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Idées - BEYROUTH DANS LE MONDE

Du déchet à l’ordure

Du déchet à l’ordure

Décharge dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth, jouxtant celles de Burj Hammoud et Jdeidé, le 6 janvier dernier. Photo: Camille Ammoun

Pelures d’orange ou de pomme de terre, sacs en plastique, os de poulet, serviettes en papier usagées, lingettes démaquillantes, masques chirurgicaux, bouteilles en plastique, tubes, pailles, vêtements inutilisables, jouets mal-aimés, malmenés, canettes écrasées, tordues, aplaties, mousses de polystyrène, bois, verres, plastiques en tous genres, fumiers, vidanges, débris, gravats, ruines, épaves, pneus usés, boues nauséabondes, chutes, ordures, détritus, immondices, objets déchus, gâchés, gâchis, déchets, entassés aux portes de nos villes, tout ce qui est perdu, quelque chose de détruit, «kellon yaané kellon » , lambeaux mis au rebut, restes épars, nous ne voulons plus les voir.

Reliquat de notre hyperconsommation, de l’obsolescence programmée de tout ce qui nous entoure, le déchet est un néant. Nous le rejetons à la marge, nous le rendons invisible. Prix de collecte truqués, charge artificiellement lestée, terrains loués, remblais créés pour de futures exploitations immobilières, chiffonniers exploités… tout dans cette chaîne de valeurs rendue invisible par notre dégoût de l’ordure est, pour les pègres du monde – de la Camorra de Naples à la Cosa Nostra de New York – source de profits occultes, et,  pour nos villes, de coûts sociaux et environnementaux exorbitants.

Cette marche débute en périphérie, au pied de la colline de déchets de Bourj Hammoud, et se termine au centre, au pied de celle de Kantari où trône le Grand Sérail. Ici, dans la décharge, il s’agit de sonder la part d’ombre de l’homme à travers la foultitude d’objets dont il se débarrasse tous les jours. Le déchet n’est rien, et c’est ce rien qui s’accumule au point de transformer la géographie du Liban. La côte, la plaine, et deux chaînes de montagnes… non, trois, celle nouvelle que la corruption est en train de vomir sur ce rivage méditerranéen.

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En juillet 2015, l’échec du magma oligarchique au pouvoir se matérialise dans les rues à travers l’apparition de monticules de détritus. Les poubelles débordent, les sacs suintent. Dans la chaleur moite de l’été, les ordures marinent dans leur jus. Bientôt, elles sont brûlées sur place ajoutant aux odeurs nauséabondes de leur fermentation celles aigres de leur combustion. Alors, dans un pays où l’on dort les fenêtres ouvertes, la fumée réveille. Elle pique, on larmoie, on étouffe, on descend dans la rue. Le mal touche tous les quartiers, toutes les classes sociales, toutes les communautés. Et ce déchet, ce rien invisible, en devenant visible, en surgissant dans les rues, se mue en un objet éminemment politique. Le mouvement « Tol3et ri7etkon » (« Vous puez» ) est né.

La crise pourrit mais la fracture libanaise change de nature. Elle est moins verticale, moins communautaire. De plus en plus horizontale, elle oppose les gens à une classe politique prédatrice. Elle se manifeste aux élections municipales de 2016 quand la société civile présente à Beyrouth une liste contre laquelle se coalisent tous les partis politiques traditionnels. Certes, les zaïms coalisés gagnent Beyrouth. Mais, avec plus de 30 % des voix, la société civile devient le premier parti d’opposition.

Les oligarques sont pris de court. Depuis 2008, et les accords de Doha, ils sont tous au Sérail. Ils ne peuvent plus se rejeter la faute. Tous au Sérail, donc tous responsables. Et, lorsque certains d’entre eux tentent de se dédouaner, on entend pour la première fois la foule scander : « kellon yaané kellon » (« tous veut dire tous»). C’est donc là, dans les décombres nauséabonds de notre société de consommation, dans la fange de la politique libanaise qu’est né le slogan phare qui sera repris par Octobre 2019.

La fin des combats en 1990 n’a donné lieu à aucune liesse populaire. Et pour cause, ce qui a été présenté comme la fin de la guerre n’était qu’une perpétuation du conflit sous d’autres formes à l’ombre d’une « pax syriana » inique. Et, on le sait aujourd’hui, l’interminable guerre du Liban ne prendra fin que lorsque ceux qui l’ont faite ne seront plus au pouvoir.

Trois grands mouvements populaires ont, en revanche, ponctué les trente années qui ont suivi 1990. Le premier, en 2005, se structure contre l’occupation syrienne mais pas (encore) contre la classe politique libanaise. Pour cette raison, Samir Kassir, précurseur de la politisation de la société civile, préférera qualifier ce mouvement d’Intifada de l’indépendance plutôt que de Révolution du cèdre. En effet, le mouvement populaire de 2005 n’était pas une révolution puisqu’il ne contestait pas le système politique confessionnel en place, ni les zaïms traditionnels, ce que fera le moment – lui, bien révolutionnaire – de 2019.

