Critiques littéraires

L'agitation boulangiste et les conséquences du populisme

L'agitation boulangiste et les conséquences du populisme

© Atelier Nadar

Aux origines du populisme : Histoire du boulangisme (1886-1891) de Bertrand Joly, CNRS éditions, 2022, 610 p.

La Troisième République est née de l'effondrement instantané du Second Empire à la suite de la cuisante débâcle de Napoléon III devant les Prussiens à Sedan (septembre 1870). Humiliée par l'amputation de l'Alsace-Lorraine et rabaissée devant une Allemagne unifiée à Versailles au milieu du pays occupé et en face d'un Paris insurgé et assiégé, la Troisième République, réputée « affairiste » et « décadente » tout en se dilatant à excès outre-mer dans le monde colonial, devait pouvoir néanmoins barrer tour à tour les desseins d'une restauration monarchiste ou bonapartiste et étouffer les perspectives insurrectionnelles nostalgiques des révolutions passées.

La Troisième eut ainsi la vie la plus longue de tous les régimes constitutionnels et politiques qui se sont succédé en France depuis la fin de l'Ancien Régime. Elle aura, en contrepartie, du mal à endiguer les frustrations et les mécontentements, nourris du délire de la « revanche » face à l'Allemagne, et cimentés par un antiparlementarisme virulent aux nappes multiples. La fringale agitation boulangiste qui secoua cette République à la fin des années 80 du XIXe siècle en fut la cristallisation de tous ces ressentiments.

Rendu populaire à la suite des réformes militaires qu'il initia en tant que ministre de la Guerre, le général Georges Boulanger, qui sera rebaptisé « général Revanche » dans le sobriquet de ses adulateurs, s'est vu réunir autour de son fétiche le grand parti des mécontents après son éloignement du gouvernement et de son « exil intérieur » en province, en brouillant bizarrement les lignes de clivage entre les traditions idéologiques les plus antagonistes et ralliant les deux extrêmes : d'une part ceux qui complotent pour une restauration dynastique quelconque, et de l'autre ceux qui attendent en vain l'éclatement d'une nouvelle révolution, puisant leurs antécédents des souvenirs de la sans-culotterie urbaine, le tout englouti dans un bloc hétéroclite qui ne pouvait s'offrir la moindre synthèse programmatique entre ses composantes, et qui sera ruiné par l'absurdité de son agitation sans perspective contre une République parlementaire asociale et haïe, accusée de porter atteinte à la fierté nationale et de fuite outrancière dans les extravagances coloniales.

Comme le souligne Bertrand Joly dans cette nouvelle et magistrale Histoire du boulangisme, « Boulanger a fusillé les communards et insulté les royalistes ; ses victimes lui pardonnent tout, justifient tout ». Ce qui s'explique, d'après Joly, dans ce pouvoir dévastateur et pathologique de la haine en politique, investi par cette figure populiste dans sa tentative hésitante puis avortée de prise du pouvoir.

Dans le boulangisme, Joly repère tout autant un « appel au soldat » ainsi qu'un « appel à la foule », tout en se gardant de cautionner l'image d'un « Jacobin botté » ou d'un « Napoléon du peuple ». Comme allait s'exprimer Georges Clemenceau qui fut le premier à proposer Boulanger pour un poste ministériel puis le premier à le regretter en se rendant compte que la guerre est « une chose trop grave pour la confier à des militaires » : « La popularité du général Boulanger est venue trop tôt à quelqu’un qui aimait trop le bruit. » En effet, ce démagogue meneur qui n'était « rien » en fin de compte, et s'il a pu réunir tous ses groupes autour de lui, pourtant hostiles les uns aux autres, c'était en mentant à tous.

Porteur de protestations irrémédiablement inconciliables, ce personnage doué pour la communication mais d'une foncière misère intellectuelle restait au final « un aventurier peu aventureux », comme le décrivait le Duc de Broglie. Il demeurait par contre plus réaliste de tous ses lieutenants et de ceux qui l'on suivi dans la mêlée. Il fut le premier à se rendre compte de l'impasse vers laquelle se précipitait l'agitation en son nom. Le soutien populaire du Général « contre les gros » allait rester de courte durée et ne demandera pas beaucoup de peine pour les « opportunistes » et les « radicaux » de la Troisième République pour le contrecarrer et le disperser.

Menacé d'un mandat d'arrêt, le général choisit de s'enfuir en Belgique plutôt que d'affronter l'épreuve de la prison. Mauvaise nouvelle pour les anciens dévots de l'éternel insurgé que fut Auguste Blanqui, dit « l'enfermé » – parce qu'il a passé trente-cinq ans de sa vie incarcéré –, devenus délirants boulangistes après la mort de leur maître.

Le général qui ruinera de lui-même son idole qui demeurait de toute façon sans lendemain finira par se suicider le 30 septembre 1891 sur la tombe de sa bien-aimée en recevant à juste titre cette cinglante boutade de Clemenceau : « Il est mort comme il a vécu : en sous-lieutenant. »

Le travail d'archive méticuleux sur lequel se base l'histoire du populisme boulangiste de Joly est aussi d'une acerbe charge polémique. Il s'agit de rejeter l'interprétation donnée par l'historien des idées Zeev Sternhell du boulangisme comme une préfiguration du fascisme, à savoir un nationalisme de gauche qui a viré vers l'extrême-droite. Or, c'est surtout l'adhésion du jeune Maurice Barrès au boulangisme qui sert de cadre de référence pour Sternhell, puisque selon lui, « autoritarisme, culte de chef, anticaptialisme, antisémitisme, un certain romantisme révolutionnaire, tels sont les éléments essentiels du boulangisme barrésien ». Par contre, pour Joly, le boulangisme en tant que tel est ni de droite ni de gauche. S'il a mêlé des partisans des deux extrêmes il n'a pas développé une propre synthèse de ses composantes et ne peut même pas être rangé dans la tradition de la « droite plébiscitaire », selon la typologie de René Rémond pour qui le boulangisme faisait mine d'une « première réincarnation du bonapartisme en régime républicain ». De concert, Joly souligne l'absurdité revenant à dépeindre deux moments dans le boulangisme, l'un incarnant une pureté sociale de classe et un autre perverti par les mensonges du chef et le financement des monarchistes.

Reprochant au gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, son premier enthousiasme pour ce « mouvement populaire », Friedrich Engels ne s'en garda pas d'exprimer son optimisme à la suite du discrédit du boulangisme. Enfin, la voie pour un mouvement socialiste est déblayée en France, disait-il. L'ouvrage de Joly n'est pas vraiment là, et se concentre plutôt sur la démonstration de l'effet contraire du boulangisme par rapport à ses intentions : c'est qu'il a contribué en fin de compte à renforcer le consensus entre les modérés et les radicaux de la République en rendant sa révision constitutionnelle impossible, causant ainsi son prolongement dans la durée.



Aux origines du populisme : Histoire du boulangisme (1886-1891) de Bertrand Joly, CNRS éditions, 2022, 610 p.La Troisième République est née de l'effondrement instantané du Second Empire à la suite de la cuisante débâcle de Napoléon III devant les Prussiens à Sedan (septembre 1870). Humiliée par l'amputation de l'Alsace-Lorraine et rabaissée devant une Allemagne unifiée à...

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