Comme tous les jeudis midi en ce 20 octobre, au lycée public Abdo Mortada el-Husseini (Baalbeck), le cheikh Abbas Yazbeck donne un cours de philosophie à ses élèves, avant d’être interrompu. Il est demandé en salle des professeurs. Un responsable sécuritaire du Hezbollah l’attend, prêt à en découdre. « Il me dit : “Tu connais notre force, tu sais ce dont nous sommes capables” », raconte à L’Orient-Le Jour Abbas Yazbeck, farouche opposant au parti chiite. Ce n’est pas la première fois que le Hezbollah s’en prend à cet enseignant et religieux pour ses prises de position. « Mais cette fois-ci, c’était différent, poursuit-il. Il m’a dit : “Même si tu es cheikh, on peut t’éliminer, toi et ton turban.” »
Si au départ les menaces à l’encontre de Abbas Yazbeck étaient indirectes, « en passant par des proches », celles-ci se sont corsées au fil des ans. « Ce qui s’est passé est grave, il n’a pas été menacé chez lui ou dans la rue, mais dans une école. Le Hezbollah est prêt à dépasser toutes les lignes rouges sans que personne ne lui dise quoi que ce soit », s’insurge Ali el-Amine, analyste et rédacteur en chef du site Janoubia, lui aussi opposant au parti.
Après les menaces, Abbas Yazbeck tente de porter plainte auprès du commissariat de Baalbeck contre le responsable sécuritaire. La plainte est rejetée. « Vous avez peur, lance-t-il aux policiers. Ça fait plus d’une vingtaine d’années que je subis leurs attaques et agressions, mais je persévère tant que je suis vivant. »
Ses prises de position en faveur du récent soulèvement en Iran lui auraient-elles valu ces dernières menaces ? Le cheikh pense que oui. « C’est en partie à cause de ça, suppose-t-il. J’affiche clairement mes idées sur les réseaux sociaux et dans mes prêches le vendredi. »
Dernièrement, le dignitaire avait soutenu une mobilisation organisée début octobre à Beyrouth par des groupes féministes en solidarité avec le soulèvement iranien.
Contactée par L’OLJ, Rana Sahili, porte-parole du parti pro-iranien, affirme d’emblée « ne pas avoir entendu parler du cheikh Abbas Yazbeck ».
Qui est Abbas Yazbeck ?
Pourtant, dans le passé, Abbas Yazbeck était actif dans les milieux de la résistance. Dans les années 90, il travaillait en tant que directeur de l’information et des programmes pour une des chaînes qui deviendront al-Manar, organe de propagande du Hezbollah. En 2000, dans la foulée du retrait israélien de la bande frontalière occupée, c’est la rupture totale avec le parti. « Pour moi, c’était à l’État de se charger des frontières, pas au Hezbollah, raconte-t-il. Je voulais que la résistance reste libanaise. » En 2000, il se présente même sur une liste rivale du Hezbollah lors des législatives.
Aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, Abbas Yazbeck n’hésite pas à afficher ses désaccords avec le parti chiite sur le plan politique et des valeurs, mais aussi dans le domaine dogmatique. Se disant en faveur de la démocratie, de toutes les « nouvelles valeurs prônées par le monde moderne », les libertés individuelles et de la presse, il fustige plus particulièrement le Hezbollah pour sa pensée religieuse et son communautarisme. « En mixant la religion et la politique, ils parviennent à couvrir leurs dérives politiques », suppute-t-il. Il cible aussi leur idéologie, venue tout droit d’Iran, celle du velayet-e faqih, jurisprudence permettant d’imposer et de justifier l’autorité politique qui devient sacralisée.
« Hassan Nasrallah devient alors un représentant du Mahdi », explique-t-il. Le cheikh a également pris part au soulèvement du 17 octobre 2019.
« Nous allons voir de plus en plus de violence »
Le timing des menaces contre le cheikh semble tout sauf anodin. Aujourd’hui, l’accord sur la frontière maritime entre le Liban et Israël a été signé. Les opposants craignent qu’afin de garder sa crédibilité auprès de son public pour avoir accepté cet accord avec le « diable », le parti ne compte serrer la vis davantage avec un durcissement du discours et des actes. « En utilisant la force, il rend logique ce qui est illogique.
Nous allons voir de plus en plus de violence. Et une tendance encore plus grande à la dictature », craint Ali el-Amine.
Les moyens de pression du parti ne sont pas nouveaux, mais risquent de s’intensifier. « C’est vrai qu’il sera plus dur avec les opposants. De toute façon, avec ou sans accord, ce parti n’a rien de démocratique. C’est une organisation théocratique qui agit telle une mafia », avance Abbas Yazbeck.Le cheikh n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier opposant chiite à être victime des foudres du Hezbollah, déterminé à faire taire toute dissidence au sein de sa communauté. Le parti, lui, affirme « être avec la liberté d’expression », par la voix de sa porte-parole, Rana Sahili. Mais dans les faits, tout y passe pour dissuader les voix opposantes : campagnes diffamatoires – l’opposant devient un agent à la solde des ambassades et d’Israël –, limogeages, menaces de mort…
« La situation des opposants chiites est très sensible. Le Hezbollah n’a aucune limite. Lorsqu’on est menacé par eux, tout change et notre entourage en paie les conséquences », affirme Abbas Yazbeck. « Mon ami Lokman Slim a été assassiné (le 4 février 2021, il avait été menacé à maintes reprises par le tandem chiite, NDLR). Beaucoup de nos proches ont été tués dans d’autres circonstances », poursuit-il.
Lors du soulèvement du 17 octobre, les manifestants de Nabatiyé et de Tyr ont été particulièrement réprimés par le tandem chiite. « Le Hezbollah veut montrer que toute la communauté lui est acquise », commente Ali el-Amine.




C'est un exemple à suivre qui me redonne espoir pour mon pays et pour ses gens.
07 h 18, le 03 novembre 2022