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Lifestyle - Photo-roman

Le Liban, seule maison que l’on garde pour toujours

En apprenant que plus d’un million de touristes, dont la plupart sont des expats, affluent au Liban cet été, on ne peut que se demander ce qui continue de les pousser à revenir, ce qui les empêche de couper le cordon.

Le Liban, seule maison que l’on garde pour toujours

Photo G.K.

Elle est là depuis plus d’une heure, avec un ballon d’hélium « Welcome Home » dans la main. Elle l’attend, accoudée à la rampe, au premier rang du spectacle des arrivées à l’aéroport de Beyrouth. De toute évidence, elle s’est pointée en avance, impatiente et fébrile comme une enfant. Elle n’en a pas dormi de la nuit. Elle s’est apprêtée pour lui, un tailleur à épaulettes que le temps a un peu relâché, et sur les doigts, de vieilles bagues, les seules qui lui restent peut-être. Elle a fait disparaître ses cernes, son inquiétude, sa tristesse de parfois. Tout ce qui ne va pas et lui froisse le visage, rangé sous une grosse couche de maquillage. Du rouge à lèvres qui déborde un peu et du fard à joues pour se donner bonne mine, il ne doit surtout pas la trouver vieillie ou fatiguée, pas question de l’inquiéter, yo2borné. Forcément. De mère en mère libanaises, c’est comme ça, c’est la règle du jeu, on meurt de trouille pour un rien mais personne, jamais, ne doit se faire du souci pour nous. Elle l’appelle toutes les trente secondes, tandis qu’une voix brouillée par les haut-parleurs recense machinalement les vols en provenance de Riyad, Paris, Abidjan ou Doha. À chaque fois qu’un passager sort, elle l’interpelle avec la gorge encombrée par les émotions : « Allah yerda aalek, wassil men wén ? Vous arrivez d’où ? Vous savez où ils en sont, les passagers de Dubaï ? »

Rentrer pour…

Puis il apparaît, il est là, et la mère aussitôt se presse vers lui, avec l’impression que son cœur se dédouble dans sa poitrine. « To2borné ! » Le fils l’enferme entre ses bras, bousculé par cet amour qui déborde de partout et qu’il a dû désapprendre. La chaleur humide des larmes de la mère contre sa peau mal rasée, son petit corps secoué de sanglots et qu’on a envie de protéger, son visage qui est un sentiment. « Hé, tu ne vas pas te mettre à pleurer ! Jarrastina, la honte ! » D’accord, d’accord, elle essuie ses yeux dans sa manche, son nez avec le dos de sa main, la grosse couche de maquillage qui dégouline. « Je suis là, ça va aller. C’est pour toi que je suis rentré. »

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La magie du mot « khay ! »

À chaque fois que je me rejoue cette scène, à chaque fois que je passe par le hall des arrivées à l’aéroport, qui est à lui seul un portrait du Liban, je comprends pourquoi tous ceux qui sont partis bon gré mal gré ne parviendront jamais à couper le cordon. Pourquoi le million et quelque de touristes qu’on prévoit pour cet été, et dont la plupart sont des expatriés ou des émigrés, ne peuvent s’empêcher de rentrer, malgré tout ce qui s’est passé et tout ce qui n’est plus. Ils ont parfaite conscience que, de leur pays, il ne reste plus qu’un paysage, une ombre éraflée, mais ils rentrent quand même. Rentrer toujours pour une mère qui arrive en avance à l’aéroport, avec un ballon « Welcome Home » à la main, et au creux du ventre l’espoir des retours qui la fait tenir de saison en saison. Une mère aux yeux de qui, à peine un pied posé sur le territoire libanais, on redevient immanquablement cet enfant dont elle aura passé des jours à apprêter la chambre, laver la voiture et en faire le plein d’essence, préparer les plats qu’il/elle aime. Rentrer pour son to2borné, ce mot qu’aucun autre mot ne peut remplacer ou même expliquer. Rentrer pour ton quartier, ta rue, ta chambre d’enfant. S’assurer que tout est encore là, les posters sur les murs, le walkman et la collection de BD, le pupitre encore éraflé au compas, l’odeur du temps et des souvenirs. Rentrer pour ces maisons qui toute l’année vivent en silence, dans l’attente de ceux qui reviennent. Rentrer pour tes grands-parents dont tu croises les doigts en priant qu’ils tiennent le coup et t’attendent de Noël à l’été. Rentrer pour ces longs repas chez eux, les dimanches, dans un courant d’air qui fait gonfler les vieux rideaux fleuris. Rentrer pour un taboulé que tu as beau essayer de reproduire de l’autre côté du monde, sans jamais y parvenir. Rentrer pour les voir secouer le passé et toujours raconter avec la même obsession, la même précision, avec ce même « akh  » de nostalgie, le joyau évaporé qu’est l’âge d’or. Ils en sont les derniers dinosaures.

Ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs

Rentrer pour tes amis qui sont restés coincés là, dans ce coin cassé du monde, mais dont tu te demandes comment, malgré tout, ils conservent leur courage et leur envie de vivre. Rentrer pour cette humanité inchangée, immuable, la leur et celle de tous ceux que tu croises. Et juste avoir envie de te prosterner devant eux, eux qui n’ont jamais cédé à l’amertume et la barbarie où ils ont été jetés. Rentrer pour ces visages qui sont le paysage de ta mémoire. Un maître-nageur, dans sa casquette brûlée de sueur, qui n’oubliera jamais la première fois qu’il t’a balancé dans l’eau sans flotteurs, voulant faire de toi un homme. La serveuse de ton bar préféré qui, sans même un mot, t’apportera ton verre exactement comme tu l’aimes. Il aura le goût d’un âge sans inquiétude, de ta jeunesse, de tes premières clopes, tes premières gueules de bois, des nuits sans fin, des amourettes d’adolescence, de ta mère qui t’appelle à pas d’heure et du vendeur de gardénias que d’ailleurs tu retrouveras là, sur sa béquille, comme dans tes souvenirs. Rentrer aussi pour ces fêtes que rien n’a pu essouffler, même si on a du mal à l’expliquer. Rentrer pour ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs, l’aube qui sort de la montagne, pâle puis rose, et qui répand sa tendresse au milieu d’un pays sens dessus dessous. Rentrer pour un vieil amour dont tu ne comprends pas pourquoi tu n’arrives pas à t’en détacher. Peut-être parce que sa peau a le goût du Liban. Rentrer pour ces couchers qui, de là où tu les surprends, sont si miraculeux, chaque jour la même magie mais chaque jour une autre, qu’ils imposent ton silence et t’arrachent presque des larmes. Rentrer pour le bruit d’un peuplier dans le vent, pour le chant des cigales qui sont une promesse, d’été en été ; pour les moineaux du matin qui ne laissent dans leurs sillages qu’un rapide frottement d’ailes et de ciel. Rentrer pour ce restaurant enchâssé dans une forêt de pins où l’on te reconnaîtra même dans mille ans. Le clapotis de l’arak, les embruns de café dans des tasses qu’un vieil homme fait claquer dans ses doigts. Et, bien sûr, cet empilement de petites assiettes pleines de ces choses dont tu rêves dans ta ville aseptisée et qui, à tous les coups, te redonnent des yeux d’enfant. Rentrer pour cette somme de moments peut-être sans vraie valeur, mais qui te feront tenir le coup jusqu’à ton prochain retour.

Rentrer pour faire comme si rien n’avait changé. Rentrer pour retrouver sous les décombres, dans ce paradis de travers, une partie de ton cœur que tu laisseras là à jamais. Rentrer parce qu’il y a encore des choses, minuscules mais précieuses, qu’ils n’ont pas réussi à nous prendre et qui font que le Liban est la maison. La seule maison que l’on garde pour toujours.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Elle est là depuis plus d’une heure, avec un ballon d’hélium « Welcome Home » dans la main. Elle l’attend, accoudée à la rampe, au premier rang du spectacle des arrivées à l’aéroport de Beyrouth. De toute évidence, elle s’est pointée en avance, impatiente et fébrile comme une enfant. Elle n’en a pas dormi de la nuit. Elle s’est apprêtée pour lui, un tailleur...

commentaires (10)

Il y a de la magie que personne ne peut expliquer et qui attire le monde vers le Liban. Les européens évoquent toujours le Liban avec un sourire, soit pour raconter qu’ils vont y aller soit pour dire qu’ils on été.

Elie Hanna

22 h 01, le 21 juin 2022

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Commentaires (10)

  • Il y a de la magie que personne ne peut expliquer et qui attire le monde vers le Liban. Les européens évoquent toujours le Liban avec un sourire, soit pour raconter qu’ils vont y aller soit pour dire qu’ils on été.

    Elie Hanna

    22 h 01, le 21 juin 2022

  • Merveilleux de tendresse.

    LAMARCK

    20 h 56, le 20 juin 2022

  • Tres touchant votre article! Je vous remercie d'avoir pu exprimer si profondement notre amour et nostalgie pour notre cher pays!

    Dotterer Christiane

    17 h 14, le 20 juin 2022

  • 100%, vrai de vrai impossible de couper ce cordon ombilical qui me rattache au Liban. A en être malade si je ne rentre pas au moins une fois par an. Très beau papier, merci

    Atallah Mansour Simone

    14 h 10, le 20 juin 2022

  • Pathétique. On ne trouvera jamais assez de mots pour qualifier cette classe politique qui nous a conduit au fond de l’abîme.

    Prinzatour

    13 h 45, le 20 juin 2022

  • Pour moi ca dure depuis 30 Ans , et je ne peux pas finir ma vie dans ce pays magnfique qui ma adopte, je veux rentrer A TOUT PRIX des que possibe. Et ca me tue de savoir que mon fils, peut etre n aura pas les memes attachments au Liban, a Deir El Kamar, a Hamra, a l AUB, au Sporting, au Coral Beach, a Jounieh, Ouzai....akhhh

    Jack Gardner

    12 h 31, le 20 juin 2022

  • Une représentation très précise du scénario qui s'est reproduit chez moi de 1991 à 2019, date à laquelle le dernier " conservateur de la maison " a pris son éternel repos.

    Baboujian, Hagop

    09 h 56, le 20 juin 2022

  • Excellent article!!

    Soeur Hiam Baroud

    07 h 34, le 20 juin 2022

  • Poignant !

    rolla aoun

    07 h 12, le 20 juin 2022

  • Il ne faut jamais couper le cordon.Simple.

    Marie Claude

    06 h 41, le 20 juin 2022

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