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Moyen-Orient - Éclairage

Intifada palestinienne de l’unité un an après

Le soulèvement populaire de 2021 ne s’est pas encore traduit en une vision politique, dans un contexte où les perspectives d’avenir font cruellement défaut.

Intifada palestinienne de l’unité un an après

Des citoyens palestiniens d’Israël agitent des drapeaux palestiniens lors des funérailles de Moussa Hassouna dans la ville centrale de Lod, près de Tel-Aviv, le 11 mai 2021. Photo AFP

C’était il y a un an. Une génération palestinienne se soulevait dans la diversité de ses conditions pour réclamer ses droits et montrer au monde que rien, ni la fragmentation du corps national imposée par Israël, ni les renoncements de la communauté internationale, ni même les compromissions de l’Autorité palestinienne, ne pourrait venir à bout de son espoir de libération. Un mouvement populaire inédit, qui a projeté sur le devant de la scène une jeunesse organisée en dehors des factions traditionnelles et mue par la volonté commune de transcender le morcellement géographique, juridique et politique conçu pour étouffer ses aspirations. À l’occupation qui veut les contenir dans au moins quatre réalités séparées les unes des autres, Palestiniens de Jérusalem, de l’intérieur, de Gaza ou encore de Cisjordanie – sans compter les communautés de réfugiés dans les pays limitrophes – ont voulu faire la démonstration de leur unité par-delà les lignes de démarcation, reliant la question des expropriations à Jérusalem à celle du blocus de Gaza, ou encore de l’occupation et de la colonisation en Cisjordanie. À celle également des discriminations systémiques qui frappent de plein fouet les citoyens palestiniens d’Israël, nommés par l’État hébreu « Arabes israéliens ».

« Les événements de l’été dernier ont eu un impact majeur sur la psyché des Palestiniens », souligne Jalal Abou Khater, 27 ans, originaire de Beit Hanina au nord de Jérusalem, à proximité de Ramallah. L’Orient-Le Jour s’était entretenu avec lui en mai 2021, alors que le quartier de Cheikh Jarrah dans la partie orientale de la ville était en ébullition. Un tribunal israélien avait exigé l’expulsion en début d’année de plusieurs familles palestiniennes en reprenant à son compte le narratif des associations de colons juifs s’arrogeant des droits de propriété dans ce coin cossu de la cité. Certes, Cheikh Jarrah n’est pas un cas unique. Mais il est alors devenu le miroir grossissant d’une Nakba qui n’en finit pas.

Au (re)commencement était Jérusalem
La Cité sainte charrie un symbolisme historique, politique et religieux évident, d’autant qu’elle est restée en dehors du champ d’application des accords d’Oslo et de l’influence de l’Autorité palestinienne. Pour les Palestiniens, la lutte pour la défense de leur présence dans la ville refait surface à intervalles réguliers. En témoignent cette année les incursions répétées depuis le début du ramadan de l’armée israélienne et des colons sur l’esplanade des Mosquées.

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L’an dernier toutefois, la séquence qui s’est ouverte avait pris une tournure inattendue. Fin avril 2021, les manifestations organisées en soutien à Cheikh Jarrah embrasaient la partie orientale de Jérusalem et l’esplanade des Mosquées avant de se propager aux villes israéliennes dites « mixtes ». « Cela nous a montré que nous n’étions pas seuls à Jérusalem, que la stratégie de la fragmentation ne marche pas et que les tentatives israéliennes de réduire la connexion entre Jérusalem et les Palestiniens de 1948 dans des villes comme Oum el-Fahm ne fonctionne pas », estime Jalal Abou Khater. « Les Israéliens veulent nous marginaliser à Jérusalem. Notre lutte est existentielle », ajoute le jeune écrivain, énumérant plusieurs obstacles du quotidien qui visent à rendre la vie des habitants palestiniens de Jérusalem invivable. « On doit composer avec la menace constante de voir nos cartes de résidence révoquées. Et on ne peut pas trouver de logement parce que le logement n’est tout simplement pas fait pour nous. Les projets immobiliers sont destinés aux colons juifs. »

Les Palestiniens de Jérusalem-Est, zone considérée par le droit international comme occupée par Israël, se voient accorder en théorie un statut de résidents permanents plutôt que la citoyenneté. Dans les faits toutefois, cette permanence est nominale. Depuis 1967, le ministère israélien de l’Intérieur a révoqué les permis de plus de 14 000 Palestiniens, évincés de force hors des murs de la ville sainte.

