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Profumo di olio


Exaltants, grisants – aphrodisiaques même, jurerait-on – sont décidément, pour les gens du pouvoir, les effluves de gaz et de pétrole qui s’échappent de la Méditerranée.


Alors que les autres États riverains se ruaient à la tâche, les hommes qui nous gouvernent ont pourtant passé des années à se disputer leurs portions d’eau salée, finalement aménagées en douillets domaines politico-confessionnels. Avant même que de se soucier d’Israël, c’est ainsi la délimitation de la frontière entre clans libanais eux-mêmes qui revêtait honteusement, pour eux, une pressante priorité. Une fois conclu l’infâme partage, on perdait à nouveau de précieuses années en valses-hésitations cartographiques entre les désormais célèbres lignes 23 et 29. Le comble de l’ironie est qu’au terme de plusieurs tentatives de médiation infructueuses menées par les États Unis, voilà qu’une solution jugée acceptable, à quelques détails près, nous est enfin servie toute chaude par le plus improbable des courtiers : Amos Hochstein, citoyen israélo-américain ayant combattu dans les rangs de Tsahal, diplomate, lobbyiste et expert énergétique de carrière à Washington.


Ah ! ces malins détails où le diable a vite fait d’aller se nicher, comme le veut la formule consacrée ! Rien plus que des diablotins, assure et rassure le vice-président de l’Assemblée, chargé du suivi de la négociation. On veut bien le croire, encore que ces petits démons ont une fâcheuse propension à proliférer et à jouer les trouble-fêtes : et cela d’autant qu’ils observent la règle de la symétrie, s’activant tels des djinns des deux côtés de la frontière dans un climat de méfiance, de rejet ou même de surenchère.


En Israël, le dossier des hydrocarbures offshore est ainsi objet de vive polémique et promet de peser sur les élections législatives du mois prochain. Le Premier ministre Lapid se dit satisfait de la synthèse américaine et y voit la chance, pour un Liban sorti de l’ornière financière, de réduire sa dépendance envers l’Iran. Pour Netanyahu, c‘est au contraire un cadeau royal qui va être fait au Hezbollah : libéralité que s’engage à annuler, s’il est vainqueur du scrutin, le même homme qui, dans le passé, a réussi à vider de sa substance l’accord israélo-palestinien d’Oslo.


Au Liban, les trois principaux dirigeants, qui affichent en ce moment une rare unité de vues, sont déjà accusés par les parlementaires de la contestation populaire d’avoir pratiquement bradé les ressources du pays en renonçant à la ligne 29, retenue il y a plus d’une décennie par l’armée comme critère de référence. D’autres voix font particulièrement reproche au président de la République, dont le mandat touche à sa fin, de n’avoir reculé devant aucune concession, pour offrir en guise de bilan une réalisation de taille, serait-elle la seule.


Simple et classique baroud d’honneur ? Ce qui ne semble être que feu de paille risque-t-il plutôt de prendre de l’ampleur, dans un contexte politique aussi volatil que celui qui préside à cette fin de règne ? De toutes les incertitudes qui entourent l’accession tant fantasmée à l’eldorado gazier et pétrolier, la plus lourde ne cesse d’avoir trait … à l’après-accord. Par quel prodige en effet la même et mafieuse coalition de forces qui a mené le pays à la ruine serait-elle soudain apte à gérer en bon père de famille le trésor sous-marin ? Une bonne décennie après sa création sur le papier, la Lebanese Petroleum Administration n’est toujours pas en état d’assumer véritablement sa vocation : celle d’une autorité de régulation faisant place à la société civile et veillant au bon fonctionnement du secteur pétrolier, du stade de l’extraction à celui de la régulière accessibilité pour le citoyen. Le Liban officiel a bien fait part de son intention d’adhérer à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (EITI), mais ces vertueuses dispositions en sont restées là, par les bons soins des divers ministères de l’Énergie qui ont sévi ces dernières années.


Qu’on ne nous leurre surtout pas avec toutes ces promesses de prospérité à venir. Jamais les miettes jetées au peuple ne pourront remplacer les réformes structurelles auxquelles continue de se refuser la mafia au pouvoir. Ce que réclame désespérément le Trésor national, c’est un changement de la garde qui lui est affectée.

Issa GORAIEB

[email protected]


Exaltants, grisants – aphrodisiaques même, jurerait-on – sont décidément, pour les gens du pouvoir, les effluves de gaz et de pétrole qui s’échappent de la Méditerranée. Alors que les autres États riverains se ruaient à la tâche, les hommes qui nous gouvernent ont pourtant passé des années à se disputer leurs portions d’eau salée, finalement aménagées en douillets...