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Moyen-Orient - Série de l’été

Fatima al-Zamil, la régente toute puissante de Ha’il

Bien que souvent laissées dans l’ombre, les femmes ont de tout temps joué un rôle sociétal et politique dans le monde arabe. Certaines, méconnues du grand public, ont même réussi à faire sauter les carcans de sociétés patriarcales conservatrices dans l’espoir de faire changer les choses. Ces femmes sont à l’honneur dans notre série « Ces femmes méconnues qui ont secoué le monde arabe », inaugurée avec la princesse Fatima al-Zamil, qui a régné en maître sur l’émirat de Ha’il, dans la péninsule Arabique, au début du XXe siècle. 

Fatima al-Zamil, la régente toute puissante de Ha’il

Fatima al-Zamil assise, le regard franc, sur un portrait tiré par Gertrude Bell durant son passage à Ha’il en 1914. Wikicommons.

Même à l’ombre des palmiers, dans les hauteurs de l’émirat de Ha’il, également connu sous le nom de Jabal Chammar, la chaleur est étouffante en cette année 1908. Le fief de la dynastie des Rachid vient, en outre, d’être secoué par un énième conflit fratricide. Comme ses deux prédécesseurs, l’émir Saoud ben Hammoud a été tué par les membres d’un des clans de la région. Dans l’imposant palais Barzan, bordé de tours massives de couleur ocre, l’heure est à la confusion. Les tribus de Ha’il doivent s’atteler à un exercice des plus périlleux : trouver un terrain d’entente et nommer une figure suffisamment consensuelle pour prendre la tête de l’émirat après deux ans d’instabilité politique. Leur choix se porte sur Saoud ben Abdelaziz, fils du sixième émir rachidi décédé deux ans plus tôt lors d’un combat avec ben Saoud – issu du clan rival et futur fondateur du royaume d’Arabie saoudite. Exilé à Médine depuis plusieurs années pour fuir les violences qui balaient la région, il est appelé à Ha’il en urgence. Mais Saoud ben Abdelaziz n’a que dix ans. Dans l’incapacité de diriger l’émirat, les premières années de son règne se déroulent sous la régence de son oncle puis de son grand-père. Leurs décès successifs et ceux d’autres hommes issus de la lignée royale et aptes à gouverner vont cependant braquer les regards sur une figure, à première vue inattendue : la grand-mère de l’émir, la princesse Fatima al-Zamil Sabhan. Fait inédit dans l’histoire de l’émirat, la princesse tiendra les rênes de la province durant trois ans, jusqu’à ce que le jeune Saoud ben Abdelaziz atteigne la puberté.

« Au milieu du monde chauvin masculin de l’Arabie tribale, une femme a été nommée par les anciens de la tribu pour maintenir la paix entre deux des tribus les plus grandes et les plus puissantes de la péninsule : les al-Rachid et les Chammar », raconte l’écrivain émirati et fondateur de la Barjeel Art Foundation, Sultan Qassemi, dans les colonnes du magazine en ligne Jadaliyya. Garante de la stabilité de la province et entre les tribus, la princesse Fatima jouit alors, en tant que régente, de pouvoirs absolus. « Fatima les gouverne tous – elle est très intelligente, et peut lire et écrire », rapporte l’orientaliste Gertrude Bell, proche de T. E. Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, lors de sa venue à Ha’il en février 1914. Dans ses écrits de voyage, l’espionne et archéologue britannique dépeint la régente comme une femme crainte pour son intransigeance, tenant le pouvoir d’une main de fer. Une force qui ressort des portraits en noir et blanc pris par l’exploratrice. L’air austère, sa petite silhouette enveloppée d’une large abaya, un léger voile sur sa longue chevelure noire parsemée de deux longues tresses, Fatima fixe l’objectif.

