise, « Madame Betty Townsend… Elle avait un dentier, je m’en souviens bien ! »

Et puis du piano, qu’elle démarre à l’âge de 4 ans. « Un Cohen ! C’était un cadeau de la part d’un homme qui devait de l’argent à mon père, Nagib Abboud, et qui avait appartenu à la femme de l’ambassadeur d’Allemagne en Irak, Mme Bechstein... »

Le premier professeur de la petite May est un Russe « qui ne parlait aucun mot de français. » M. Bloch et tous les professeurs qui se succéderont ont eu beau lui demander de « jouer les notes », rien n’y fera… « J’aimais cet instrument, j’avais une très bonne oreille musicale, un certain talent, mais j’étais paresseuse, je ne pratiquais pas », confie-t-elle. Pareil pour le ballet, dont elle garde encore ce port altier. « J’étais fantaisiste. Mais maintenant, je suis plus sérieuse. »


May Melki a donné au monde une magnifique leçon de vie. Photos C.H.


L’amour de sa vie

Le piano n’aura pas suffi à consoler sa peine. C’est dans la spiritualité que May Abboud fera son deuil. Durant une retraite de prière de quelques jours, elle rencontre Élie Melki, elle a 15 ans, il en a 18. Ils se sont aimés, se sont mariés quelques années plus tard, « le 17 septembre 1960 » , et ont eu quatre enfants : May-Lee, Imad, Camille et Nouhad. « Nous habitons cet appartement depuis… Il a été à plusieurs reprises atteint durant la guerre… Nous sommes habitués à reconstruire », dit-elle le sourire légèrement voilé. Le 4 août sera sans doute la fois de plus, la fois de trop. « Heureusement que nous n’étions pas là… »

Ce n’est qu’un au revoir

« Nous passons nos étés à Feytroun, poursuit la pianiste. Mon mari s’était rendu à sa mercerie » Melki, « à Beyrouth, comme d’habitude. Dans la matinée, j’ai senti un malaise, un léger sentiment d’étouffement ». Elle lui demande de « remonter » plus tôt, elle insiste. Au moment de l’explosion, il est en chemin. Ce n’est que le lendemain qu’ils découvriront la catastrophe. « Nous n’avions pas réalisé l’ampleur de la double explosion ni celle des dégâts », confie-t-elle. Sur le trottoir, dans les escaliers, les pas crissent sous le bruit des vitres cassées. « J’avais ma clef dans la main et je me suis retrouvée sur le palier, la porte d’entrée n’existait plus. Je suis rentrée et, sans réfléchir, je me suis dirigée vers le piano pour m’assurer qu’il fonctionnait toujours. » Sans réfléchir, elle s’installe et se met à pianoter les premières notes de Ce n’est qu’un au revoir. Pourquoi ? « Tout simplement parce que la partition était ouverte à cette page… » Sans réfléchir, aussi, sa belle-fille Hoda filme ce moment inattendu avec son cellulaire et l’envoie à sa fille May-Lee à l’étranger qui le partage immédiatement aux amis et à la famille pour les rassurer. En quelques minutes, ce moment poignant de simplicité et de puissance devient viral. « Je ne suis pas forte, comme les gens ont pu le croire, je suis très croyante et je puise ma force de mes prières. »

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À peine cette phrase prononcée et sans prévenir, notre pianiste se remet à son instrument préféré et reprend inlassablement cet air jamais interrompu dans nos esprits. « Ce n’est qu’un au revoir, entonne-t-elle en jouant. Faut-il nous quitter sans espoir, sans espoir de retour ? Faut-il nous quitter sans espoir de nous revoir un jour ? » « Je me suis demandé, je Lui ai demandé, je n’ai pas eu honte, pourquoi tout ça ? Pourquoi suis-je encore vivante, à mon âge, alors qu’il y a eu tant de jeunes victimes ? Cette vidéo a eu tellement d’effet que j’ai compris qu’il me fallait en faire quelque chose, m’améliorer et, à travers la musique, donner un peu de bien-être aux autres. Je Lui ai dit : “Je vais prendre ça au sérieux, faites-en ce que vous voulez…” »

Et cette magnifique leçon de piano du 5 août aura déjà servi… Elle restera, outre les images de la double explosion, l’un des témoignages les plus forts et les plus éloquents de la formidable détermination des Libanais.

