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Économie - Éclairage

Le Liban pourrait-il être coupé d’internet ?

Le point sur les différents types de menaces qui pourraient se concrétiser.

Le Liban pourrait-il être coupé d’internet ?

Le siège de l’opérateur public de téléphonie fixe Ogero à Jnah (Beyrouth).Photo P.H.B.

Le nez penché sur son téléphone, Georges slalome sur l’autostrade avec son scooter, relevant à peine les yeux pour esquiver un nid de poule ou une voiture à l’arrêt. Il n’est pas encore arrivé à destination que ce chauffeur a déjà accepté sa prochaine course. Des chauffeurs Bolt ou Uber aux livreurs à domicile, voire aux médecins trouvant une source de dollars frais dans les téléconsultations pour expatriés, nombreux sont les Libanais à dépendre directement de leur accès à internet pour continuer à travailler dans un Liban en plein effondrement.

Un recours qui s’ajoute à une consommation déjà traditionnellement forte : premier pays de la région relié au réseau mondial (en 1995), le Liban affiche un « taux de pénétration numérique », et donc de dépendance au réseau, de 84 % – similaire à celui d’un pays comme la France (85 %) –, malgré une vitesse de connexion médiocre et une infrastructure dédiée jugée peu fiable par l’ONG Internet Society. Mais dans un pays qui connaît déjà une interruption quasi totale de la fourniture d’électricité publique, une envolée des prix de l’énergie et un État financièrement exsangue, le risque de voir cette dernière planche de salut s’effondrer ne semble plus relever d’un scénario de science-fiction. Une catastrophe potentielle dont la branche libanaise d’Internet Society a même évalué la facture : quelque 10 millions de dollars de pertes par jour pour l’économie libanaise, selon un rapport publié en septembre dernier. Et cela sans compter les difficultés que rencontreraient les services de santé ou les forces de sécurité… Une perspective que n’écartait d’ailleurs pas le patron de l’opérateur public de téléphonie fixe Ogero, Imad Kreidieh, lorsqu’il avait tiré la sonnette d’alarme à l’été 2021, au plus fort des pénuries de carburant : « Les interruptions de courant de plus en plus fréquentes et les besoins en carburant de plus en plus rare pour les générateurs menacent notre capacité à fournir nos services », avertissait-il.

Un an et demi plus tard, si la catastrophe n’a pas eu lieu, la question demeure dans un pays qui n’a réglé aucun de ses problèmes structurels.

Scénarios catastrophes

« Le risque d’un black-out total est très lointain, même dans la crise actuelle », nuance pourtant très vite Imad Kreidieh, avant de détailler les différents scénarios qui pourraient théoriquement menacer tout ou une partie de l’accès aux services.

Au premier rang de ces scénarios, une défaillance technique sur les câbles sous-marins via lesquels Ogero accède au trafic mondial. Pour rappel, le Liban est connecté physiquement au réseau via deux câbles sous-marins : Cadmos, inauguré en 1995 et reliant le pays du Cèdre à Chypre, et Imewe, qui le connecte à un réseau de câbles gigantesque s’étendant entre Marseille et Mumbai. L’entreprise s’acquitte d’une redevance de cinq à six millions de dollars par an pour louer de la bande passante qu’elle revend ensuite à ses clients ou au duopole libanais de la téléphonie mobile, Alfa et Touch. « Il n’y a pas de risques de défaut de paiement à l’heure actuelle », précise d’emblée Imad Kreidieh.

Pour mémoire

Domaines « .lb » : comment l’internet libanais a failli disparaître de la Toile

Mais quid des problèmes techniques ? En 2012, Ogero avait entrepris des travaux de maintenance, redirigeant ses utilisateurs (et uniquement ses utilisateurs) vers le câble Cadmos à la capacité bien plus faible et qui s’est trouvé rapidement surchargé. Quant au reste du pays il s’était retrouvé privé d’accès pendant deux jours. Dix ans plus tard, le risque paraît écarté, Cadmos ayant été entre-temps modernisé : « Nous avons 100 % de redondance de trafic entre nos câbles, donc si quoi que ce soit devait arriver à l’un, nous pourrions déplacer le trafic sur l’autre sans problème. »

