Entretiens

Polar arabe à Tanger, oasis de liberté

Polar arabe à Tanger, oasis de liberté

Gilles Gauthier est un passionné ; le monde arabe est au cœur de ses passions. En témoignent Entre deux rives : 50 ans de passion pour le monde arabe (J.C. Lattès, 2018) et Un si proche ennemi (Riveneuve, 2021). Il est connu pour avoir traduit l’auteur égyptien Alaa al-Aswani, notamment son best-seller L’Immeuble Yacoubian. Avec L’Homme de Tanger, il signe un polar où l’intrigue criminelle se mêle à la vie amoureuse des personnages. Dans les années 1970, Pierre Fauvier, un professeur français, revient à Tanger pour retrouver son ancien amant. Il l’attend en vain. Sur le lieu du rendez-vous manqué, il assiste à la repêche d’un corps en mer. La quête de Pierre de son passé perdu est doublée de l’enquête du jeune inspecteur Obeida et de son acolyte Idir. Un autre meurtre survient, les fils des histoires s’emmêlent. Systèmes mafieux, corruption aux plus hauts niveaux de l’appareil d’État, loi du plus fort, entraves à l’enquête, sont autant de traits qui imprègnent le roman noir issu du Maroc et le roman noir arabe en général. L’on pense plus particulièrement à Al-Hut al-a‘ma (La Baleine aveugle) coécrit en langue arabe par Abdulillah Hamdoushi et Miloudi Hamdoushi ou à Driss Chraïbi dans son Enquête au pays… Le trafic de drogue constitue un vrai fléau au Maroc. Le réseau sera-t-il démantelé ? Quoi qu’il en soit, L’Homme de Tanger inscrit les pratiques homosexuelles dans la normalité. Il se veut une célébration du corps désirant et une belle revanche de la vie sur les pulsions de mort.

Pourquoi un polar ? Qu’est-ce qui vous a emmené à faire ce choix narratif ?

Lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, mon intention était d’évoquer une ville, Tanger, mi-réelle, mi-mythique, réelle en tout cas telle qu’elle l’a été pour moi à un moment de ma vie. Il ne s’agit bien sûr pas d’une étude sociologique exhaustive. Mon Tanger tourne autour de dix lieux et de quelques dizaines de personnes. Je voulais évoquer la ville et y donner vie à quelques personnages, certains inspirés par des amis que j’avais fréquentés dans les années soixante-dix, comme Madame Simone ou le marquis de Camposanto (sous un autre nom), d’autres totalement inventés comme les trois princesses. Parmi ces personnages inventés : Pierre et Namir, même si le parcours de Pierre ressemble au mien, tandis que Namir est issu de mon cerveau ou de mon cœur. Comment le roman est-il devenu policier ? Une première scène s’est imposée à moi, celle du cadavre repêché dans la mer. Cela fait des années, j’avais déjà commencé à écrire un récit inachevé qui commençait de cette façon. C’est cette première scène qui a entraîné toutes les autres.

La catégorisation de « polar gay » sied-elle à L’Homme de Tanger ?

Je ne me sens pas très à l’aise avec les catégorisations. Mais tant mieux si des auteurs choisissent de montrer des héros amoureux du même sexe. On a tellement montré le contraire ! On a tellement effacé cette façon de vivre que c’en est grotesque. Même aujourd’hui, contrairement à ce que beaucoup de monde pense, le tabou n’est pas tombé. Par exemple, lorsque l’on tourne un film sur les débuts de Hollywood, on ne trouve pas moyen d’y faire au moins se frôler deux hommes, ce qui revient à déformer d’une façon caricaturale, toujours dans le même sens, la réalité.

Dans L’Homme de Tanger, il y a un personnage féminin très sympathique, celui de la jeune prostituée. Elle m’émeut et j’aurais pu plus longuement parler de ses amours et peut-être le ferai-je dans un autre livre. Mais pourquoi ne pas parler aussi de la belle rencontre entre Pierre et Namir ? Cela aussi embellit l’humanité et redonne confiance à des jeunes gens que la société amène à se croire différents des autres, alors qu’ils éprouvent simplement du désir, de l’amour, comme tous les êtres vivants.

Au Maroc, comme dans tous les pays arabes, l’homosexualité reste illégale, et les personnes LGBT subissent des discriminations en raison de leurs identités de genre. Le lecteur a toutefois le sentiment qu’à Tanger les amoureux vivent dans une oasis de liberté.

Le monde arabe est-il hostile à l’homosexualité ? Pendant plus de mille ans les poètes arabes ont chanté l’amour des garçons. Cet homoérotisme a disparu du champ de la littérature au XIXe siècle, au moment du choc avec l’Occident (dont le rejet de l’homosexualité constitue la véritable anomalie par rapport aux autres sociétés humaines). Mais il s’est prolongé bien au-delà dans la vie quotidienne. Au Maroc, dans les années soixante-dix du XXe siècle, il ne semblait pas étonnant que des garçons puissent être attirés par des garçons. Puis le monde a changé. Il y a d’abord eu le raidissement religieux – voiles, barbes et zbibas, yeux baissés, allures modestes et turpitudes en catimini. À coups de haut-parleurs au maximum de leur puissance, on a refoulé la vie derrière un masque. Mais en même temps les sociétés, longtemps tétanisées par la double tyrannie de leurs prédicateurs et de leurs autocrates, se sont mises à bouger. Les jeunes qui, en 2011 sont sortis dans la rue ne sont plus les mêmes. Face à l’ordre en place, face à leur entourage, à leurs familles, filles et garçons imposent de plus en plus leur nouvelle façon de vivre. Ceux qui sont attirés par leur propre sexe s’affirment désormais comme homosexuels et revendiquent des droits face à une répression accrue de la part des États. Chacun doit lutter pour ses droits mais en n’oubliant pas que c’est la société tout entière qu’il faut libérer, aussi bien sur le plan politique que sur le plan moral. Et en fin de compte, la démocratie est la solution.

