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Économie - Transports

Le service des bus « français » à Beyrouth menacé, faute de financement

Le projet, qui consiste à faire circuler dix des cinquante véhicules fournis par Paris, avait été lancé en décembre 2022 et bute déjà sur un premier obstacle majeur.

Le service des bus « français » à Beyrouth menacé, faute de financement

L'un des bus de l'OCFTC, fournis par la France, circule dans le quartier de Mar Mikhaël à Beyrouth, le 13 janvier 2023. Photo João Sousa

Le service de bus nouvellement lancé par l'Office des chemins de fer et des transports en commun (OCFTC) pourrait s'arrêter dans quelques jours si le gouvernement n'alloue pas de fonds à ce programme, lancé il y a un mois. Et pour cause : les bus qui ont pris la route à la mi-décembre 2022 sont à court de carburant et d'autres équipements. Sans apport financier, ils pourront continuer à rouler « pendant deux semaines au maximum », affirme le directeur de l'OCFTC, Ziad Nasr, à L'Orient Today.

Un baril de carburant désaffecté à l'entrée du parking de l'OCFTC, le 13 janvier 2023, rappelle que la recherche de fonds pour alimenter le nouveau service fait partie des défis auxquels l'office doit faire face. Photo João Sousa

Un autre responsable de l'OCFTC, Antoine Sahyouni, confirme : les bus cesseront bientôt de rouler en l’absence d’une action du gouvernement. « Peut-être une semaine, peut-être dix jours, peut-être cinq jours. Cela dépend, mais pas plus que cela. » Tout en précisant que même si les bus s'interrompent, l'office sera prêt à redémarrer le service si, et quand, le gouvernement alloue des fonds.

Il n’aura donc pas fallu longtemps pour que ce programme, lancé à la mi-décembre et utilisant 10 des 50 bus que le gouvernement français a donnés au Liban en mai 2022, bute sur son premier obstacle. L'office avait déjà déclaré le mois dernier qu'il ne disposait pas des ressources financières, matérielles et humaines nécessaires pour exploiter les 50 bus. Le budget 2022 n'a consacré que 13 milliards de LL (soit moins de 270 000 $ au taux actuel du marché qui avoisinait hier les 49 000 LL pour un dollar) à l'agence.

Le mois dernier, le ministre sortant des Travaux publics et des Transports, Ali Hamieh, avait précisé au quotidien an-Nahar que la continuité du programme dépendait de l'obtention de fonds du ministère des Finances. Parallèlement, dans un entretien avec le même quotidien, M. Nasr avait annoncé le lancement, par l’OCFTC, d’un appel d'offres pour l'achat de diesel, de pétrole et pour la réparation des installations, sans qu’aucune offre de la part d'entreprises du secteur privé ne soit déposée, en raison de la réticence de ces dernières à conclure des contrats en livres dans un contexte de fluctuation de la monnaie nationale. L'OCFTC se prépare actuellement à lancer un appel d'offres auprès d'entreprises du secteur privé pour financer ce projet.

Durant l'émission Sar al-Wa2et de la MTV le 12 janvier, M. Hamieh avait à nouveau abordé le sujet, soulignant que le « problème du transport en commun est le taux de change du dollar, le tarif du service qui doit être fixé et la couverture du coût de la maintenance ». « La solution passe par un partenariat avec le secteur privé », avait-il ajouté.

À côté du hangar de l'OCFTC, sans toit depuis la double explosion du port, le 4 août 2020, les bus usagés sont recouverts d'art urbain. Photo João Sousa

MM. Nasr et Hamieh n'ont pas répondu à temps à une question de L'Orient Today portant sur les raisons du lancement de ce programme malgré un financement insuffisant. La question portait sur le fait de savoir si le lancement d'un service sous-financé était une manœuvre pour faire pression sur le gouvernement afin qu'il alloue des fonds une fois le programme lancé. Selon M. Sahyouni, c’est une question qu'il vaudrait mieux poser au gouvernement, mais il a convenu que le lancement du programme constituait une forme de pression pour le financer. « Nous utilisons maintenant (les bus) pour que les gens voient que nous sommes capables de faire fonctionner une telle ligne, et qu’ils décident de la financer, reconnaît-il. Le blocage ne vient pas de nous, fonctionnaires de l'administration, mais du gouvernement. »