Si risque il y a, il est donc à chercher ailleurs. Par exemple du côté des frais de fonctionnement et d’entretien des infrastructures terrestres qui permettent d’étendre la couverture du réseau dans tout le pays. Le « grossiste » de l’internet libanais consomme 23 mégawatts chaque jour pour alimenter ses installations via des générateurs conçus pour fournir de l’électricité sept heures par jour maximum et qui fonctionnent désormais 22 heures sur 24. Résultat, à elle seule, la facture de carburant s’élève à deux millions de dollars par mois. Et c’est loin d’être le seul problème auquel est confronté l’opérateur : « 65 % de nos dépenses sont facturées en devises : pièces détachées, appareils de mesure, tout cela, on l’importe de l’étranger. Il va falloir les trouver… », résume Imad Kreidieh. D’autant qu’avec la crise, le phénomène des vols et des dégradations s’est largement accentué. Certains des « points d’échange » pourraient tomber en panne sans possibilité de réparation immédiate, privant certaines zones d’accès à internet.

Internet à deux vitesses ?

De fait, plutôt qu’un black-out total, le Liban risque davantage une rupture partielle du réseau. Les Libanais l’ont déjà vécue à l’été 2020, avec des interruptions de service partout dans le pays qui se sont échelonnées entre les mois de juin et juillet. SMEX, une ONG dédiée à la promotion d’un internet libre au Moyen-Orient, en avait alors dénombré une quarantaine. Plus récemment, des ralentissements et des pannes sont survenus en janvier 2022, consécutivement à des problèmes de carburant. « Si rien n’évolue, il est probable que cela arrive à nouveau. Dans ce cas de figure, nous serions obligés de prioriser les 20 % de notre infrastructure qui fournissent un accès à internet à 80 % de nos clients », explique Imad Kreidieh. En d’autres termes, les zones les moins peuplées seraient les premières sacrifiées.

Pour mémoire

Nabil Bukhalid, le Monsieur qui avait connecté le Liban à l'Internet, n’est plus

Une hiérarchisation assumée par celui qui voit dans la hausse des tarifs la seule porte de sortie possible pour garantir la bonne marche de l’entreprise. S’il a en partie obtenu gain de cause en juin 2022 – avec une nouvelle grille tarifaire multipliant en moyenne par 2,5 les prix de l’internet fixe –, la situation monétaire n’est déjà plus tout à fait la même. « La hausse a été décidée et calculée à une époque où le dollar valait 22 000 livres. Depuis, nous avons de fait perdu la moitié de la valeur de cette hausse », assure le PDG, qui milite même pour une véritable dollarisation des tarifs. Quitte à laisser sur le carreau ceux dont les revenus ne leur permettent pas de suivre la fluctuation des prix ? Un argument que le PDG préfère balayer : « Si les gens peuvent se payer un narguilé à 120 000 livres pendant la Coupe du monde de football, ils pourront payer. » Reste une dernière question : si tant est qu’elle soit obtenue et mise en œuvre, l’augmentation des prix pour les usagers suffirait-elle à assurer un avenir serein ? Sous couvert d’anonymat, un expert de l’ONG SMEX qui a consacré un rapport au vitriol à partir d’un audit sur la gestion du secteur, se montre sceptique : « Quand on constate la quantité d’argent qui aurait dû servir à l’entretien de l’infrastructure et qui a été gâché entre 2010 et 2020, on peut douter que tout s’arrange soudainement avec une nouvelle hausse... »

Les domaines « .lb » sont fonctionnels, assure l’ISOC Lebanon

L’internet Society – Chapter Lebanon (ISOC Lebanon), une ONG représentant la communauté internet libanaise, a garanti, dans un communiqué publié début janvier, que le système régissant les domaines «.lb » était « fonctionnel » et que ces sites internet constituant le réseau national ne risquaient donc pas d’être désactivés. Une réassurance venue après nombre de spéculations quant à la survie de ce réseau à la suite du décès inopiné le 3 janvier de Nabil Bukhalid, leur fondateur en 1993 et, depuis, gestionnaire. En effet, le destin des noms de domaine libanais (les DNS, soit les adresses des sites internet) était jusqu’à présent étroitement lié à celui de l’informaticien.