Le trafic de drogue implique des étrangers (l’Italien Gino) mais ne peut se faire qu’avec des connivences au sein de l’appareil d’État. La recherche du coupable ne dépend-elle pas finalement de la volonté « d’en haut » ?

L’enquête dépend bien sûr de la volonté d’en-haut. Mais « en haut » il peut y avoir des contradictions. Et puis « en bas » il y a des résistances qui ne prennent pas toujours la forme d’un affrontement, mais qui créent des failles où se coule l’intrigue.

Le roman policier peut-il exister sous les dictatures ?

Il est vrai qu’il y a très peu, à ma connaissance, de romans policiers arabes. Cela correspond-il à l’absence de régimes démocratiques ? Je pense qu’il est difficile à un auteur arabe d’écrire un roman policier se situant dans le monde arabe, pour des quantités de raison, notamment liées à la censure mais pas seulement. Dans une dictature, le policier n’est pas celui qui se bat contre le crime mais celui qui réprime le peuple. Dans mon cas, il s’agit d’un roman écrit par un étranger. Et puis Tanger à cette époque est encore une ville un peu à part, pour un certain nombre de ses habitants, une ville en marge.

Envisagez-vous une traduction de vos romans vers l’arabe ?

Être traduit en arabe est un rêve pour moi, c’est la chose qui me ferait le plus plaisir, plus que dans toute autre langue. Lorsque des lecteurs arabes me disent qu’ils sont émus par ce que j’écris, par mes personnages (comme cela a été souvent le cas pour mon dernier roman, Un si proche ennemi), cela me touche particulièrement. Mes lecteurs arabes sont les meilleurs garants de l’authenticité de ce que j’écris.

Qui sont les auteurs qui vous ont particulièrement marqué ?

Il y a bien sûr Proust, mais Proust c’est dans un autre registre, à un autre niveau. Proust éclaire nos vies, leur donne une signification, il nous accompagne tout au long de notre route. Ont également beaucoup compté pour moi des auteurs qui racontent des villes comme Laurence Durrel dans son Quattuor, Stratis Tsirkas dans Cités à la dérive, Naguib Mahfouz dans Khan el-Khalili ou Cavafis dans ses poèmes.

Et puis pour moi, il y a Alaa al-Aswany. En traduisant son œuvre, mais également au cours de longues conversations avec lui, j’ai compris comment se construisait un roman, comment des personnages sortis de votre cerveau pouvaient s’imposer à vous, vous guider, vous résister, conduire avec vous l’intrigue.

« Écrire un roman, c’est vouloir mettre un peu de lumière sur le monde », disiez-vous. Quelle est ce pan des réalités que vous aimeriez pour votre part éclairer ?

« Mettre un peu de lumière sur le monde », je ne renie pas cet objectif. Certains aiment à fouiller dans les tréfonds crépusculaires. Je préfère la lumière. Montrer un monde où Namir et Pierre peuvent se rencontrer, cela peut sembler du roman à l’eau de rose, comme on disait autrefois. Mais il arrive souvent, dans la vie de tous les jours, que des Namir et des Pierre se rencontrent – quelque destin que leur réserve la suite de leurs vies et, ici, la suite de l’intrigue. Mes héros parfois se trouvent écartelés par leurs sociétés et leurs croyances comme dans Un si proche ennemi. Mais, même s’ils doivent s’entretuer, la commune humanité qui les rapproche est plus forte que leurs différences. Cette dernière phrase peut paraître grandiloquente, elle contient pourtant une part de ma vérité.

L’essentiel, dans la littérature, au cinéma, c’est de montrer la vie dans toutes ses nuances, dans sa complexité, sa fantaisie, ses ridicules, sa beauté, de créer des personnages auxquels le lecteur puisse s’attacher comme s’ils avaient une existence réelle, auxquels ils puissent s’identifier et parvenir ainsi à mieux comprendre le monde qui les entoure et à mieux se comprendre eux-mêmes. Suis-je parvenu à ce résultat ? C’est au lecteur d’apporter la réponse.

L’Homme de Tanger de Gilles Gauthier, Riveneuve, 2023, 272 p.

Gilles Gauthier est un passionné ; le monde arabe est au cœur de ses passions. En témoignent Entre deux rives : 50 ans de passion pour le monde arabe (J.C. Lattès, 2018) et Un si proche ennemi (Riveneuve, 2021). Il est connu pour avoir traduit l’auteur égyptien Alaa al-Aswani, notamment son best-seller L’Immeuble Yacoubian. Avec L’Homme de Tanger, il signe un polar où l’intrigue...
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