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Lifestyle - La carte du tendre

Requiem pour des orgues défuntes

Requiem pour des orgues défuntes

Les silos intacts autour d’un champ de ruines en janvier 1977 après la première phase de la guerre du Liban. Coll. Georges Boustany

Sensibilité ou sensiblerie, on appellera cela comme on voudra : quand les silos ont entamé leur effondrement dans un nuage de poussière, deux ans presque jour pour jour après l’infamie du 4 août, j’en ai eu le cœur serré et les larmes aux yeux. Pas seulement parce que l’offense faite aux innocents et à notre capitale est un crime impardonnable. Pas seulement parce que justice n’a toujours pas été rendue. Mais aussi parce que ces silos étaient un des derniers vestiges d’un pays qui envisageait l’avenir avec confiance. Dans une ville où rien ne dure, ils étaient restés debout et visuellement intacts en dépit de tout. Ils étaient la première image que l’on avait de Beyrouth en atterrissant, c’est-à-dire en revenant à la maison. Leur blancheur séraphique se mariait avec celle du Mont-Liban sous la neige et faisait oublier leur gabarit disproportionné. Dieu, que cette ville était moche et Dieu qu’elle était belle. Trop belle pour nous.

L’histoire des silos est celle d’un long enfantement. On parcourt longtemps des archives où les pouvoirs publics promettent monts et merveilles, à partir des années 1950, avec la construction de silos qui doivent consacrer le rôle du port de Beyrouth comme accès principal au Moyen-Orient depuis la déchéance de Haïfa. Envoyer des marchandises de Londres à Bagdad en passant par Beyrouth au lieu du canal de Suez permettrait de raccourcir le chemin de près de 6 000 kilomètres. Et alors qu’il fallait trois semaines pour décharger une cargaison de blé, les silos mécanisés allaient ramener ce délai à 48 heures !

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L’idée devient obsessionnelle à partir du début des années 1960, avec l’augmentation des échanges de blé à travers le port. Mais nos politiciens sont déjà rompus à la procrastination : alors on effectue des études, on établit des plans, des budgets, on publie de jolies maquettes et on lance même des adjudications, mais cela n’avance pas. Dès 1961, on évalue le coût à 10 millions de livres, une petite fortune, pour une capacité de 35 à 40 000 tonnes. Le Liban est lancé dans de « grands projets », qui sont du ressort du CEGP (Conseil exécutif des grands projets) : il a besoin de blé à tous les sens du terme. En août 1967, Ferdinand Dagher, vice-président du CEGP, voit plus grand, plus beau : il conçoit un bâtiment pouvant contenir 60 000 tonnes de céréales dans un premier temps, puis plus tard 120 000 tonnes, sa capacité finale. Pour le financement, les Koweïtiens sont intéressés : ils promettent la moitié du budget, désormais chiffré à 17 millions, une somme remboursable sur 12 ans à 4 % d’intérêt avec trois ans de grâce. Mais voilà, on est au Liban et le Parlement libanais traîne des pieds pour ratifier l’accord de prêt, au grand dam des Koweïtiens. Les travaux sont malgré tout lancés le 5 juillet 1968. Pour que le Liban puisse finalement disposer du crédit, il faudra des mois et des mois de tergiversations.

C’est l’ingénieur libanais Rodolphe Élias, en partenariat avec une société tchèque, qui supervise les travaux. L’entrepreneur Ramez Kfoury est en charge de l’exécution. Une société suisse a remporté l’appel d’offres pour l’équipement ultramoderne. Les travaux sont effectués à une vitesse record grâce à la technique des coffrages coulissants, comme pour la tour Murr. Mais le Liban se dirige tout aussi vite vers l’abîme : début 1970, les affrontements entre Palestiniens et Kataëb sont de plus en plus récurrents. En mars, un ingénieur suisse qui travaillait pour l’équipement des silos, pris de panique à la suite de tirs en ville, tente de rentrer au port à toute vitesse : brûlant un barrage des Kataëb comme on brûle un feu rouge, il se fait abattre le jour même où sa femme devait le rejoindre pour des vacances au Liban. Triste ironie, c’est Pierre Gemayel lui-même qui est à l’époque ministre des Travaux publics. Les silos entreront en fonctions le 12 août 1970 : ils sont alors les deuxièmes plus grands au monde. Il leur reste cinq ans avant l’enfer et cinquante ans d’existence au total.

Un reste de quelque chose qui fut glorieux

Avec la guerre des deux ans (1975-76), le centre-ville et le port sont victimes de pillages à grande échelle suivis d’incendies délibérés. Au printemps 1976, ce sont des milliers de mètres carrés d’entrepôts qui sont partis en fumée. Mais les silos, eux, restent étonnamment debout, intacts, comme s’ils n’étaient que spectateurs des événements. En 1977, alors que l’on croyait la paix revenue pour de bon, les Libanais rentrent chez eux : cette photo a été prise d’avion à cette occasion, quelques secondes avant l’atterrissage.

Au-delà du spectacle poignant d’un Beyrouth recroquevillé comme un chat blessé au pied des montagnes, on y voit ce qui restait du centre-ville après 18 mois de combats : au premier plan, surmonté d’une publicité pour les montres Orient, l’immeuble du Rivoli fait face à la place des Martyrs. À sa gauche, l’hôtel Régent et toute la ligne de front : des bâtiments percés, transpercés, aux fenêtres béantes. Les silos, eux, semblent sortis de nulle part. Qu’il est poignant, le spectacle de ces orgues aux tubes immenses et silencieux au milieu d’un champ de ruines ! Le même panorama perdurera durant quinze ans, à peu de choses près : en dépit des bombardements, les silos dresseront leur silhouette insolente devant une ville où l’on s’entre-tue.