« Ajudar Beirut  », inspirée de la vidéo de May Melki

Alors que les images de cette totale inconnue faisaient, le jour même, le tour du monde, suscitant une émotion collective, et que les médias, presse, magazines, télévisions, reprenaient cette histoire émouvante autant qu’inattendue, May Melki au piano a inspiré, sans même le savoir et, souvent, sans en être informée, de nombreuses vidéos et chansons partagées sur les réseaux sociaux.

Une d’entre elles, toute en émotion, se distingue du lot. Elle nous vient du Portugal sous le titre Ajudar Beirut (Aider Beyrouth). « Je travaillais sur les chansons de mon nouvel album quand la double explosion a eu lieu. Dans les images de ce chaos, j’ai retenu celles de cette dame jouant au piano chez elle, dans une maison détruite », explique à L’Orient-Le Jour l’auteur de la chanson, João Marques, médecin et musicien. « Ce moment était tellement puissant et chargé de sens qu’il me fallait en faire quelque chose. Ces images sont à la fois si tristes et si belles… Au cœur de cette dévastation, cette femme, cette inconnue, est apparue comme un symbole de résistance et de force. À travers sa musique et ce moment filmé par sa belle-fille Hoda et partagé par sa petite-fille également prénommée May-Lee, elle a réussi à consoler les âmes des Libanais et leur donner un peu d’espoir », poursuit-il. Ce soir-là, il prend sa guitare et compose une chanson. Il ’envoie à son pianiste, Miguel Marques Lima, et à son producteur, André NO. « Le lendemain, nous étions en train d’enregistrer », dit-il encore. 

« Il y avait une femme qui aimait jouer au piano jusqu’à la nuit, et elle avait une chanson pour chaque situation, des allegros et des adagios pour chaque saison... Mais le jour où le ciel s’est effondré sur la ville, forte dans la douleur, elle s’est mise au piano. Au cœur de ce chaos, une lumière est apparue... » Aux sons mélancoliques, à la poésie du texte et à la voix chaude de Marques, sont venus s’ajouter, presque se placer, les images du photographe de L’Orient-Le Jour, João Sousa, prises dans Beyrouth le jour de la catastrophe. « Quelques jours plus tard, j’ai rencontré Andreia Castro qui montait une campagne de récolte de fonds pour le Liban. Je lui ai offert ma chanson qui a été utilisée pour produire une vidéo », poursuit le musicien. À travers cette campagne, environ 250 000 euros ont été récoltés, permettant l’achat et l’envoi de quelque 3 tonnes de matériel hospitalier et de médicaments. « Ce serait un immense honneur, conclut-il, que cette femme puisse écouter ma chanson. Qu’elle sache l’inspiration qu’elle a été pour moi et pour tant d’autres dans le monde. »


« Madame Melki, May Melki ? » « C’est ici, au troisième étage. » Tout le monde connaît Mme Melki dans ce quartier d’Achrafieh, tous les voisins la remercient lorsqu’elle adoucit leurs vies avec ses quelques notes de piano qu’elle sème à tout vent. Mais le monde l’a découverte le 5 août sur les réseaux sociaux dans une vidéo devenue virale,...

commentaires (4)

Il est doux de pleurer en lisant cet article :)

Punjabi

14 h 56, le 25 septembre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Il est doux de pleurer en lisant cet article :)

    Punjabi

    14 h 56, le 25 septembre 2020

  • Merci pour votre beauté Mme Melki.

    Je partage mon avis

    21 h 30, le 24 septembre 2020

  • Merveilleuse May Melki, on vous a admiré de partout ce jour où la catastrophe était là présente, et vous toute calme et sereine au piano. Comme un ange qui fond dans l'enfer et fait sourire et espérer tous les malheureux coincés dans les profondeurs des problèmes à résoudre Petit écho musical lointain de Montréal..

    MIRAPRA

    04 h 34, le 24 septembre 2020

  • Qu’ont de commun cette charmante dame au piano, et ce jeune milicien jouant Beethoven dans un Holliday inn en 1975 avec xxx

    Zampano

    02 h 08, le 24 septembre 2020