Rechercher
Rechercher

Lifestyle - La carte du tendre

La montagne libanaise, un bonheur de trois mois

La montagne libanaise, un bonheur de trois mois

Une jeune fille pose sur un escalier en colimaçon au début des années 1960. Coll. Georges Boustany

C’est un fleuve bien curieux que le temps et comme il s’écoule. À l’observer de la rive, il semble immobile ; son mouvement ne se perçoit que lorsque le flot charrie quelque débris ou rencontre des obstacles. On n’imagine pas les masses d’eau qui se déplacent à notre insu. De même, si l’on se regarde dans la glace, à peine a-t-on conscience que le temps passe. Un cheveu blanc par-ci, une ridule par-là, c’est inoffensif, cela peut même avoir du charme – on se console comme on peut. Et un beau matin, parfois dans le regard des autres, parfois dans son corps, le temps qui passe vous saute au visage d’un coup, d’un seul.

Le temps qui passe, c’est cet été qui tire à sa fin quand on a l’impression qu’il commence à peine. Pourquoi le bonheur est-il si furtif ?

Cette saison que l’on a attendue durant d’interminables mois d’hiver, cette plage de retrouvailles dont on a tant rêvé, ces excursions, ces déjeuners de famille au bord de sources joyeuses, ces après-midis de lecture ou de sieste dans la balancelle et au frais, voilà, cette saison déjà se termine. Passé le 15 août, c’est hallucinant comme le temps se remet à courir. Passé le 15 août, l’on entend déjà le grondement orageux des chutes vers lesquelles se précipite le fleuve que l’on croyait immobile. Passé le 15 août, l’été est un vieillard qui s’étiole. Ce n’est pas un hasard si l’Assomption a été placée à cet endroit du calendrier chrétien : le 15 août est à la fois une apothéose et un toboggan vers la saison morte.

Dans la même rubrique

Un peuple debout, sous le « soleil des misérables »

Voilà, l’été se termine déjà. Pourtant, rien ne l’annonce : le ciel est obstinément bleu, encore plus bleu qu’en juillet. Avec une température à peine plus fraîche, les cigales stridulent toujours avec autant d’allégresse, abandonnant sur les écorces des pins parasols leurs peaux translucides que les enfants vont collectionner. Mais un je-ne-sais-quoi d’amertume nostalgique s’est installé, qui gâche les derniers jours ; à trop penser que c’est bientôt fini, on ne goûte plus le plaisir que cela ne le soit pas encore.

Cette photo a probablement été prise à la fin de l’été, lorsqu’il va bientôt falloir refermer la maison pour redescendre vers la ville. Cette jeune fille, à la peau hâlée de cette teinte typique du soleil de montagne, porte un gilet et des vêtements de demi-saison ; le petit matin est plus frisquet et la lumière crue du jour qui se lève éclaire des sacs et un panier de mouneh posés sur ce drôle d’escalier en colimaçon. On repère aussi un bidon de fer blanc, la fameuse tankeh dans laquelle on stocke, depuis des temps immémoriaux, l’huile d’olive fraîchement pressée, et un jurn, ce mortier de pierre taillée, ancêtre des hachoirs électriques modernes, à l’intérieur duquel trône une mda’a (pilon). À l’arrière-plan, les herbes folles sont maintenant des buissons secs et prompts à s’enflammer : c’est le combustible idéal des feux d’octobre.

Parfum de monastère

Voilà, l’été se termine déjà. Qu’elle est difficile à quitter, cette maison que l’on a associée à ce bonheur de trois mois. Hier encore, il a fallu ouvrir cette porte et ces volets après l’hiver, et l’humidité accumulée à l’intérieur exhalait ce parfum de monastère, mélange de vieux bois et de poussière ; les enfants du Liban qui ont la chance de passer leur été en montagne n’oublient plus jamais cette odeur particulière. Hier encore, il a fallu enlever les vieux draps qui protégeaient les meubles assoupis, balayer les aiguilles de pins des balcons avant de les laver à grande eau, débarrasser les murs des toiles d’araignée et réoccuper les armoires et l’espace avec ce qui fait la vie de tous les jours. Et puis retrouver ses points de repère, et comme on les retrouve vite, c’est comme si l’on n’était jamais parti, tout semble familier et immuable ; une maison de montagne, c’est un ami que l’on serre dans ses bras en oubliant d’un coup les années de séparation.

