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Plus loin à l’horizon que Baabda


Qu’au lendemain du 12e et stérile round de l’élection présidentielle les deux camps en présence rivalisent de tapage pour crier victoire ne saurait plus surprendre, vu l’état de putréfaction où stagne la démocratie parlementaire à la libanaise. En somme, la victoire à rebours que l’on voit célébrer à l’unisson, des deux côtés de la barricade, c’est d’avoir réussi à barrer au candidat d’en face l’accès au palais inoccupé de Baabda. Mais n’y a-t-il pas longtemps déjà que la vie publique tout entière ne se déroule ici qu’au négatif, otage qu’elle est de la stratégie du barrage érigée en doctrine politique ?


Ce culte effréné de l’obstruction, c’est son grand prêtre de longue date, le président de l’Assemblée, qui le rendait en personne hier avec autant d’impertinence que de fausse candeur. Le Liban, nous annonce Nabih Berry dans des propos de presse, vient tout juste d’échapper à une crise de taille ; ah bon, merci du tuyau, on le croyait pourtant au mieux de sa forme, ce Liban qui se débat depuis des années dans un étouffant réseau de crises. Quant à la catastrophe évitée de justesse, c’était, toujours selon Berry, de voir le candidat de l’opposition atteindre ou dépasser le score fatidique qui aurait porté ses électeurs à camper dans l’enceinte en le considérant virtuellement élu. L’indéboulonnable président de l’Assemblée, qui n’est pas à une violation de la Constitution près, n’est pas allé jusqu’à reconnaître que dans pareil cas il aurait levé la séance sans procéder, comme de règle, à un deuxième – et concluant – tour de scrutin. Mais c’est tout comme, ses abracadabrants antécédents parlent amplement pour lui. Dès lors, la vacance présidentielle semble bien partie pour s’éterniser, Berry s’en remettant aux trompeuses vertus du dialogue interne – mais aussi, et sans la moindre gêne, aux développements régionaux – pour voir enfin le pays se doter d’un président. Mais même si un tel rapiéçage devait se produire, n’aurait-on pas repoussé les échéances dans l’attente de nouvelles et inévitables crises à venir ?


De la démocratie, on a pu dire qu’elle pouvait fort bien dégénérer en dictature de la majorité ; c’est d’ailleurs pour cette raison que des palliatifs ont dû être imaginés, notamment le vote à la proportionnelle. Par une cruelle ironie le Liban, pays de minorités, endure pourtant le tyrannique comportement de l’une de celles-ci : la chiite, étroitement encadrée qu’elle est, il est vrai, par deux formations de nature résolument milicienne, et donc viscéralement réfractaires aux traditions démocratiques.


C’est en ce sens que les ravages occasionnés par la subversion iranienne au corps étatique libanais pourraient s’avérer encore plus considérables que ceux dus à trois décennies d’occupation syrienne. Ce n’est évidemment pas pour regretter cette sombre période de notre histoire mais si la Syrie a noyé les Libanais sous les obus, si elle a procédé à la liquidation physique de nombre de leurs chefs, si elle a placé ses hommes liges au pouvoir, se posant en suprême arbitre de leurs querelles intestines, elle n’avait nul besoin d’abattre ces institutions libanaises qu’elle contrôlait d’aussi totale manière ; de la sorte était préservé le mythe baasiste d’un seul peuple vivant dans deux États.


Infiltration, noyautage et, pour finir, neutralisation, évaporation : telles sont en revanche les trois phases de la pernicieuse entreprise de déstabilisation iranienne menée par procuration, et visant à enrayer et gripper, l’une après l’autre, ces mêmes institutions. Tenu lui aussi pour responsable de divers attentats, et non des moindres, le Hezbollah, fort de son arsenal et de son indépendance diplomatique et militaire, a déjà imposé à nos coutumes ces extravagants concepts de démocratie dite consensuelle, de tatillonne conformité au pacte national ou encore de tiers de blocage entraînant la paralysie de tout gouvernement.


Le temps est-il pour autant venu de repenser la configuration institutionnelle du Liban, comme le laissent croire les appels, ici au fédéralisme, et là à une rotation des hautes charges de l’État entre les trois communautés majeures du pays ? La faune politique locale est-elle seulement qualifiée, ou même suffisamment mûre, pour tenter de résoudre le formidable rébus libanais sans l’assistance de la communauté internationale ?


En attendant, on aura tout loisir de méditer sur cette triste évidence : nul système politique n’est parfait, tout est dans la manière dont on en use.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Qu’au lendemain du 12e et stérile round de l’élection présidentielle les deux camps en présence rivalisent de tapage pour crier victoire ne saurait plus surprendre, vu l’état de putréfaction où stagne la démocratie parlementaire à la libanaise. En somme, la victoire à rebours que l’on voit célébrer à l’unisson, des deux côtés de la barricade, c’est d’avoir réussi à...