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Nos Lecteurs ont la Parole

La soirée

Les étoiles remplissaient le ciel. Ou est-ce le ciel qui était rempli d’étoiles? se demandait K. Dans la vie, tout est question de voix, passive ou active.

Bref, K. contemplait les étoiles au ciel. Ou contemplait-il plutôt le ciel qui se trouvait, ce soir-là, parsemé d’étoiles ? Quel était exactement l’objet principal de sa contemplation et, par suite, quel en était l’objet accessoire ? se demandait-il : le ciel, ou plutôt les étoiles ?

Et puis, était-il possible de contempler les étoiles sans regarder le ciel, ou d’admirer le ciel sans apercevoir les étoiles ? Peu importe, il vient quand même de placer quatre verbes synonymiques dans une même phrase ! K. est content de lui-même. Il regarde le ciel et les étoiles. Mais s’il regarde le ciel, il regarde nécessairement les étoiles, et inversement ! Alors pourquoi ajouter « les étoiles » à ce qu’il regarde ? Il ne sait pas. Ce n’est pas évident, tout cela, mais ça le travaille, c’est quand même très important.

C’est peut-être parce qu’il a faim. Il ne trouve plus de pain. Mais qu’importe ! K. est content. Rêveur, il regarde les étoiles dans le ciel. D’ailleurs, on dit « au ciel », ou « dans le ciel » ? Comment savoir maintenant? Il fait nuit, il fait chaud. Il n’a pas de connexion internet pour googler, ni d’électricité, d’ailleurs.

Mais K. est content. Il contemple le ciel et ses étoiles. Ah voilà ! Il a enfin trouvé la bonne tournure de phrase ! Et pourquoi pas « les étoiles et leur ciel » ? Pourquoi tout ce favoritisme pour le ciel et cette discrimination contre les étoiles ? ! Cela est inadmissible !

K. est content. Il se laisse emporter par un élan enflammé de poésie devant tant de beauté céleste. K. adore les métaphores et leur aptitude à mieux feutrer la réalité pour ses yeux sensibles. Il a des goûts éclectiques quand il s’agit de se raconter des histoires. La vue du ciel étoilé, ou plutôt des étoiles célestes, l’inspire. Il essaie de trouver quelques figures de style de son cru pour se donner la chair de poule. D’ailleurs pourquoi dit-on chair de « poule » ? Pourquoi pas chair de dinde, de pintade, de paon, de coq, de faisan, de perdrix, ou même de caille ? Pourquoi avoir privilégié la poule, la rendant ainsi la plus célèbre parmi tous les gallinacés, alors que tous ces derniers peuvent aussi être plumés et, donc, avoir une chair qui ressemble à celle des humains lorsque ces derniers ressentent une forte émotion ? Pourquoi cette discrimination contre les autres habitants de la même basse-cour ? Oui, pourquoi ? !

Et puis, d’ailleurs, pourquoi avoir choisi un animal pour lui faire subir une plumaison, puis de créer, à partir de ce processus cruel, une expression relative aux êtres humains ? Pourquoi tant d’égoïsme et de manque de compassion chez les humains ? Pourquoi ne pas avoir choisi un légume, ou un fruit, pour cela ? Les courgettes ou autres concombres ne sont-ils pas « plumables » aussi, à leur façon ?

K. est révolté par tant d’injustice. D’ailleurs, par tant d’injustice, ou contre tant d’injustice ? Ou les deux? Ah ! Quelle chaleur ! En cogitant, il essayait de s’adosser contre la pierre humide pour s’hydrater la peau en contemplant le ciel et les étoiles, ou plutôt les étoiles et le ciel. Il chantonnait d’un air joyeux. « I will survive. » Il s’en sortira. Il se reconstruira. Un miracle finira par arriver pour le sauver. Un sauveur éclairé finira par émerger de cette pénombre. Pourvu que ce ne soit pour mieux l’y enfoncer ; mais K. n’est pas du genre à pouvoir envisager une telle éventualité.

D’ailleurs, chantonnait-il d’un air joyeux, ou plutôt un air joyeux ? En fait, il chantonnait, d’un air joyeux, un air joyeux. Mais n’est-ce pas un peu lourd comme phrase ? Et, surtout, comment trouver des réponses à toutes ces questions existentielles qui sont d’une importance cruciale ? !

En attendant, il faut toujours rester positif et avoir la zen attitude. Il ne veut quand même pas blasphémer en reniant les enseignements de la pensée positive ! Il ne veut surtout pas se mettre en colère ! Il ne veut pas prendre le risque que Coelho ou Rumi puissent alors refuser d’être ses intercesseurs à la fin des temps. À Dieu ne plaise !

Tout va bien. La vie est belle. « I will survive. » Emporté par la chanson, K. commence maintenant à danser, même si – il le reconnaît – les corps gisant par terre des deux personnes qui l’accompagnaient l’obligent à limiter ses mouvements. Quant à sa jambe fracturée et son épaule déboîtée il regrette qu’elles le gênent quand même un peu dans l’expression de ses talents chorégraphiques.

Mais K. est content. Il contemple le ciel et/ou les étoiles en chantonnant d’un air joyeux. Eurêka ! La tournure est constitutionnellement impeccable maintenant.

Toutes les personnalités de K. sont enfin d’accord. Il peut s’asseoir tranquillement au fond du puits desséché dans lequel il est tombé avec deux de ses amis, depuis bientôt trois nuits, pour continuer à débattre avec lui- même de questions si prioritairement importantes et de rêvasser, seul, en regardant les étoiles et/ou le ciel/le ciel et/ou les étoiles en chantonnant d’un air joyeux.

Ah oui ! Comme cela, c’est encore mieux !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.


Les étoiles remplissaient le ciel. Ou est-ce le ciel qui était rempli d’étoiles? se demandait K. Dans la vie, tout est question de voix, passive ou active. Bref, K. contemplait les étoiles au ciel. Ou contemplait-il plutôt le ciel qui se trouvait, ce soir-là, parsemé d’étoiles ? Quel était exactement l’objet principal de sa contemplation et, par suite, quel en était l’objet...

commentaires (2)

Complimenti Sinno…

Eleni Caridopoulou

13 h 02, le 11 août 2022

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Commentaires (2)

  • Complimenti Sinno…

    Eleni Caridopoulou

    13 h 02, le 11 août 2022

  • Excellent!

    rolla aoun

    09 h 11, le 11 août 2022

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