Chadi Faraj, cofondateur de l'ONG Riders Rights, qui défend les droits des chauffeurs et des usagers des transports publics, pense que l'OCFTC a été acculé à lancer le projet des bus « sans la préparation nécessaire ». « Ils étaient soumis à beaucoup de pression et de moqueries, le public se demandait ce qui est arrivé aux bus, s’ils avaient été volés, ajoute-t-il. Je pense que c'était un problème de communication. »

Maintenance avec un budget limité

Depuis début janvier, les bus fonctionnent du lundi au vendredi, de 7 à 17 heures environ, ce qui signifie qu'il manque les trajets du soir empruntés par la plupart des travailleurs. Selon M. Sahyouni, cette situation est inévitable, car le toit du hangar des bus a été arraché lors de la double explosion au port, le 4 août 2020. Sans toit, il n'y a pas de plafonniers, ce qui signifie que les bus ne peuvent pas être nettoyés, entretenus ou contrôlés après le coucher du soleil. Une raison confirmée par deux inspecteurs, qui s’expriment sous couvert d'anonymat car ils ne sont pas autorisés à parler au nom de l'office.

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En outre, il n'y a pas assez de personnel pour conduire les bus le samedi et le dimanche, explique M. Sahyouni. « Toute l'institution s'est vidée. Chaque année, 20 à 30 personnes partent à la retraite. Il n'y a plus personne et l'État n'embauche pas. » Il estime que l’office emploie moins d'une centaine d'employés, alors qu'il en comptait un millier avant la crise. Il reste 28 chauffeurs pour les dix bus.

Quant aux embauches de l'État, elles sont gelées depuis 2017. Et même si le recrutement reprenait, il n'est pas certain que les gens se bousculeraient pour postuler. Les deux inspecteurs précités soulignent que leur salaire ne dépasse pas les 2 millions de LL (42 $) par mois.

Des passagers heureux… et une concurrence malheureuse

En termes du nombre d’usagers, M. Sahyouni n'est pas satisfait, et attribue ce fait au faible nombre de bus, qui entraîne de longs temps d'attente. « Dès que le nombre de bus augmentera, les gens sauront qu'au bout de cinq minutes, le prochain va arriver. »

Lors d'un récent trajet aller-retour de Mar Mikhaël (Beyrouth) à Laylaki (banlieue sud) dans l'après-midi, un seul passager est monté dans le bus à l'aller vers le sud, et cinq au retour vers le nord. Plusieurs personnes ont cependant hélé le bus pour s'informer de son itinéraire et de ses horaires.

Les quelques passagers à bord de ce nouveau bus sont impressionnés. Une passagère, Fatima, affirme que le trajet, qui lui a coûté 20 000 LL (soit moins de cinquante cents), est bien plus agréable que dans les minibus privés, qu'elle considère comme petits, inconfortables et dangereux. Avec une autre femme, Sarah, elles précisent qu'elles avaient l'habitude de prendre les bus de l'État il y a plus de dix ans, mais que c'était la première fois qu'elles se retrouvaient dans un bus public depuis la reprise du service et seraient prêtes à réitérer l'expérience. « Je suis très heureuse de soutenir ce projet », insiste Fatima.

Chadi Faraj prend acte de l'accueil enthousiaste du public réservé aux dix bus, en estimant que cela reflète à quel point les gens « attendent l’opportunité d'utiliser davantage les transports publics ».

Mais ce projet ne fait pas que des heureux. Alors que le bus tournait au ralenti au niveau de son terminus sud, quatre hommes impliqués dans l'exploitation d'un service privé de minibus accostent le chauffeur et l'inspecteur du bus, les accusant de « vouloir (les) dévorer ». Et exigent que le bus quitte la zone, se plaignant d’avoir cinq fourgonnettes voisines qui attendent des passagers. Le bus repartira finalement peu après, sans déroger à son horaire.

L'inspecteur précise que de tels échanges ne sont pas rares, surtout en début d'après-midi, lorsque les étudiants rentrent chez eux. Il souligne que les conducteurs de fourgonnettes exaspérés ne le dérangent pas, et qu'il ne s'inquiète pas outre-mesure d’une possible escalade. Même si certains propriétaires de minibus privés sont réputés pour avoir des couvertures politiques. « Je suis un fonctionnaire de l'État. Pourquoi devrais-je avoir peur ? Dans ce bus, je suis protégé. »

Restructuration et financement indispensables

Chadi Faraj dit comprendre les chauffeurs de minibus, qui lui inspirent de l'empathie, étant donné leur crainte légitime de perdre leur source de revenus. Il dévoile que depuis l'arrivée des bus français, son groupe a demandé à l'État de prendre en compte le « secteur existant » et de trouver des moyens de coopérer avec lui afin d’éviter de mettre les gens au chômage. Il ajoute que son organisation n'a aucun problème à ce que les services soient fournis par un organisme public ou une entreprise privée, tant qu’ils sont proposés à un prix abordable et qu’ils sont inclusifs.