Le martyre de Gaza
Face à la mobilisation hors du commun autour de la Cité sacrée, le Hamas – au pouvoir dans la bande de Gaza – a voulu l’année dernière marquer le coup et se positionner en résistant numéro un à Israël, par contraste avec une Autorité palestinienne rivale basée en Cisjordanie et jugée apathique. Après avoir ordonné – en vain – aux forces israéliennes de se retirer d’al-Aqsa et de Cheikh Jarrah, le Hamas tire des roquettes sur l’État hébreu, qui répond en soumettant à partir du 10 mai l’enclave à un déluge de feu. Onze jours de guerre et 236 morts côté palestinien.

« D’habitude, on a l’impression que les Gazaouis prennent les coups pendant que les autres Palestiniens nous regardent mourir à la télévision. On évolue cependant dans des contextes différents, et chacun vit des souffrances spécifiques liées à l’occupation », confie Racha Abou Chaabane, qui travaille dans le plaidoyer pour les droits humains. Contactée en mai dernier par L’Orient-Le Jour, elle nous livrait son témoignage sous les bombes et décrivait le largage par les F-16 de missiles sur l’immeuble adjacent au sien, le réduisant en miettes. « Une punition collective », s’insurgeait-elle. Aujourd’hui, la reconstruction traîne toujours. « Il n’y a eu aucune clarté, malgré des promesses de millions de l’Égypte et du Qatar. Dans l’après-guerre, les Égyptiens ont aidé à lever les décombres. Mais il n’y a pas de promesse de reconstruction des habitations, même si une partie des personnes affectées ont été provisoirement indemnisées par les ONG et par l’ONU pour les besoins de première nécessité », évoque la trentenaire. Assiégée par Israël depuis 2007, la bande de Gaza est exsangue, confrontée à des pénuries dans quasiment tous les domaines : eau potable, électricité, médicaments, denrées alimentaires… plus de la moitié de la population active est au chômage. Plus de la moitié vit également sous le seuil de pauvreté. Mais Racha Abou Chaabane décèle dans l’intifada de l’unité quelques bribes d’espoir. « Il y a eu une prise de conscience collective », estime-t-elle, mentionnant notamment le rôle joué par la diaspora palestinienne en Occident dans l’organisation de vastes campagnes de solidarité ou encore les manifestations qui se sont emparées des villes d’Europe et d’Amérique du Nord. « Le registre des droits humains a pris le dessus sur l’humanitaire. On ne parle plus de nous comme de “ces pauvres gens qui meurent et auxquels il faut envoyer de l’argent pour les sauver”. Un vocabulaire qui nous paraissait un peu condescendant », note-t-elle. C’était comme si l’on reconnaissait qu’il s’agit « d’une catastrophe fabriquée par l’homme, dont les causes sont politiques et qu’il faut que la communauté internationale s’engage à faire pression sur Israël pour qu’il rende des comptes », dit-elle. Signe de cette évolution à l’échelle globale, l’organisation de défense des droits humains Amnesty International a estimé, dans un rapport publié en février dernier, qu’Israël est coupable du crime d’apartheid et traite les Palestiniens comme un « groupe racial inférieur ».

Les forces d'occupation israéliennes ferment une rue à la suite de violences entre des Palestiniens et des colons israéliens lors d'une visite du législateur d'extrême droite Itamar Ben Gvir de l'Alliance du sionisme religieux, dans le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 13 février 2022. Ahmad Gharabli/AFP

Chimère

Dans la séquence unitaire de l’année dernière, les Palestiniens d’Israël ont joué un rôle de premier plan. À Lod, le 10 mai, Moussa Hassouna est abattu par un activiste d’extrême droite. Le soulèvement se généralise dans la plupart des villes occupées en 1948, en particulier dans les cités « mixtes ». Face à l’amplification de la colère, le chef du gouvernement alors en poste, Benjamin Netanyahu, annonce l’État d’urgence et fait appel à l’inspecteur général de la police israélienne pour contrer les manifestations, encourageant ainsi le lynchage des Palestiniens et le pillage de leurs biens par des juifs israéliens extrémistes. Une expérience ressentie jusqu’à présent comme un traumatisme.