Ce dernier avait de fait pris en charge, à ses frais, l’avenir du réseau national en 2020, alors que le pays s’enfonçait dans la pire crise économique de son histoire – dont il n’est d’ailleurs toujours pas sorti. Nabil Bukhalid avait alors transféré les données du registre officiel des domaines libanais – le Lebanon Domain Registry, LBDR – vers un cloud, c’est-à-dire une technique d’externalisation de services informatiques sur des serveurs distants, y compris les domaines gouvernementaux pour lesquels il avait reçu une autorisation de la présidence. Depuis, en enregistrant le LBDR en tant que société dans l’État du Delaware, aux États-Unis, en mars 2021, et en s’associant avec des registraires intermédiaires auprès desquels les détenteurs d’un site internet «.lb » paient leurs frais d’enregistrement et de maintien, Nabil Bukhalid a mis en place un système d’autofinancement permettant au réseau national de survivre. Du moins tant que les cotisations sont réglées.

Une tâche qui incombe notamment à chaque entité gouvernementale possédant un site «.gov.lb », comme l’avait souligné l’informaticien en novembre dernier à L’Orient-Le Jour: « L’accord (avec le gouvernement) est que je transfère l’administration des domaines “gov.lb” au bureau du ministre d’État pour la Réforme administrative (Omsar) sans aucune compensation (financière), tandis que chaque entité gouvernementale est responsable du renouvellement de son DNS via les registraires accrédités. » Ce transfert doit se faire une fois qu’Omsar sera prêt à réceptionner les DNS concernés afin de les y héberger. Après le décès de Nabil Bukhalid, la ministre d’État sortante d’Omsar Najla Riachi nous avait toutefois confié ne pas être suffisamment au fait du dossier pour fournir des réponses quant à l’avancée du système au sein de son ministère pour ce faire, sachant que, de toute façon, « le pays est bloqué », étant sans président ni gouvernement de plein exercice depuis des mois.

Le nez penché sur son téléphone, Georges slalome sur l’autostrade avec son scooter, relevant à peine les yeux pour esquiver un nid de poule ou une voiture à l’arrêt. Il n’est pas encore arrivé à destination que ce chauffeur a déjà accepté sa prochaine course. Des chauffeurs Bolt ou Uber aux livreurs à domicile, voire aux médecins trouvant une source de dollars frais dans les...

commentaires (5)

Vu de chez moi, le quotidien du Liban arrive au compte-goutte, et puis la liberté de la Presse ne s'use que si on ne s'en sert pas, quelle que soit la position géographique.... Merci de la bouffée d'oxygène de l'OLJ :-)

Loup Christian

12 h 24, le 14 février 2023

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Commentaires (5)

  • Vu de chez moi, le quotidien du Liban arrive au compte-goutte, et puis la liberté de la Presse ne s'use que si on ne s'en sert pas, quelle que soit la position géographique.... Merci de la bouffée d'oxygène de l'OLJ :-)

    Loup Christian

    12 h 24, le 14 février 2023

  • Article très intéressant merci beaucoup !

    L.M

    13 h 38, le 25 janvier 2023

  • Ce serait une vraie catastrophe si l’internet sera coupée. C’est la seule distraction qui nous reste dans un pays en voie de disparition si la situation ne s’arrange pas et qu’on soit toujours sans président

    Amal E Sayegh

    10 h 58, le 24 janvier 2023

  • A part les problèmes qui gangrènent les institutions , le monopole d’Ogero (et d’ailleurs de toutes les institutions étatique) est une catastrophe et limite la possibilité de développement!

    JD

    09 h 45, le 24 janvier 2023

  • Yalla… encore un secteur qui va sauter. Le plan de destruction de toutes les institutions est en marche et on n’a plus de régime fort pour nous protéger même si « ma khallouna »

    Liberté de penser et d’écrire

    09 h 35, le 24 janvier 2023

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