Destinée de la région
Née au milieu des années 1850 au sein d’une famille noble mêlant des membres des deux tribus principales de l’émirat, Fatima al-Zamil grandit à Ha’il. Son assise politique est consolidée par d’autres liens familiaux : son père, le prince Zamil al-Cabhan, serait l’un des cofondateurs de l’émirat des Rachidi, tandis que sa fille, la princesse Moudi, se marie au sixième émir de Ha’il, Abdelaziz ben Moutaïb, qui règne sur la province de 1897 à 1906. Résidant au palais Barzan, d’une superficie de 300 000 mètres carrés divisée en différents quartiers, la régente reçoit aussi bien les membres des tribus que les invités internationaux. Expédition des affaires courantes, gestion des finances, maintien des relations diplomatiques ou encore direction des armées… la princesse a autorité sur tout. « Qui peut croire qu’une femme à Ha’il, dans le Nejd, ait pris en charge la destinée de la région ? » interroge Eid al-Yahya, le présentateur de l’émission Sur les traces des Arabes diffusée sur la chaîne saoudienne al-Arabiya, dans un reportage consacré à la régente intitulé « Fatima al-Sabhan, la dame de la sagesse ». « Bien qu’elle fût exceptionnelle, l’environnement et le contexte favorable ont grandement joué », nuance-t-il.

Le palais Barzan, d’où régnait Fatima al-Zamil, immortalisé en 1914 par Gertrude Bell, Wikicommons

À l’aune du XXe siècle, le clan des Rachidi est engagé dans un bras de fer mortifère avec celui des Saoud, allié aux wahhabites. Établi en 1836, l’émirat de Ha’il couvre, dans les années 1890, de larges pans du nord et du centre de la péninsule après la prise de Riyad et de la province de Qassim des mains des Saoud lors de la bataille de Mulayda. Soutenu par les Ottomans, son poids politique est également appuyé par son attrait économique : situé dans une oasis, Ha’il produit des fruits, des dattes et des céréales, tandis qu’il se trouve sur l’une des principales routes de pèlerinage menant de l’Irak à La Mecque.

À quelque 800 kilomètres de la capitale éponyme, les membres de la dynastie rivale font vœu de revanche. Exilés au Koweït depuis la fin du XIXe siècle, alors sous suzeraineté ottomane tout en étant sous la protection des Britanniques, ils planifient d’ambitieuses opérations pour unifier la péninsule Arabique sous la coupe de ben Saoud. À la même période, les Rachidi commencent à subir les conséquences du déclin de la Sublime Porte dans la région. Les batailles s’enchaînent à partir de 1902. « Personne ne déteste les Wahhabi et les Saoud autant que Fatima al-Sabhan », relate Gertrude Bell dans ses carnets de voyage. La princesse fait cependant le choix de ne pas lancer d’interventions militaires. Une politique qui contribue à stabiliser l’émirat le temps de sa régence, avant de transférer le pouvoir à son petit-fils en 1914. C’est lui qui lancera de vastes opérations militaires pour combattre les Saoud. Sur la princesse Fatima, la suite reste mystérieuse. Selon les sources, elle serait morte aux alentours des années 1930, environ une décennie après la conquête de l’émirat en 1921 par les Saoud, avec l’appui des Britanniques et des wahhabites, puis son annexion à l’émirat de Nejd. Testament d’un faste révolu, seule une tour du palais Barzan trône encore aujourd’hui à Ha’il, en Arabie saoudite, suite à l’injonction de ben Saoud de détruire l’édifice lors de la chute de l’émirat. 


Même à l’ombre des palmiers, dans les hauteurs de l’émirat de Ha’il, également connu sous le nom de Jabal Chammar, la chaleur est étouffante en cette année 1908. Le fief de la dynastie des Rachid vient, en outre, d’être secoué par un énième conflit fratricide. Comme ses deux prédécesseurs, l’émir Saoud ben Hammoud a été tué par les membres d’un des clans de la...

commentaires (2)

Quand on connait leur histoire on comprend mieux le présent.

Claude Homsy

15 h 05, le 16 août 2022

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Commentaires (2)

  • Quand on connait leur histoire on comprend mieux le présent.

    Claude Homsy

    15 h 05, le 16 août 2022

  • j aime pas les tribus arabes,ni femmes,ni hommes.

    Marie Claude

    10 h 15, le 16 août 2022

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