Face à l’horizon totalement bouché, l’idée de l’organisation d’un sommet spirituel entre les différentes autorités religieuses du pays commence à faire son chemin. Il s’agirait essentiellement d’ouvrir une petite brèche dans le mur des positions politiques. Le catholicos Aram 1er, président du Conseil mondial des Églises et responsable du renforcement des relations entre les Églises du Moyen-Orient, a soumis cette idée au patriarche maronite le cardinal Béchara Raï.
Il a fallu quatre rencontres nocturnes, deux à Antélias et deux à Bkerké, entre Raï et Aram 1er, loin des projecteurs et des médias, pour que les deux chefs religieux s’entendent sur une telle initiative. C’est en tout cas ce qu’a révélé Aram 1er à une délégation du groupe « Indépendants pour le Liban » menée par Rafi Madayan qui l’a rencontré récemment.
Selon Aram 1er, les deux dignitaires religieux étaient convaincus que le blocage actuel, et surtout l’absence de contacts entre les principaux camps politiques, entravent toute possibilité de solution et découragent même les parties étrangères soucieuses d’aider le Liban, de lancer la moindre initiative. Même la France, après la visite de l’émissaire présidentiel Jean-Yves Le Drian, a quelque peu tempéré son élan en direction du Liban. Le catholicos qui est en contact permanent avec le Vatican a donc choisi d’intervenir auprès du patriarche maronite pour tenter de le convaincre de faire quelque chose pour sortir du blocage actuel. Il faut préciser qu’au départ, le cardinal Raï n’était pas très chaud, car toutes ses précédentes tentatives de réunir les députés chrétiens, puis ceux qu’on appelle les pôles chrétiens, avaient échoué. Il avait d’ailleurs confié sa déception et son sentiment d’impuissance à plusieurs visiteurs qu’il avait récemment rencontrés. Raï et Aram 1er ont donc longuement parlé de la crise présidentielle et ils ont convenu qu’au-delà de l’élection, la crise se situe essentiellement au niveau des leaders et des partis chrétiens, tout en étant le reflet d’un problème encore plus profond au niveau du système politique libanais dans son ensemble, instauré depuis Taëf.
Au cours de leurs entretiens nocturnes, Aram 1er et Raï avaient abouti à la constatation suivante : le rôle des chrétiens au Liban est en train de se réduire de façon dramatique et si la vacance présidentielle se prolonge il pourrait se réduire encore plus, parce que inévitablement, la vie devra se poursuivre... Cette crainte-là, le patriarche maronite l’avait aussi perçue chez le pape François lors de sa dernière visite au Vatican, sur le chemin de Paris, avant la visite de Le Drian à Beyrouth. Au cours de ses entretiens avec les responsables du Vatican, le patriarche Raï avait évoqué le terrible impact sur le rôle des chrétiens de la vacance au niveau des principales fonctions revenant à cette communauté au sein de l’État libanais, comme la présidence, la Banque centrale et même le commandement de l’armée (en janvier 2024).
Si rien n’est fait pour sortir de l’impasse actuelle, les institutions de l’État continueront inexorablement à s’affaiblir et chaque polémique pourrait ainsi plonger le pays dans de nouvelles confrontations politico-confessionnelles, au point de mettre sa cohésion en danger. Même si les Libanais vivent aujourd’hui dans le tourbillon estival, en évitant de penser aux problèmes graves qu’ils doivent affronter, ceux-ci finiront par s’imposer comme une priorité et les Libanais découvriront à ce moment-là, que les institutions de l’État n’ont plus l’efficacité requise pour maintenir le pays debout.
Aram 1er et Raï ont aussi évoqué la possibilité pour certaines parties musulmanes de réclamer un changement dans le système de gouvernance, si l’impasse se prolonge, dans le genre du partage du pouvoir en trois tiers. Mais les chrétiens sont-ils prêts à étudier ce genre d’hypothèse ? Devant ses interlocuteurs, Aram 1er a précisé avoir rencontré récemment des dirigeants chypriotes, grecs, français, canadiens et autres et tous ont exprimé leur inquiétude au sujet de l’avenir du rôle des chrétiens au Liban. Les responsables canadiens lui ont même déclaré qu’il y a plus d’un demi-million de Libanais émigrés au Canada, dont la plupart sont chrétiens et une grande partie d’entre eux a émigré après la révolution d’octobre 2019. Cette vague d’émigration s’est accompagnée de l’augmentation du nombre de réfugiés syriens au Liban et cette concomitance, même si elle est fortuite, ne peut pas être ignorée.
Face à cette situation inquiétante, le patriarche maronite a bien essayé de faire quelque chose. Après maints entretiens avec des responsables chrétiens, il a réussi à les convaincre de lui envoyer une liste de candidats à la présidence dont il pourrait essayer de discuter avec les partenaires locaux, ou avec des parties étrangères. Résultat, il a reçu une liste comportant 16 noms. Il a eu beau essayer de la réduire à trois ou quatre noms, les parties chrétiennes n’ont rien voulu entendre et elles ont aussi rejeté sa proposition de lancer un dialogue entre elles sous son parrainage. Aram 1er a aussi essayé à son tour d’initier un dialogue indirect entre les parties chrétiennes. Il s’est ainsi entretenu avec le chef du CPL, ainsi qu’avec un émissaire du chef des FL. Il a aussi reçu une délégation du Hezbollah et il a étudié avec le patriarche la possibilité d’élargir le dialogue aux personnalités indépendantes et aux composantes de la société civile, pour ne pas laisser la décision aux seuls partis politiques. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il a reçu la délégation des Indépendants pour le Liban, dans l’espoir de mobiliser le plus grand nombre possible de composantes chrétiennes en faveur d’un dialogue constructif au sujet de la présidence, qui accompagnerait les efforts internationaux. Chacun de son côté devrait donc mener des contacts en ce sens et préparer le terrain à un dialogue plus élargi. C’est d’ailleurs ce que compte faire le groupe des Indépendants pour le Liban qui a déjà lancé une série de rencontres avec la plupart des blocs parlementaires...
Soucieux de lancer un dialogue constructif, les deux dignitaires religieux ont retenu l’idée de la tenue d’un sommet spirituel qui devrait définir les priorités de l’étape à venir, notamment la dynamisation des institutions de l’État, la relance économique et le resserrement des liens entre les composantes du tissu social libanais. Des contacts seront entrepris incessamment avec les autres responsables religieux du pays dans ce but et le sommet en gestation devrait être suivi de rencontres élargies entre les parties politiques pour tenter d’éviter un approfondissement destructeur du fossé entre les Libanais. Pour Raï et Aram 1er, la période est grave et tous les efforts en vue de renouer le dialogue entre les Libanais sont les bienvenus.


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"Spirituel"...?...médiatique serait le mot juste ! Ces "chefs" de toutes les religions présentes au Liban vont se réunir en grande pompe, débiter des flots de belles phrases et convoquer à la fin des photographes pour immortaliser un événement...uniquement médiatique et qui ne servira strictement à rien, comme d'habitude ! Irène Saïd
16 h 24, le 03 juillet 2023