Critiques littéraires

Nada Raad : du terrain au roman

Nada Raad : du terrain au roman

D.R.

Que la littérature s’intéresse au crime, rien de plus naturel : tout ce qui touche à l’humain nourrit un roman comme l’ombre est le double de la lumière. Que la littérature policière s’inspire de faits réels, quoi de plus banal ?! En revanche, qu’un roman arpente les scènes d’un meurtre, ouvre lui-même un dossier que l’enquête officielle avait clos sans parvenir aux conclusions probantes, c’est plutôt rare ! Qu’il y verse des documents incontournables, et cela devient carrément rarissime ! S’il s’agit de surcroît d’un tueur en série et voici que tous les voyants lumineux passent au rouge ! L’adrénaline du lecteur grimpe ostensiblement ! Que le théâtre des opérations se trouve en Macédoine et que l’auteure qui conduit les investigations soit libanaise ainsi que la maison d’éditions à qui elle confiera son manuscrit, là ça se corse : que sont-elles allées faire sur cette galère ?! On dirait que nous sommes en pleine science-fiction que la réalité dépasse d’ailleurs, puisque le plus déconcertant (mais c’est un euphémisme !) est à venir : « le monstre de Kitchevo a encore frappé » ; ce titre sur cinq colonnes dans le journal de la capitale, c’est le monstre lui-même qui l’a rédigé ! Journaliste – métier dont il rêvait depuis l’enfance et qu’il finit par pratiquer avec excellence en gravissant des échelons qui lui ont valu des prix, jusqu’au mot de trop qui l’entraînera dans sa chute – jamais assassin n’avait couvert ses propres forfaits ! Jamais journaliste n’avait été son propre sujet !

« Le tueur a mis des vêtements dans sa bouche, attaché ses mains et ses jambes avec du ruban adhésif, et bandé la tête avec une écharpe. Avant que la victime ne soit tuée, elle a été violée. » Celui qui écrit ces lignes dans Nova Makedonija est celui qui, présumément, a attenté aux jours de cette dame dont l’âge et le portrait rappellent globalement celui de sa propre mère ! Que de clés ! Que de mystères !

Les victimes et leur agresseur vivaient dans la même petite ville ouvrière, aussi reculée et montagneuse que tranquille, à quelques heures de bus de Skopje, et cette proximité géographique fournissait au second qui se doublait d’un reporter – et pour cause ! – force détails qu’il transmettait par téléphone au journal de la capitale, forçant l’admiration de ses patrons par son travail sérieux et bien fouillé.

Roman insolite sans aucun doute qui nécessita de longs mois d’investigations de terrain transformant l’écrivain en une sorte de policier. Et ce dédoublement, comme par mimétisme avec son héros, ne rend-il pas le bourreau plus familier aux yeux de l’enquêteuse ? La quête que le lecteur aurait peut-être aimé lire n’est pas uniquement celle qui conduit à révéler ce qui se passe dans la tête d’un assassin en série, à élucider une énigme qui défraya en 2008 la chronique du monde entier, mais également ce qui pousse l’écrivain à vouloir le savoir. Que représente pour Nada B. Raad cette descente aux enfers ?! Que recherchait-elle pour tremper sa plume « dans le sang » ? Qu’a-t-elle appris sur elle-même d’aller à l’extrémité de l’(in)humanité, elle qui a poussé la porte de l’effroi, elle qui « n’en sort pas indemne de son propre roman » ? Serait-ce le sujet de son prochain livre ?

Plume de sang de Nada B. Raad, éditions artliban, 2023, 190 p.

Que la littérature s’intéresse au crime, rien de plus naturel : tout ce qui touche à l’humain nourrit un roman comme l’ombre est le double de la lumière. Que la littérature policière s’inspire de faits réels, quoi de plus banal ?! En revanche, qu’un roman arpente les scènes d’un meurtre, ouvre lui-même un dossier que l’enquête officielle avait clos sans parvenir aux...
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