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Samir Kassir, en démocrate accompli, savait déjà en 2005 que ce printemps-là – un printemps inachevé – ne fleurirait que quand la société civile se retournerait contre le pouvoir archaïque qui la gouverne. Victime de la série d’assassinats qui prive le camp qui s’est opposé à la présence syrienne au Liban de ses figures politiques et intellectuelles, il ne pourra cependant pas se constituer en conscience démocratique du pouvoir post occupation syrienne. Il ne pourra pas dénoncer la fusion de toute la classe politique libanaise dans un magma oligarchique de kleptocrates dont le but ultime est la perpétuation d’un système corrompu par eux et pour eux. Il ne pourra pas décrier cette restauration du régime d’avant 2005, cette tutelle sans tuteur.

Alors qu’en 2005 des bus étaient affrétés par les partis politiques pour faire affluer les masses vers Beyrouth et ses deux places qui opposaient des revendications incompatibles et contradictoires, en 2019 les gens manifestent là où ils vivent et les deux places de Beyrouth n’en forment plus qu’une. Le slogan « kellon yaani kellon » est alors dirigé, contrairement au printemps inachevé de 2005, contre l’ensemble des oligarques issus de la guerre civile. Contre leur utilisation concertée du confessionnalisme et des alliances régionales pour se maintenir au pouvoir. Contre leur échec collectif à éviter une crise systémique monumentale. Contre leur échec collectif à fournir les services publics les plus élémentaires, électricité, eau, transports, collecte et traitement des déchets. Mais surtout, contre leurs prébendes et leurs prés carrés qui font qu’au Liban rien ne peut être fait s’il ne profite pas, à parts égales, à leurs pouvoirs prédateurs partagés.

Entre le printemps inachevé de 2005 et le moment révolutionnaire de 2019, la crise des déchets de 2015 a été déterminante pour la structuration d’une réelle force d’opposition extraparlementaire. Et les montagnes de rebuts de Bourj Hammoud, de Jdeidé, et d’ailleurs sont bien loin du rien que le déchet prétend être. Elles sont le symbole de l’incapacité de la classe politique libanaise à gouverner le pays. Dans ces accrétions littorales sont enterrés leurs crimes, leurs vols, leurs échecs, leurs guerres. Matérialisation géographique de l’infection dont souffre les Libanais, elles sont le pendant, à l’autre bout de la rue, du siège qui les a produites, le Grand Sérail.

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Mais dans ces montagnes nouvelles s’inscrit aussi le début de la politisation de la société civile libanaise et sa transformation en opposition politique et démocratique. Et, pour pousser les hommes hors du Sérail vers la grande décharge de l’Histoire, il va falloir voter aux législatives de mai prochain pour une opposition qui doit encore relever de nombreux défis, le premier d’entre eux étant de transformer sa diversité politique en force électorale.

Camille Ammoun est écrivain, consultant en politiques publiques et membre de Beyt el-Kottab. Dernier ouvrage : « Octobre Liban » (éditions Inculte, 2020).


Pelures d’orange ou de pomme de terre, sacs en plastique, os de poulet, serviettes en papier usagées, lingettes démaquillantes, masques chirurgicaux, bouteilles en plastique, tubes, pailles, vêtements inutilisables, jouets mal-aimés, malmenés, canettes écrasées, tordues, aplaties, mousses de polystyrène, bois, verres, plastiques en tous genres, fumiers, vidanges, débris, gravats,...

commentaires (3)

Sans oublier le plus important qui est l’usurpation de notre patrimoine, comme s’il leur revenait de droit, pour le saccager et édifier des bâtiments à l’effigie de ces traitres qui se croient tout permis parce qu’il n’y a pas de peuple pour les en empêcher. On peut nettoyer les ordures, procéder à l’assainissement de notre mer, nos rivières et notre territoire mais restituer et restaurer un patrimoine détruit? Comment faire? dites nous donc.

Sissi zayyat

13 h 22, le 02 avril 2022

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Commentaires (3)

  • Sans oublier le plus important qui est l’usurpation de notre patrimoine, comme s’il leur revenait de droit, pour le saccager et édifier des bâtiments à l’effigie de ces traitres qui se croient tout permis parce qu’il n’y a pas de peuple pour les en empêcher. On peut nettoyer les ordures, procéder à l’assainissement de notre mer, nos rivières et notre territoire mais restituer et restaurer un patrimoine détruit? Comment faire? dites nous donc.

    Sissi zayyat

    13 h 22, le 02 avril 2022

  • Brillante tribune. Allez, tous au vote, et le bon !

    F. Oscar

    09 h 30, le 27 mars 2022

  • Le véritable coupable est le peuple libanais, incapable de trier ni ses déchets à la source, ni les déchets qu’il vote en place au pouvoir contre quelques dollars ou espoirs de pouvoir compter sur "son" député pour régler de potentiels litiges futurs. Honte sur toi peuple indigne!

    Gros Gnon

    17 h 33, le 26 mars 2022

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