En outre, M. Faraj insiste sur le fait que le transport en commun ne peut pas survivre grâce à des dons ponctuels, et qu’il nécessite un financement adéquat. « C'est un service de base comme l'eau et l'électricité, et il doit faire l’objet d’un investissement annuel, comme pour le reste des services », dit-il.

Actuellement, le nombre de bus appartenant à l'État reste faible. Cependant, si l'appel d'offres prévu réussit à attirer un opérateur du secteur privé, et s’il inclut, outre les 50 bus français, les 45 bus que l'OCFTC possède déjà, l'impact sur le secteur du transport informel pourrait être plus important. « Imaginez que le nombre de bus atteigne une centaine, il y aura plus de concurrence et donc plus de problèmes », explique M. Faraj. « C'est une grande question. Que va-t-il se passer ? »

« Nous soutenons le secteur existant car ses opérateurs ont le droit de travailler. Ils sont dans ce domaine depuis longtemps et fournissent le service dont ils sont capables. La solution consiste à trouver un moyen de soutenir le secteur et de le développer, non de le briser et d'y introduire une concurrence déloyale », conclut-il.

La version en anglais de cet article est parue sur le site de L’Orient Today le 13 janvier 2023.

Le service de bus nouvellement lancé par l'Office des chemins de fer et des transports en commun (OCFTC) pourrait s'arrêter dans quelques jours si le gouvernement n'alloue pas de fonds à ce programme, lancé il y a un mois. Et pour cause : les bus qui ont pris la route à la mi-décembre 2022 sont à court de carburant et d'autres équipements. Sans apport financier, ils pourront continuer à...
commentaires (6)

Quelle farce !!! nous n'arrivons pas a faire circuler, convenablement, une dizaine de bus( il serait temps d'expérimenter les chars à voile) mais le premier ministre souhaiterait un don de bus supplémentaires émanant du Qatar !!! à la place par exemple de sièges qui réhabiliteraient la cité sportive et d'autres stades... On devrait peut être lui expliquer que le sport est symbole et vecteur de rassemblement.

C…

10 h 02, le 22 janvier 2023

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Commentaires (6)

  • Quelle farce !!! nous n'arrivons pas a faire circuler, convenablement, une dizaine de bus( il serait temps d'expérimenter les chars à voile) mais le premier ministre souhaiterait un don de bus supplémentaires émanant du Qatar !!! à la place par exemple de sièges qui réhabiliteraient la cité sportive et d'autres stades... On devrait peut être lui expliquer que le sport est symbole et vecteur de rassemblement.

    C…

    10 h 02, le 22 janvier 2023

  • Pas de financement de l'etat ? C'est sans doute qu'il n'y a pas de dessous de table consistants.

    Michel Trad

    19 h 06, le 21 janvier 2023

  • Kafka…

    Mago1

    18 h 55, le 21 janvier 2023

  • Confiez ceci à une entreprise privée et tout roulera y compris les bus… ah.. sauf cette solution de privatisation n’intéresse pas les officiels….parce que certaines poches de responsables officiels perdront et ne pourront plus s’enrichir et assurer des rentrées continues à titre privé.

    LE FRANCOPHONE

    14 h 16, le 21 janvier 2023

  • "Elementary dear Watson,"... donnez la direction de ce projet à la société libanaise des chemins de fer, qui a héroiquement réussi à opérer durant des décennies, sans trains, sans locos, et même sans rails.... Bon voilà mon conseil pour la semaine je retourne à ma goutte d'arack... qui me coûte les yeux de la tête c'est vrai mais me renvoie dans un liban d'antan au vrais bus, au vrais trains et au vrais Hommes d'état

    Wlek Sanferlou

    13 h 51, le 21 janvier 2023

  • Merci à l’OLJ de publier des articles aussi hilarants de temps en temps. J’adooore ceux qui parlent encore au nom de l’État… ils doivent sans doute croire aux fantômes

    Lecteur excédé par la censure

    13 h 12, le 21 janvier 2023

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