Se dire qu’ils ont résisté à tout, sauf à la cupidité, à la stupidité, à l’esprit de lucre, à la corruption ; qu’ils ont résisté, finalement, en dépit de tout, avant d’être mortellement blessés par une double détonation d’une violence biblique. Se dire que nous avons trop vécu si nous avons vécu le 4 août et que ce qui reste de ces silos défunts en est l’expression la plus terrible, la plus impressionnante, comme un film d’horreur que l’on pensait terminé et qui rebondit à la dernière scène. Se dire que non, ce ne sont pas juste des cylindres en béton qui tombent, ce sont des compagnons d’infortune qui nous ont tenu la main depuis notre venue au monde, les témoins d’une époque où l’on se rêvait immenses, et comme nous l’étions ! Se dire que notre chute n’est pas encore terminée, qu’elle se poursuit comme une torture chinoise, que ces silos se meurent et savent qu’ils se meurent, qu’ils gémissent et souffrent comme tous ces autres blessés, qu’ils n’en finissent pas d’expirer et nous de retenir notre respiration, qu’ils sont l’image la plus parfaite de ce que nous sommes devenus, un reste de quelque chose qui fut glorieux et qui n’est pas encore totalement anéanti, qui ne veut pas l’être encore, qui est défiguré, mais qui résiste comme il peut. Se dire tout cela et en pleurer d’impuissance.

Se dire aussi que nous ne verrons plus jamais ce bâtiment en rentrant chez nous. Cette ville meurtrie qui exhibait aux yeux du monde ce monument absurdement intact, cette ville qui mourait et ressuscitait autour de ces cylindres immuables ne sera jamais plus la même sans ce point de repère.

Et c’est étonnant parce que je réalise aujourd’hui seulement, en regardant cette image, que ce bâtiment ressemblait à un avion à l’atterrissage. Était-ce un hasard ? Nos silos étaient en tout cas le symbole d’un pays qui ne veut plus voir partir ses fils et la garantie qu’il n’y aurait plus jamais de famine. C’est peut-être cela qui nous fait le plus de peine aujourd’hui, dans cet effondrement : c’est comme une ancre qui se détache en pleine tempête et, pour nous tous, comme une page qui veut se tourner envers et contre nous.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible au Liban à la Librairie Stephan et mondialement sur www.BuyLebanese.com


Sensibilité ou sensiblerie, on appellera cela comme on voudra : quand les silos ont entamé leur effondrement dans un nuage de poussière, deux ans presque jour pour jour après l’infamie du 4 août, j’en ai eu le cœur serré et les larmes aux yeux. Pas seulement parce que l’offense faite aux innocents et à notre capitale est un crime impardonnable. Pas seulement parce que justice...

commentaires (3)

Comment vous remercier ou applaudir à cette invitation de voyage vers notre adolescence et ce passé qui nous a enveloppé de tous les saveurs d’une vie. Il ne faut pas enterrer les réalités ,les efforts les épreuves en espérant qu’ils peuvent ressusciter dans l’avenir ! Même déplacé au bout du monde on peut pas oublier . Une verve comme la vôtre m’émeut et j’imagine que nos larmes se transforment en prière pour ce beau pays qui était le notre . Merci pour vos sentiments et vos mots qui non seulement nous touchent mais se gravent comme un Credo dans nos cœurs .

Sylva Minassian

02 h 16, le 19 août 2022

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Commentaires (3)

  • Comment vous remercier ou applaudir à cette invitation de voyage vers notre adolescence et ce passé qui nous a enveloppé de tous les saveurs d’une vie. Il ne faut pas enterrer les réalités ,les efforts les épreuves en espérant qu’ils peuvent ressusciter dans l’avenir ! Même déplacé au bout du monde on peut pas oublier . Une verve comme la vôtre m’émeut et j’imagine que nos larmes se transforment en prière pour ce beau pays qui était le notre . Merci pour vos sentiments et vos mots qui non seulement nous touchent mais se gravent comme un Credo dans nos cœurs .

    Sylva Minassian

    02 h 16, le 19 août 2022

  • Nous avons enduré, c'est le moins qu'on puisse dire. """début 1970, les affrontements entre Palestiniens et Kataëb sont de plus en plus récurrents. En mars, un ingénieur suisse qui travaillait pour l’équipement des silos, pris de panique à la suite de tirs en ville, tente de rentrer au port à toute vitesse : brûlant un barrage des Kataëb comme on brûle un feu rouge, il se fait abattre le jour même où sa femme devait le rejoindre pour des vacances au Liban."" Tout est parti de là, mais ce destin brisé par cette rafale de sulfateuse phalangiste pour stopper net l'ingénieur suisse pressé pour une affaire éminemment hors cadre du conflit en cours. Quel était son nom, l'ingénieur, qu'elle était la suite à cette affaire, on le saura un jour peut-être. Une courbette s'impose devant vos récits Mr. Boustany, en ce dimanche d'août, de mi août de canicule. Encore bravo.

    Nabil1

    18 h 28, le 14 août 2022

  • Excellent, comme d'habitude.

    Bassam Youssef

    18 h 27, le 14 août 2022

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