Dans la même rubrique

Requiem pour des orgues défuntes

Dans les centres de villégiature que la guerre a épargnés, de nombreuses maisons de pierre calcaire bouchardée comme celle-ci ont miraculeusement été conservées, peut-être parce que l’espace est moins exigu en montagne : il y a des chances que celle-ci existe toujours. Mais ce qui fait sa singularité est cet escalier extérieur en colimaçon et en fer forgé : cet étrange ouvrage n’est pas courant. À regarder cette image, on pourrait presque raconter le roman de cette famille : il eut d’abord un premier étage en pierre dont des décennies de poussière accumulée trahissent l’âge, avec des persiennes de bois de cèdre peint en vert ou en rouge à présent décolorées. Et puis un second étage plus récent : voici l’ère du ciment qui permet un large balcon et des rambardes de béton armé fabriquées à la chaîne. La famille du bas s’est agrandie, prenant probablement possession de l’étage du haut. Et pour connecter les deux étages, on a percé un trou pour y faire passer l’escalier de colimaçon. Ce n’est pas du travail d’orfèvre et encore moins de maçon, le plafond a été percé n’importe comment et sans aucun souci de l’esthétique : la fin justifie les moyens.

L’escalier a en tout cas attiré l’attention du photographe, qui l’a cadré de sorte à ce qu’il apparaisse tout entier : le résultat est une scène étonnante où la jeune fille ne semble poser que pour mettre en valeur l’étrange ouvrage. Il est dès lors possible de penser que le photographe a voulu immortaliser cet ajout qui aurait été inauguré depuis peu : après tout, on peut tout faire dire à une photo.

Mais ce qui reste le plus émouvant est la corde blanche qui traverse l’image. Non, il ne s’agit pas d’un câble électrique de générateur de quartier installé à la va-vite : nous sommes ici au début des années 1960 et l’électricité ne se coupe jamais. Cette corde permet en fait d’ouvrir la porte principale donnant sur la rue, à partir de l’étage du haut : il suffit de la tirer. L’ancêtre de l’interphone, en somme.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène toutes les deux semaines, à travers une photographie d’époque, visiter le Liban du siècle dernier. L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +9613685968

C’est un fleuve bien curieux que le temps et comme il s’écoule. À l’observer de la rive, il semble immobile ; son mouvement ne se perçoit que lorsque le flot charrie quelque débris ou rencontre des obstacles. On n’imagine pas les masses d’eau qui se déplacent à notre insu. De même, si l’on se regarde dans la glace, à peine a-t-on conscience que le temps passe. Un cheveu blanc...
commentaires (4)

Le temps qui passe… le temps qui passe est une illusion… le temps est éternel… c’est nous qui sommes de passage…

Gros Gnon

19 h 05, le 04 septembre 2022

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Le temps qui passe… le temps qui passe est une illusion… le temps est éternel… c’est nous qui sommes de passage…

    Gros Gnon

    19 h 05, le 04 septembre 2022

  • Toujours intéressant de lires vos articles. Vous utilisez le mot 15 août Assomption mais récemment j'avais lu "Les Églises d'Orient ont gardé la dénomination antique sous la forme La Dormition (de la Mère de Dieu)". Probablement les deux mots sont utilisés, Assomption aussi apparement.

    Stes David

    18 h 57, le 04 septembre 2022

  • Merci M. Boustany, toujours de belles photos, quant aux textes, c'est un régal!

    Politiquement incorrect(e)

    14 h 10, le 04 septembre 2022

  • Nostalgie a l'etat pur! Merci

    IMB a SPO

    17 h 50, le 03 septembre 2022

Retour en haut