« Je pense que l’on peut parler d’un tournant. Ce soulèvement a en quelque sorte défini comment la nouvelle génération va porter la cause palestinienne, d’autant que le mouvement a inclus les communautés palestiniennes de toute la Palestine historique, y compris celles qui détiennent la citoyenneté israélienne », observe Dana el-Kurd, professeure assistante en sciences politiques à l’Université de Richmond. « Le discours a changé. Cette génération ne parle évidemment plus d’une solution à deux États, ni même d’une forme faible de binationalité. » À plus forte raison que l’Autorité palestinienne paraît plus que jamais dépassée. Au pouvoir depuis 2005, Mahmoud Abbas entretient un rapport paranoïaque à la population qu’il administre en Cisjordanie et entrave toute respiration démocratique en empêchant la tenue d’élections. Surtout, liée par la coopération sécuritaire héritée des accords d’Oslo de 1993, l’Autorité palestinienne est accusée d’agir en sous-fifre de l’État hébreu. Si elle devait initialement préparer la construction d’un État palestinien souverain aux côtés d’Israël, plus personne ne croit aujourd’hui en cette possibilité. Avec près de 700 000 colons vivant en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, la solution à deux États – qui avait en son temps été présentée par ses défenseurs comme l’ambition la plus rationnelle – relève aujourd’hui d’une chimère plaisante à l’ouïe d’une partie de la communauté internationale, mais pas à la vue des Palestiniens qui la jugent hors-sol. « Il est hors de question pour les Palestiniens d’accepter un État basé sur des bantoustans. Ils veulent un État qui les représente sur toute la Palestine historique. Il ne s’agit pas uniquement de la reconnaissance de leur identité nationale par l’extension de leurs droits civiques », évoque Dana el-Kurd. « Ils aspirent à un État dans lequel ils peuvent exercer leur souveraineté et prendre des décisions concernant l’avenir du pays. Cela peut sembler tiré par les cheveux pour d’autres personnes, mais c’est la discussion parmi les jeunes. Ils ne parlent pas de la solution à deux États et ils ne parlent pas de se soumettre à un État israélien qui étendrait leurs droits, mais continuerait d’être raciste en termes d’institutions. Ils parlent d’une solution à un État sous certaines conditions ou dans un cadre décolonial. »

Un long chemin

L’année dernière, la Cisjordanie avait massivement accordé ses voix à celles des Palestiniens de Jérusalem et de 1948. Elle avait en retour été sévèrement réprimée par l’action conjointe de l’armée israélienne et de l’Autorité palestinienne. « Ma génération essaye de changer le discours politique, mais depuis l’année dernière, on ne peut pas dire que la situation ait vraiment changé », confie Majd, 22 ans, originaire d’Hébron. Elle avait été interviewée par L’OLJ en 2021. « Mais l’implication de la jeunesse a augmenté, et les discours traditionnels du leadership palestinien n’ont plus d’impact sur nous », assure-t-elle. Avec désormais un diplôme universitaire en poche, elle multiplie les déplacements entre Hébron et Ramallah pour y suivre des formations. « J’ai toujours peur la nuit de rentrer trop tard et tomber sur des groupes de colons. » Si trois millions de Palestiniens vivent en Cisjordanie, ils n’ont accès qu’à 40 % de la terre, le reste étant réservé aux colons juifs israéliens.

Le tableau d’ensemble reste aujourd’hui terriblement sombre. Depuis fin mars, une série d’attaques meurtrières ont été perpétrées en Israël par des Palestiniens dans un contexte général où l’avenir proche semble dépouillé de perspectives politiques enthousiasmantes. L’État hébreu a répliqué en réprimant tous azimuts d’un côté comme de l’autre de la ligne verte, notamment dans la région de Jénine dont est originaire l’un des assaillants. « Ce que l’on observe dans les sondages, c’est que beaucoup de gens considèrent la résistance armée comme plus efficace parce que la résistance non armée est réprimée et ne suffit pas à arrêter l’État israélien qui est violent. Ils voient donc cela comme le seul moyen d’augmenter les coûts pour l’État israélien », analyse Dana el-Kurd. « Le rôle du Hamas l’année dernière a été très populaire, et ces dernières attaques également. Ce n’est pas parce que les Palestiniens aiment la violence. C’est parce qu’ils y voient une option efficace », ajoute-t-elle.

Du Jourdain à la mer Méditerranée, Israël exerce sans partage son contrôle. De Gaza à la Cisjordanie, le leadership palestinien est toujours aussi fracturé. Et le soulèvement de 2021 n’a toujours pas été traduit en une véritable vision politique. « Avec l’orgueil grandissant d’Israël et les blessures palestiniennes qui s’enveniment, une autre guerre ou un autre soulèvement pourrait bien se profiler à l’horizon. Mais un mouvement sans ressources est voué à s’étioler et une lutte sans leadership est vouée à être perdue », écrivait le mois dernier le rédacteur du magazine +972, Amjad Iraqi, citoyen palestinien d’Israël basé à Haïfa. « Nous savons que les slogans ne suffisent pas : seul un sérieux rééquilibrage du pouvoir – par le biais de l’organisation de la base, de l’action gouvernementale, de l’indépendance économique, de la pression médiatique et plus encore peut renverser la vapeur contre notre condition coloniale. L’intifada de l’unité a été un élément essentiel de cet effort. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir. »

C’était il y a un an. Une génération palestinienne se soulevait dans la diversité de ses conditions pour réclamer ses droits et montrer au monde que rien, ni la fragmentation du corps national imposée par Israël, ni les renoncements de la communauté internationale, ni même les compromissions de l’Autorité palestinienne, ne pourrait venir à bout de son espoir de libération. Un...
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