Hommages

Elias Zayat (1935-2022) : la parole… et la résurrection

Elias Zayat (1935-2022) : la parole… et la résurrection

Elias Zayat au Musée National de Damas, coll. Al-Maqdissi.

Au commencement était la Parole

Le souvenir de la rétrospective de l’automne 2008 restera marqué dans la mémoire des damascènes. À cette époque, Damas vivait ses derniers jours de gloire avant le début en mars 2011 d’un soulèvement populaire.

Un choix de plusieurs tableaux a nourri notre imagination de la double vision de l’art qu’Elias Zayat propose.

Si l’on tient compte de sa riche vision de l’art antique syro-levantin, il semble que d’une part il propose une intuition enchantée où le problème du temps synthétise sa déception profonde ; et que, d’autre part, il empêche par sa vision profonde de fractionner son monde mystique en fixant sa pensée dans un langage pictural qui tente de retrouver la parole divine et par là la résurrection, éternelle attente de nos sentiments.

Du chaos à la résurrection

Ainsi le chaos prend-il les formes nobles d’une parole pour raconter des histoires qui révèlent les étonnants champs d’interférence entre la discrétion et la préservation de la mémoire du passé.

Comme la parole, les tableaux de notre maître possèdent un incontestable pouvoir de créer un horizon pour l’homme, vers l’exaltation des formes joyeuses sur le chemin des nouveaux rapports entre le réel et l’irréel, la volonté divine et le renouvèlement des modèles sacrés de l’univers.

Alors il peignait, dans un long et douloureux cheminement, des âmes dans une mise en lumière profonde de la beauté humaine afin de concilier l’art et la foi.

Cette expression profonde de l’âme, inséparable de la parole, donne à ses œuvres un aspect mystique ou illuminé, qui révèle majestueusement les formes et les mots et surtout la tension de l’art entre les espaces colorés et les formes figées selon les moments émotionnels de la conscience.

Il faut souligner que durant presque un demi-siècle, Elias Zayat a exploré toutes les pistes pour découvrir dans le réel le chemin idéal vers une harmonie universelle nouvelle, fruit de la fusion entre un réalisme certain qui se trouve confronté à une vision inspirée de la nature divine.

Il a conçu son univers comme un ensemble de gestes permettant de saisir l’exaltation d’un temps lointain et divin. Cette vision l’a forcé à explorer des domaines de sensation teintés de beauté et surtout à affranchir les motifs pour trouver enfin un langage de réconciliation entre l’âme humaine et la force créatrice de Dieu.

Rien ne nous empêche donc d’identifier Dieu partout dans sa riche production, sa volonté et surtout l’ordre harmonieux de la nature. Toutefois, bien qu’Elias Zayat ait conçu la peinture comme des gestes religieux, il n’a pas essayé de nous imposer ses convictions. Au contraire, il laisse à chacun de découvrir son propre univers à travers ses illuminations.

Dans un certain sens, l’art chez lui est le fruit de gestes raffinés qui nous offrent des images éclatantes avec des sonorités variables d’une couleur à une autre. Une sorte de formule spirituelle pour évoquer la terre, le ciel, la patrie, la joie, les souffrances et la mort.

Cette anthologie parfaite qui se manifeste par des gestes et des paroles n’est que l’attente d’une résurrection dans un horizon dominé par les paroles divines. Un cheminement spirituel qui prend l’initiative pour révéler avec des visages peints en rouge, bleu et vert la parole de Dieu, sa naissance, sa vie et sa résurrection.

Jérusalem, l’âme et le feu

Agencement de traits dans une polyphonie de couleurs qui créent un champ visuel de sonorité lumineuse, ou encore un style motivé par l’évocation d’un drame, d’une idée, d’un échec et même d’une déception. Cette attente du destin au fin fond des couleurs fait jaillir les sentiments âpres d’une nostalgie profonde.

Soudain, on se demande qui est ce visage accablé d’un regard obscur, brossé méticuleusement dans un paysage mortuaire ? Que signifie cette formule visuelle mélancolique décrite par des couleurs obscures ?

En y regardant de plus près, des secrets douloureux sont révélés. Ce même visage dirige l’observateur vers un horizon composé d’une triste poésie maquillée de tendresse et de chagrin. Un parfum de noblesse autour d’un moment suspendu entre l’horizon d’une ville, ses murailles et une mosquée brillant dans les cieux glorieux au sommet d’une terre millénaire.

