Critiques littéraires

Constance Debré : la défense des opprimés

Derrière la description d’un homicide sordide et la reconstitution d’un procès déjà jugé, Constance Debré dresse un réquisitoire implacable contre les inégalités sociales.

Constance Debré : la défense des opprimés

D.R.

La densité des mots, une rage contenue, une façon d’avancer dans le récit de manière forcenée, on reconnaît dès les premières lignes d’Offenses la musique singulière de la prose de Constance Debré. Déjà, dans ses trois premiers récits (Play-boy, Love me Tender et Nom), la volonté d’en découdre était là. « Je suis pour la suppression de l’autorité parentale, je suis pour l’abolition du mariage », disait-elle dans Nom, véritable déclaration de guerre aux institutions bourgeoises. Dans Offenses qui sort chez Flammarion, l’auteure part à l’assaut de l’institution judiciaire.

Offenses dépeint la chute inexorable d’un petit dealer de cité qui assassine de dix coups de couteau sa voisine de palier, une vieille femme sans ressources pour la somme de 450 euros. L’histoire est sordide. Mais elle est à l’aune de la réalité sociale qui se joue en France aujourd’hui. Dans une cité HLM, trois jours après sa mort, on découvre le corps putréfié d’une vieille dame. La scène est décrite avec toute la froideur qui sied au rapport de police : « La robe de chambre est boutonnée jusqu’au nombril, la chemise de nuit remonte jusqu’à la taille. Elle porte une couche de vieille, elle est vieille. Le haut du corps, de la tête aux épaules, baigne dans une flaque de sang. »

L’enquête diligentée ne tarde pas à appréhender un suspect qui passe vite aux aveux, le voisin, un jeune dealer de 19 ans, père d’un enfant de deux ans, pris à la gorge dans des histoires de dettes. Son geste n’est pas si déraisonné. Il s’en remet à la justice. « Qu’ils fassent ce qu’ils veulent de lui, il leur donne son corps, mais qu’il puisse se taire, qu’ils le laissent ne plus répondre, qu’on lui accorde la paix, tout ce qu’il souhaite, tout ce qu’il a toujours souhaité. » Le procès peut commencer.

Le coup de force d’Offenses est de rejouer le procès du crime en déplaçant le point de vue de narration. Constance Debré a exercé en tant qu’avocat durant des années, elle connaît parfaitement la mécanique du plaidoyer. Elle en profite pour renverser les règles du jeu et confier la tâche du réquisitoire non pas au juge mais à l’accusé. Offenses ne cherche pas à exonérer le criminel de sa faute. « Il a tué la vieille comme il aurait pu tuer n’importe qui, comme il aurait craché au visage de n’importe qui. Comme n’importe quel visage mérite une injure un crachat une violence. » Le prévenu est coupable. Il sera jugé et fera sa peine. Cela va de soi. Mais pour une fois, il lui est possible de plaider véritablement sa cause. « Pour que votre paradis existe, il faut un enfer derrière, notre enfer. C’est comme ça que les choses marchent. Vous vivez de notre damnation. La loi c’est ça. C’est nous qui faisons votre paradis », clame l’accusé devenu accusateur.

À la question théologique du Mal, Constance Debré répond sans ambigüité par la charge sociale et politique. « Oui nous, ceux du dessous, ceux des caves, des banlieues, des périphéries, des troisièmes zones. Pour des gens comme vous combien de types comme nous. » Pour elle, le vœu de l’égalité dans le jugement paré de ses fameux symboles – la balance, l’épée et le bandeau – n’est qu’une comédie, un théâtre qui masque l’abysse des différences sociales entre les juges et les prévenus. Pour Constance Debré, les dés sont pipés : une frontière sépare à jamais les dominants et les dominés. Et ce sont les vainqueurs qui imposent impitoyablement leur loi aux vaincus.

Interroger ce que nous ne voulons pas voir, c’est-à-dire la criante injustice sociale, est le défi d’Offenses, un roman qui nous tend un miroir en forme de couperet tranchant.

Offenses de Constance Debré, Flammarion, 2023, 140 p.

La densité des mots, une rage contenue, une façon d’avancer dans le récit de manière forcenée, on reconnaît dès les premières lignes d’Offenses la musique singulière de la prose de Constance Debré. Déjà, dans ses trois premiers récits (Play-boy, Love me Tender et Nom), la volonté d’en découdre était là. « Je suis pour la suppression de l’autorité parentale, je suis...
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