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Antoine Compagnon : « Proust travaillait de manière très expérimentale »

Antoine Compagnon : « Proust travaillait de manière très expérimentale »

© Claude Truong-Ngoc


Pour quelqu’un qui se définit comme « un quasi autodidacte en littérature », le cursus est impressionnant : CNRS, Columbia, Paris IV-Sorbonne, Collège de France… Il vient également d’être élu à l’Académie française. Et dire qu’Antoine Compagnon, à l’origine polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, aurait pu devenir un haut fonctionnaire, comme il y en a tant ! Aujourd’hui « émérite », il se consacre à ses travaux, notamment sur l’un de ses auteurs de prédilection, Marcel Proust. Compagnon est l’un des maîtres d’œuvre des différentes commémorations proustiennes qui s’enchaînent (centenaire de son prix Goncourt en 2019, 150e anniversaire de sa naissance en 2021, centenaire de sa mort en 2022), ainsi que des expositions et publications consacrées à l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Entre deux vernissages et interviews, il a trouvé le temps de recevoir L’Orient littéraire dans son bureau du Collège de France.

Vous avez été élu à l’Académie française le 17 février dernier. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

La fermeture d’un cycle, d’un cercle, entamé dès mon premier examen, à l’entrée en sixième. Maintenant, il n’y aura plus d’examen. C’est un peu « la vie derrière soi ».

Il vous a fallu deux tentatives, c’est une moyenne tout à fait raisonnable…

En effet, j’avais échoué en 2013. Entre temps, je ne me suis pas aventuré. On ne fait pas cela de son propre chef, on attend qu’on vous appelle. Si je n’avais pas été élu cette fois, je n’aurais pas fait de troisième tentative !

Vous êtes né à Bruxelles en 1950. Êtes-vous belge ?

Non, je suis le fils d’un général français et d’une mère belge, qui a renoncé à sa nationalité lorsqu’elle s’est mariée. Mais si je voulais, j’aurais le droit de prendre aussi la nationalité belge.

Que seriez-vous devenu si, à 25 ans, vous n’aviez pas bifurqué vers une carrière littéraire ?

Un haut-fonctionnaire, comme mes copains de promotion.

Ça aurait peut-être fait plaisir à votre père, le général Jean Compagnon ?

Sans doute, mais mon père avait la fibre historienne, il a même publié des livres, des biographies.

Proust est mort en 1922, à 51 ans. S’il avait vécu plus vieux, pensez-vous qu’il aurait pu être membre de l’Académie française ?

Il y serait certainement allé, tout l’y appelait. À la fin de sa vie, il y songeait. Il éprouvait un puissant désir de reconnaissance. Son prix Goncourt en 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs l’avait comblé. Il s’était beaucoup démené pour l’obtenir, d’ailleurs. Les trois dernières années de sa vie, il était heureux de sa notoriété et d’être un écrivain qui vend des livres. Cela rattrapait, en quelque sorte, sa double marginalité, en tant que demi-juif et homosexuel. Et ses débuts à compte d’auteur. Et puis, il aurait bénéficié de l’appui du Figaro de Gaston Calmette, qui l’a beaucoup aidé, a publié ses articles, chroniques, pastiches… Du côté de chez Swann est d’ailleurs dédié à Calmette, ce qui n’est pas rien. Proust avait ce côté mondain, « rive droite », qui avait rebuté Gide et ses amis de la nrf.

Après l’exposition Le Paris de Proust, qui vient de s’achever au musée Carnavalet, et avant celle prévue à la BnF à l’automne, dont vous êtes commissaire, qui se voudra un parcours à travers À la recherche du temps perdu, une autre vient de s’ouvrir, au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Marcel Proust Du côté de la mère, consacrée à ses origines juives, aux personnages juifs dans son œuvre, à son combat durant l’affaire Dreyfus. Vous en êtes le conseiller scientifique et venez de publier un essai intitulé Proust du côté juif. Qu’en est-il de la judéité de Proust ?

La mère de Proust, Jeanne Weil, était d’une grande famille juive. Elle avait fait un mariage mixte, mais ne s’était pas convertie. À sa mort en 1905, elle a d’ailleurs eu des obsèques juives. Le père de Proust, Adrien, était de culture catholique. Mais c’était un scientifique, un chirurgien éminent et un libre-penseur. Leurs deux fils, Marcel et Robert, ont été baptisés et élevés dans la religion catholique. Proust a eu un enterrement catholique, à Saint-Philippe-du-Roule. On pourrait d’ailleurs consacrer une exposition à son côté catholique, celui du père.

Après la mort de Proust, il y a eu des polémiques concernant les personnages juifs de La Recherche. Certains l’ont même traité d’antisémite…

Oui, dans les années 30, avec la montée des fascismes, du nazisme. Mais, du vivant de Proust, et dans les années 20, la critique n’est pas sensible au « côté juif » de La Recherche. Pour elle, on est dans la caricature, presque « l’humour juif ». Quant aux personnages, ils sont peu nombreux, mais importants : il y a Swann, bien sûr, assimilé et chic au début, mais qui retourne à ses origines et sera ostracisé par les Guermantes à la suite de l’affaire Dreyfus. Et, au contraire, il y a Bloch, le petit arriviste, qui intégrera le faubourg Saint-Germain, sous le nom de Jacques Du Rosier, allusion à la fameuse rue de Paris où vit depuis toujours une importante communauté juive. Ces personnages ne sont pas des stéréotypes, ils ont une véritable épaisseur. Et ce sont des critiques juifs qui traiteront de cette question dès la mort de Proust, dans leurs nécrologies.

