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Monde - Entretien

« Le manque d’esprit critique vis-à-vis de la Russie est une farce »

Taras Bilous, historien ukrainien, répond à nos questions sur le positionnement de la gauche occidentale par rapport à l'intervention russe en Ukraine.


« Le manque d’esprit critique vis-à-vis de la Russie est une farce »

Une femme âgée passe devant un bâtiment détruit à Bakhmut, dans la région de Donetsk, le 4 décembre 2022, en pleine invasion russe de l'Ukraine. Yevhen Titov/AFP

Pourquoi a-t-il été si difficile pour de nombreux courants au sein de la gauche occidentale de critiquer les régimes syrien ou encore russe ?

Pour analyser cette tendance, L’Orient-Le Jour s’est entretenu avec Taras Bilous, historien ukrainien, militant de gauche dans l'organisation Sotsyalnyi Rukh (Mouvement social) et corédacteur au sein de la publication Commons : Journal of Social Criticism. Dans le sillage de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février dernier, il publie une « lettre de Kiev à la gauche occidentale » dans laquelle il critique les difficultés d’une partie de celle-ci à soutenir clairement le pays envahi plutôt qu’à trouver des circonstances atténuantes à Moscou. « L’argument de la gauche devrait être qu’en 2003, les autres gouvernements n’ont pas exercé suffisamment de pression sur les États-Unis à propos de l’Irak. Non pas qu’il soit nécessaire d’exercer moins de pression sur la Russie au sujet de l’Ukraine maintenant », écrit-il.

Comment expliquez-vous qu’il soit compliqué pour de larges franges au sein de la gauche occidentale de soutenir pleinement l’Ukraine ?

Pour elle, la situation est inhabituelle quand la puissance qui agresse est un État qui par ailleurs défie l’hégémonie occidentale. Une partie de la gauche est alors animée par l’idée que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Bien sûr, l’hégémonie occidentale est injuste. L’impérialisme américain a commis des crimes atroces. L’invasion de l’Irak a eu des conséquences terribles pour le Moyen-Orient. Toutefois, si le Kremlin n’a pas hésité à critiquer les États-Unis, ce n’était pas pour mettre un terme à son impunité, mais pour se permettre de faire la même chose.

Sur ce sujet, une grande partie de la gauche occidentale est à côté de la plaque. Y compris parmi ceux qui, en son sein, condamnent l’invasion russe sans équivoque, on retrouve une confusion relative à comment y répondre. La plupart des communiqués publiés par des organisations de gauche condamnent la Russie en une phrase et consacrent la plupart du texte à la critique de l’OTAN. Comme si les Ukrainiens ne comptaient pas. Ce n’est pas l’OTAN qui bombarde les villes ukrainiennes actuellement.

Une autre raison derrière la réticence à soutenir la résistance ukrainienne est liée à des stéréotypes formés en grande partie sous l'influence de la propagande russe. Pendant des années, la Russie a exagéré l'influence de l'extrême droite ukrainienne, couvert de manière déformée les événements du Donbass et présenté les autorités ukrainiennes comme des marionnettes des États-Unis. Je ne nie pas la présence de l'extrême droite. Et la gauche ukrainienne la combattait avant la guerre. J'ai par ailleurs critiqué la politique du gouvernement ukrainien dans le Donbass avant la guerre (je suis moi-même né dans cette région et j'ai grandi là-bas). Et il va de soi que la dépendance de l'Ukraine vis-à-vis de l'Occident est un vrai sujet que nous essayons de résoudre en partie avec la campagne d'annulation de la dette extérieure.

Mais tous ces problèmes ont été exagérés par la propagande russe, et malheureusement, de nombreux occidentaux de gauche qui se targuent de critiquer les grands médias chez eux ont été facilement dupés par les médias d'État russes.

Comme d’autres critiques de gauche de « l’anti-impérialisme unilatéral » j’utilise le terme de « campisme » issu de la guerre froide pour décrire cela. Mais en fait, je pense qu’il y a une différence importante entre « l’anti-impérialisme unilatéral » actuel et le soutien historique d’une partie de la gauche occidentale à l’URSS et à la Chine.

Le manque d’esprit critique envers les régimes qui se disaient socialistes du temps de l’URSS était plus compréhensible que le soutien de certains à gauche à la théocratie iranienne, au régime Assad ou au régime kleptocratique de Poutine. C’est quelque chose de nouveau. L’aveuglement vis-à-vis de l’URSS était une tragédie tandis que l’attitude peu critique vis-à-vis de la Russie et de l’Iran est une farce. (référence à la célèbre citation de Marx : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l'histoire se produisent pour ainsi dire deux fois, mais il a oublié d'ajouter : la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide », NDLR).

En mars 2022, le parti polonais de gauche Razem a publié un article intitulé : « Chère gauche occidentale, on ne vous demande pas d’aimer l’OTAN ». Avez-vous l’impression qu’il y ait un fossé entre les gauches européennes de l’ouest et celles d’Europe centrale et orientale ?

Bien sûr, cette fracture est probablement la plus nette et la plus visible depuis de nombreuses années. Notre expérience – en particulier l'héritage des régimes de « socialisme réel » auquel nous devons faire face quotidiennement – est très différente de celle de la gauche occidentale. Je pense que la gauche occidentale devrait écouter davantage la gauche est-européenne sur les questions relatives à l'impérialisme russe et au « socialisme réel ».

Si on retourne en arrière, on remarque que cette division précède 1989 (et la chute du mur de Berlin, NDLR). Cette année marque par exemple le 50e anniversaire de la lettre ouverte du dissident tchécoslovaque et ancien membre du Parti communiste Jiří Pelikan à Angela Davis. Il a écrit cette lettre parce que beaucoup de ses amis étaient en prison après la répression du printemps de Prague en 1968, et Davis, après sa sortie de prison (en 1972, NDLR), a déclaré qu'elle se battrait pour les droits de tous les prisonniers politiques. Mais elle n'a jamais répondu à cette lettre.

