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Hypericon : Le tourbillon de la vie et des époques

Hypericon : Le tourbillon de la vie et des époques

Le long de sa vingtaine d’années de carrière dans la bande dessinée, Manuele Fior nous a habitués à des histoires qui jonglent entre deux dimensions, l’une nourrissant l’autre et les deux s’entremêlant. C’était le cas dans Icarus (Atrabile, 2006), qui faisait tour à tour exister un univers mythologique et contemporain, ou dans les Variations d’Orsay (Futuropolis, 2015), promenade dans les œuvres du musée d’Orsay, qui faisait dialoguer des personnages émanant de différentes époques et de différentes réalités.

Il revient aujourd’hui avec une logique similaire. Hypericon suit, en parallèle, le parcours, dans les années 90 post-Guerre froide, de Teresa, étudiante en archéologie, et celui de Howard Carter, en 1922, lorsque celui-ci découvrit le tombeau de Toutankhamon. Leurs deux histoires se rejoignent lorsque Teresa obtient un poste de chercheuse en vue de la préparation d’une grande exposition autour du pharaon qui se tient à Berlin.

Ce qui se joue entre ces deux récits croisés, ce sont des questions que Teresa se pose sur la consistance qu’elle veut donner à sa vie. Attirée par ce qui est hors du temps, ce qui se préserve, ce qui traverse les siècles, elle fait une rencontre, celle de Ruben, un jeune italien, qui va bouleverser ses conceptions. Ruben laisse les quatre vents faire tanguer sa vie et il goûte et partage des plaisirs éphémères.

Entre un esprit façonné par le culte de la durée, par le sentiment que la permanence est la condition pour donner du sens aux choses, et l’expérience de feuille d’arbre portée par le vent que lui propose Ruben, Teresa vacille : ses insomnies s’accentuent, son cœur passe par des montagnes russes. Et toujours ces textes de Howard Carter, racontant ces moments précieux où il découvre, cérémonieusement, qu’il est en train de mettre les yeux sur un trésor éternel, intact depuis plusieurs millénaires. L’album prend l’espace qu’il lui faut pour que la trame, somme toute simple, puisse déployer cette thématique dans toute sa complexité.

Manuele Fior sait d’ailleurs combien une histoire est le reflet d’une complexité bien plus qu’une leçon. Les chemins qui s’offrent à Teresa, sa manière de naviguer entre l’un et l’autre, voilà ce qui la constitue. Voilà ce qui sera dès lors raconté. Jusqu’au bout du récit, ses choix sont autant des témoins de son tourbillon intérieur.

Le dessin de Manuele Fior est sur une ligne ténue, un fil qui sépare deux pays : celui de la maîtrise académique, et celui du ressenti brut. Ses touches de couleurs pâteuses, comme des impressions, parfois aux limites de l’abstrait, semblent investir un dessin par ailleurs très construit.

Manuele Fior fait œuvre : ses albums se répondent, proposent des variations sur des schémas communs, explorent des territoires nouveaux tout en formant un tout cohérent. Relire aujourd’hui son tout premier album, Les Gens le dimanche (2004), est en cela frappant : le dessin est plus maladroit, le récit moins tenu, mais il y a les germes de la manière qu’aura Manuele Fior de raconter les liens humains et les liens de couples en particulier, et qu’on retrouve, avec une toute autre maîtrise, dans Hypericon.

Hypericon de Manuele Fior, Dargaud, 2022, 144 p.


Le long de sa vingtaine d’années de carrière dans la bande dessinée, Manuele Fior nous a habitués à des histoires qui jonglent entre deux dimensions, l’une nourrissant l’autre et les deux s’entremêlant. C’était le cas dans Icarus (Atrabile, 2006), qui faisait tour à tour exister un univers mythologique et contemporain, ou dans les Variations d’Orsay (Futuropolis, 2015),...
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