Comment Proust s’est-il comporté durant l’affaire Dreyfus ?

Il se revendique comme le premier dreyfusard après Zola. Il signe en faveur de Dreyfus, comme son frère Robert, tandis que leur père s’abstient. Adrien n’était pas antidreyfusard, mais juste un notable conformiste qui ne voulait pas d’ennuis. Et c’est Proust qui a obtenu la signature d’Anatole France.

Pourquoi, très tôt, la critique effectue-t-elle un parallèle entre Proust et Montaigne, un autre auteur sur lequel vous avez travaillé ?

Les deux écrivains sont les auteurs d’un seul livre, infini, inachevé, sur lequel ils sont morts. Ils sont les inventeurs d’une forme littéraire qui excède les catégories. Il y a du roman chez Montaigne et de l’essai chez Proust. Ce sont également deux égotistes et deux grands lecteurs. Et puis, il y a l’hypothèse de la judéité de Montaigne. Le vrai nom de sa mère, Antoinette de Louppes, aurait été Lopez, des marranes d’Espagne. Mais cela n’a pas été prouvé.

Votre troisième grand homme, c’est Baudelaire. Un rapport avec Proust ?

Baudelaire était l’idole de Proust. C’était, à ses yeux, le plus grand écrivain, avec Chateaubriand et Nerval. Baudelaire, celui des Fleurs du mal, est très présent chez Proust.

Vous venez de diriger dans « La Bibliothèque de la Pléiade » un fort volume des Essais de Proust. De quoi se compose-t-il ?

À l’origine, des textes inclassables que Proust a publiés dans Le Figaro, qui ont été partiellement rassemblés par lui dans Pastiches et mélanges, paru en 1919, en même temps qu’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, puis, par son frère dans Chroniques, paru posthume en 1927, en même temps que Le Temps retrouvé, dernier volume de La Recherche édité par Robert Proust. Après, dans les années 50, Bernard de Fallois a « inventé » le Contre Sainte-Beuve, augmentant la moisson au moyen d’un montage de morceaux divers, de mélanges, et il en a fait un récit. Plus tard, dans les années 70, Pierre Clarac a également fait son édition. Mais on ne sait pas si Proust aurait écrit ce livre comme ça. Il travaillait de manière très expérimentale, ajoutant, retranchant, raturant, réécrivant jusqu’à la nuit de sa mort. Ce n’est pas un doctrinaire, c’est quelqu’un qui essaie, justement. Il écrit par morceaux, il tâtonne, il cherche la juste place pour chaque page. Chez lui, tout flotte et tout bouge, comme chez Bergson, dont il est proche. À la recherche du temps perdu, c’est un peu comme les Essais de Montaigne, dont on n’aurait pas les différentes éditions successives. Nous avons rassemblé tous les textes de « non-fiction » de Proust retrouvés, avec de nombreux inédits, le tout organisé de façon à la fois chronologique et thématique, mais pas question de refaire un troisième Contre Sainte-Beuve, nous en avons fait un « dossier ».

On a l’impression, à propos de Proust, que tout a été dit, publié, analysé. Est-ce votre avis ?

Pas du tout. Il reste beaucoup de choses à venir. Il y a sa correspondance avec Horace Finaly, qui paraît en juin chez Gallimard et que j’attends avec impatience. Il reste aussi à publier, par exemple, et non des moindres, sa correspondance avec Bertrand de Fénelon, toujours dans la famille de l’ami/amant de Proust. Ou celle avec son autre ami très proche Lucien Daudet qui, aux dernières nouvelles, était en la possession de Robert de Saint-Jean, décédé maintenant, lequel fut l’ami de Julien Green. La Correspondance générale de Proust, procurée par Philippe Kolb en 21 volumes, chez Plon, dans les années 60, il faudrait la refaire, mais en version numérique. Un projet est actuellement en cours. Il faudrait aussi refaire en Pléiade un volume avec Jean Santeuil et Les Plaisirs et les jours. Et même, notre dernière édition d’À la recherche du temps perdu, en quatre volumes, remonte à 1987-1989. Il faudrait la refaire. On ne la referait pas aujourd’hui de la même façon. Sur Proust, tout n’a pas été dit. Le côté juif, c’est nouveau. Il faudrait aussi étudier son côté catholique, son côté homosexuel, sa relation avec Agostinelli... On n’en aura jamais fini avec cette œuvre.

Proust du côté juif d’Antoine Compagnon, « Bibliothèque illustrée des histoires », Gallimard, 2022, 430 p.

Essais de Marcel Proust, sous la direction d’Antoine Compagnon, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 2022, 2064 p.


Pour quelqu’un qui se définit comme « un quasi autodidacte en littérature », le cursus est impressionnant : CNRS, Columbia, Paris IV-Sorbonne, Collège de France… Il vient également d’être élu à l’Académie française. Et dire qu’Antoine Compagnon, à l’origine polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, aurait pu devenir un haut fonctionnaire, comme il y en a...

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