Dans le même temps, la gauche est-européenne est également hétérogène. De la même manière qu’en Europe occidentale, la position de la gauche du Nord (scandinave) est généralement plus proche de la nôtre que celle de la gauche du Sud, en Europe de l'Est, le soutien à l’Ukraine est nettement plus faible parmi la gauche du Sud (Balkans) qu’en Pologne, en République Tchèque ou dans les pays baltes.

En Europe de l’Est, il existe en outre des vestiges de partis poststaliniens qui étaient les partis au pouvoir dans ces pays à l'époque du « socialisme réel ». Ils ont souvent évolué vers plus de conservatisme, de nationalisme et même de racisme. La grande question est de savoir dans quelle mesure ils peuvent être considérés comme « de gauche » aujourd’hui.

L’Europe centrale et orientale d’un côté et le monde arabe de l’autre ont été historiquement confrontés à des puissances impérialistes différentes, avec des conséquences sur la manière de voir les relations internationales. Est-ce quelque chose qui vous semble important à prendre en compte ?

Bien sûr, notre expérience et les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont très différents. Mais en même temps, il me semble qu'il est plus facile pour ceux qui ont participé au printemps arabe de comprendre le soulèvement de Maïdan, son ambiguïté et ses conséquences contradictoires, que pour ceux qui vivent en Occident. Et ceux qui ont survécu aux guerres au Moyen-Orient peuvent mieux comprendre ce que ressentent les Ukrainiens aujourd'hui.

Nous sommes divisés par des « lignes de faille » géopolitiques – nos peuples ont pour la plupart souffert d'impérialismes différents et les circonstances obligent ceux qui résistent dans différents pays à compter sur l'aide de forces différentes. Cela forme différentes illusions : dans les pays qui ont souffert de l'impérialisme russe et soviétique – à propos de l'Occident, et dans de nombreux pays du Sud – à propos de la Russie. Je pense que c'est une tâche importante pour les internationalistes de développer le dialogue et la solidarité internationale entre les opprimés malgré la « géopolitique ».

Pensez-vous que le soutien d’un grand nombre de puissances occidentales à Israël, malgré l’occupation de la Palestine et la poursuite de la colonisation, ait pu contribuer à façonner la manière d’aborder la situation en Ukraine pour une partie des gauches occidentales (Avec l’idée d’un deux poids deux mesures) ?

Il m'est difficile de dire quel rôle la question palestinienne a joué dans la position de beaucoup de gens vis-à-vis de l'Ukraine. Il me semble que la majorité a tout de même pris position sur l'Ukraine avant que les responsables ukrainiens ne fassent une série de déclarations scandaleuses sur Israël et la Palestine. En outre, l'Ukraine a soutenu à plusieurs reprises des résolutions en faveur de la Palestine à l'ONU. Mais, bien sûr, la position de beaucoup d’Ukrainiens est terrible, et notre journal l'a critiquée.

J'ai vu plus de références à la participation de l'Ukraine à la guerre en Irak en 2003 comme argument contre le soutien à l'Ukraine aujourd’hui. Concernant l'Irak, selon des sondages effectués en 2003, 93 % des Ukrainiens étaient opposés à l'envoi de troupes dans le pays. Mais Leonid Kuchma – notre président le plus autoritaire – était au pouvoir et n'a pas prêté attention à l'opinion publique. Pour lui, la participation à la guerre était une tentative de sortir de l'isolement international. Son image en Occident a été sérieusement ébranlée par des incidents tels que le meurtre du journaliste indépendant Georgiy Gongadze.

Mais fin 2004, la révolution orange a eu lieu. Et en 2005, le retrait des troupes ukrainiennes d'Irak commence. Contrairement aux stéréotypes, la décision de participer à la guerre a été prise par Leonid Kuchma, qui a remporté les élections avec un programme prorusse, et la décision de retirer les troupes a été prise par le président pro-occidental Viktor Iouchtchenko.

Pourquoi a-t-il été si difficile pour de nombreux courants au sein de la gauche occidentale de critiquer les régimes syrien ou encore russe ?Pour analyser cette tendance, L’Orient-Le Jour s’est entretenu avec Taras Bilous, historien ukrainien, militant de gauche dans l'organisation Sotsyalnyi Rukh (Mouvement social) et corédacteur au sein de la publication Commons : Journal of Social...
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L'invasion de l'Ukraine par la Russie est un acte répréhensible et contraire à toutes les lois internationales, soit. Mais est-ce que les Occidentaux ont laissé le choix à la Russie avec leur manie d'élargir l'OTAN un peu plus chaque année? Et d'ailleurs, pourquoi y-a-t il toujours cette organisation de l'Atlantique Nord alors que le pacte de Varsovie n'existe plus depuis belle lurette? J'aimerai bien que quelqu'un me l'explique...

Georges MELKI

10 h 50, le 07 décembre 2022

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  • L'invasion de l'Ukraine par la Russie est un acte répréhensible et contraire à toutes les lois internationales, soit. Mais est-ce que les Occidentaux ont laissé le choix à la Russie avec leur manie d'élargir l'OTAN un peu plus chaque année? Et d'ailleurs, pourquoi y-a-t il toujours cette organisation de l'Atlantique Nord alors que le pacte de Varsovie n'existe plus depuis belle lurette? J'aimerai bien que quelqu'un me l'explique...

    Georges MELKI

    10 h 50, le 07 décembre 2022

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