Ce paysage sombre nous donne ainsi la possibilité d’appréhender des couleurs changeantes dans une séquence d’expressions juxtaposées qui nous rappellent le chaos permanent et la désillusion. Elias Zayat écrase les couleurs pour masquer les paroles du Christ et les prières d’une Vierge attristée par des gestes harmonieux révélateurs d’une profonde amertume.

De l’autre côté, les mouvements optiques dessinent une immense tapisserie colorée, rituel révélateur de sentiments multiples peu à peu dévoilés par des nuances de brun, de bleu de cobalt et de vert. Succession de valeurs stylistiques homogènes équivalant à un nomos gamma de 98 impressions éparpillées sur toute la surface.

En somme, l’éblouissante composition cherche, sans aucun doute, à reproduire l’esprit religieux antique d’une reconstitution archéologique avec des monuments religieux entourés de portiques et d’une haute muraille.

Nous sommes donc dans une tendance picturale qui vise à restituer une narration historique et ses symboles qui se manifestent dans un rituel caché, peu à peu dévoilé par des couleurs et par des traits noirs parfois horizontaux et souvent verticaux. Signes destinés à créer des animations picturales et graphiques dans un processus lent de glissement linéaire de masses polychromes autour d’un cheval galopant et d’un autre placé dans un utérus rempli de férocité.

Là, il ne s’agit pas seulement de valoriser une nouvelle dimension, mais surtout d’orienter la composition vers des mains qui se lancent véritablement dans une conquête de l’espace par un mouvement de gestes orientés vers l’infini.

Dans ce paysage réduit à des couleurs d’une harmonie triste, le destin borne l’horizon visible sous un ciel traversé de plusieurs animations et témoin d’une profonde souffrance.

Cette Vierge triste symbolise l’inquiétude par des nuances de bleu et de vert badigeonnées autour des traits noirs. Elle domine la plus grande partie de l’espace. Ses yeux ouverts dans une mélodie invisible signifient à la fois l’immense angoisse d’une déception mortelle et des doutes immenses qui retiennent ses mains cherchant à protéger son nouveau-né en mouvement vers son sein.

Par cette composition, Elias Zayat évoque les élans de son imagination nourris d’une étonnante nostalgie et d’une affinité profonde avec la vision pieuse des grands maîtres aleppins du dix-huitième siècle.

Composition ou décomposition du sacré par le feu, ce tableau évoque aussi une immense angoisse face à une tragédie d’un temps reculé convoquant par sa férocité une tragédie nouvelle que nous vivons depuis plus de onze ans.

Une nostalgie perpétuelle mais des signes d’espoir

Mais plus la nostalgie du temps qui passe est forte, plus Elias Zayat s’efforce de maintenir sa force créatrice en quête d’un univers joyeux. Les couleurs, les impressions, les traits façonnent l’éternelle harmonie dans une tapisserie de bonheur.

Cette sensation immense intègre le temps pour engendrer un espoir suggéré par une touche fine de son pinceau. Admirer ses gestes, naviguer dans son univers, voguer autour de ses illuminations, c’est tenter de comprendre la nature de notre humanité, c’est questionner son engagement et essayer, comme lui, de respirer l’espoir d’une liberté affectueuse, sincère et pure.

Aujourd’hui cette nostalgie étroitement masquée par une harmonie de couleurs et de traits redessine l’espoir dans une vision universelle : l’éternel labyrinthe du temps inspire la lumière et la paix dans l’espace prodigieux d’un visage joyeux et d’une douce main, ombrée de couleur raffinée et en même temps glorieuse.

Après tout, ces sentiments qu’il expose ne sont que le miroir de la parole divine transportée dans la souffrance d’un acte profond sur les chemins de la sérénité céleste.

C’est à ce niveau de grandeur que nous saisissons avec Elias Zayat toute la force du premier verset de l’Évangile selon Saint Jean : « Au commencement était la Parole, et la Parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu. »


Elias Zayat : Cities and Legends, sous la direction de Salwa Mikdadi, Skira Rizzoli Publishing, 2017, 256 p.

Au commencement était la ParoleLe souvenir de la rétrospective de l’automne 2008 restera marqué dans la mémoire des damascènes. À cette époque, Damas vivait ses derniers jours de gloire avant le début en mars 2011 d’un soulèvement populaire.Un choix de plusieurs tableaux a nourri notre imagination de la double vision de l’art qu’Elias Zayat propose.Si l’on tient compte de sa...
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