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Merci pour l’avenir

Longer l’enceinte du collège centenaire en ce printemps impatient, les pierres disjointes, mangées de mousse, qui gardent tant de secrets d’enfance et l’écho de dizaines de milliers de récréations déchaînées. Se souvenir de l’émerveillement dans lequel nous plongeaient les premiers rayons de soleil qui transportaient jusqu’aux étages le parfum des orangers en fleurs. Quelques semaines plus tôt, la pluie fouettait les vitres minces de la classe au plafond si haut que la lampe orpheline n’en éclairait que le centre. Les voix successives des maîtres nous apprenaient, avec lenteur et patience parce que nous avions la vie devant nous, la division à trois chiffres, les pronoms relatifs dans la grammaire française, les verbes irréguliers dans la conception anglaise du temps, la place du sujet dans la phrase arabe, et puis le Moyen Âge en France et l’émirat du Mont-Liban en histoire arabe, et la composition des couches terrestres en géographie. Dans le ciel sombre de la salle, troublant nos rêveries, passaient toutes sortes de créatures volantes. Les mouches bousculaient les anges et nous sortaient doucement de ces torpeurs subites, dues aux réveils trop matinaux, au verre de lait inévitable et qui ne passait pas, au froid humide, à la lassitude de l’hiver qui confinait nos jeunes corps dans des espaces trop étroits et mettait sous pression notre énergie débordante.

Les profs… des femmes, des hommes qui ont marqué notre enfance. À certains, nous devons des torrents de larmes, premières sanctions, à nos yeux, démesurées, premier sentiment d’injustice, premiers cauchemars, première expérience du peu d’importance que l’on a au milieu de la foule des écoliers, devant l’immensité, la diversité et parfois l’adversité de ce monde, premier besoin de nous démarquer pour exister, quitte, pour certains d’entre nous, à défier l’ordre et semer le chaos. Ces maîtres-là déposaient en leurs élèves le ferment d’une frustration qui deviendrait plus tard leur part maléfique.

D’autres instituteurs nous ont appris la même chose autrement : la nécessité et l’intérêt de l’échec pour mieux avancer, l’importance de l’autre et du travail d’équipe pour réussir ensemble, la beauté de chaque être, absolument unique par son vécu, sa culture et ses talents propres. Ceux-là enseignaient en éduquant, accordaient leur confiance sans cesser de guider, développaient en chacun la philosophie du colibri : « Je fais ma part. » Faire sa part, aussi infime soit-elle, imposait de vous intéresser à tout ce qui vous entoure et à développer les talents qui germent en vous. Avec ces maîtres-là, apprendre avait un sens et une destination. Vous aviez – vous étiez – un destin.

La guerre est venue accélérer le rythme. On apprenait au pas de course, entre deux accalmies, pour « terminer le programme », souvent sous les bombes, à la lueur des bougies, avec une sorte de résignation parce qu’on n’avait rien de mieux à faire et que cela permettait de croire à une rentrée, un retour à la normale, la fin de cette monstruosité surgie au cœur de la banalité la plus banale et qui s’installait dans la durée.

Aujourd’hui, la crise la plus aiguë qu’un pays puisse connaître. À la paupérisation galopante, s’ajoute une secousse nouvelle dans le système scolaire mondial qui s’interroge désormais sur sa pertinence, dès lors qu’internet offre à tout apprenant un accès à des milliards d’informations, dès lors que les cours à distance se sont normalisés et que l’on peut recourir à l’intelligence artificielle pour donner des réponses sans avoir à réfléchir par soi-même. Sous-payés, les enseignants sont à la peine. Les établissements privés en difficulté et les établissements publics en mauvais état, surpeuplés, à l’agonie, ne sont plus des institutions où l’on peut donner aux maîtres les outils de leur métier, ni aux élèves le temps ni le loisir d’assimiler les connaissances. Le Liban a choisi le 9 mars pour célébrer ses professeurs. Piliers des sociétés, bâtisseurs d’avenir, qu’au moins aujourd’hui leur soient accordés un coup de chapeau, un merci, un bravo qui les aident à tenir.

Longer l’enceinte du collège centenaire en ce printemps impatient, les pierres disjointes, mangées de mousse, qui gardent tant de secrets d’enfance et l’écho de dizaines de milliers de récréations déchaînées. Se souvenir de l’émerveillement dans lequel nous plongeaient les premiers rayons de soleil qui transportaient jusqu’aux étages le parfum des orangers en fleurs. Quelques...
commentaires (3)

Un peu de retard dans mes lectures, ce n'est pas grâve j'étais aussi en retard pour mes cours... Un article qui voit juste, sa conclusion est dans son titre. Et ma première réflexion, après lecture, était :ce n'est pas seulement avec des dollars et du béton qu'on construit un pays. C'est l'école, les enseignants et cette transmission de la culture et pas seulement la nôtre. Bon courage à tous les enseignants, gardez le courage votre mission sera le pilier de l'avenir

IRANI Joseph

09 h 43, le 16 mars 2023

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Commentaires (3)

  • Un peu de retard dans mes lectures, ce n'est pas grâve j'étais aussi en retard pour mes cours... Un article qui voit juste, sa conclusion est dans son titre. Et ma première réflexion, après lecture, était :ce n'est pas seulement avec des dollars et du béton qu'on construit un pays. C'est l'école, les enseignants et cette transmission de la culture et pas seulement la nôtre. Bon courage à tous les enseignants, gardez le courage votre mission sera le pilier de l'avenir

    IRANI Joseph

    09 h 43, le 16 mars 2023

  • Happy 9 Mars... souvenirs de cette mouche qui chasse les anges et de cette lampe unique si puissante dans sa faiblesse nous ramènent non plus des décennies en arrière mais plutôt, et vu l'état de notre liban, des siècles en arrière où les mouches abondent et les lampes sont mortes. Très bel article Fifi...

    Wlek Sanferlou

    14 h 55, le 09 mars 2023

  • bravo

    Iman Noueiry Naja

    13 h 49, le 09 mars 2023

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