Ceux qui ont passé leur adolescence au Liban au cours des années 80 se reconnaîtront beaucoup dans « Memory Box ». ©Haut et Court/Abbout Productions
« Memory Box » le film est né à partir de cahiers et, par conséquent, il existe ici trois procédés d’écriture et même quatre : des cahiers au scénario, puis au film et par la suite au montage qui est une réécriture de tout. Parlez-nous de cette démarche...
Joana Hadjithomas : Ce film est basé sur des cahiers que j’avais écrits et sur des cassettes envoyées à une amie partie en France de 1982 à 1990. Quand je les ai retrouvés 25 ans après, nous les avons relus Khalil et moi. Ce qui nous avait frappés, c’était ce désir de vivre en pleine guerre, d’aller à moto, de mentir aux parents pour aller retrouver les amis. C’était un sentiment fort et fiévreux. Nous nous sommes rendu compte que nous n’avons jamais parlé de la guerre sous l’angle des jeunes. Nous avions envie de transmettre à notre fille – qui avait le même âge que nous quand nous avons commencé à nous écrire, mon amie et moi – ces 15 années de guerre, ces moments mêlés de joie et de tristesse, de peur mais aussi d’une adrénaline très forte car on continuait à vivre normalement. Mais il y a aussi le thème de la transmission qui parcourt le film car ce film est adressé à trois générations. Que raconter à nos enfants et comment le raconter. L’essentiel n’était pas de raconter la guerre mais les années 80 avec leur musique, leur mode de vie, tout cela vu par le prisme du téléphone mobile d’une adolescente d’aujourd’hui.
Khalil Joreige : En lisant les cahiers de Joana, nous ne comprenions rien à la guerre. Nous avions une telle quantité de matière qu’il fallait tout d’abord la réduire. Dans ce travail, nous avions besoin des yeux de quelqu’un d’autre, nous avons donc travaillé avec une coscénariste, Gaëlle Macé, qui devait comprendre les mémoires d’une guerre qu’elle n’a pas vécue.
J.H. : Gaëlle a voyagé avec nous au Canada et a coécrit à partir des cahiers un scénario mais vu à travers le regard d’une jeune fille qui n’a rien connu de la guerre. Quand ce scénario est passé à l’étape de film, il fallait montrer cette fille qui, à partir de cahiers, rêvait la vie de sa mère. Il fallait que ce soit très artistique et la texture de l’image très sensuelle. C’est pourquoi nous l’avons énormément travaillée.
Dans la boîte de Maya, des trésors du passé qui remontent à la surface et vous prennent à la gorge. ©Haut et Court/Abbout Productions
Alex, la fille de Maya, va aller à la recherche du passé de sa mère, que cette dernière lui a tu jusqu’à présent et développer son imaginaire à partir des photos expédiées du Liban. Ce film est donc basé sur les cahiers de Joana mais aussi sur les photos de Khalil. Il y a eu un travail énorme à réanimer des photos. Comment a eu lieu ce processus ?
J.H. : Oui, c’est un film qui parle aussi de photos. Khalil en prenait beaucoup à cette époque. Nous voulions que ce soit une sorte d’hommage à la photographie que nous avons tous et toutes utilisée à cette époque : le Polaroïd, les photos à bord rond, les couleurs de l’image ou comment on se met devant l’objectif à cette époque et à la comparer avec celle d’aujourd’hui.
K.J. : Le film est basé aussi sur mes photos parce qu’on a voulu s’interroger sur la manière actuelle de photographier : comment faire des images, comment on les regarde et comment on les réactive. À l’époque, il n’y avait pas de selfie. La méthode de photographier est complètement différente de nos jours. Il y avait donc d’abord la difficulté de filmer des cahiers, la difficulté de passer du scénario à la réalisation mais aussi réinventer la fantaisie en trouvant à chaque fois un nouveau procédé pour créer cette image parlante. Nous prenions ainsi des photos des années 80 et nous refaisions poser les actrices avec plus ou moins la même lumière comme ces photos mais sur un fond vert et nous les réincrustions par la suite. C’est très compliqué d’incruster une photo vraie dans une image fausse ou inversement. Nous avons ainsi travaillé avec « Scope ateliers » (Nadim Zablit). Il fallait que le spectateur arrive à croire que tout ce qui est arrivé était réel. Il y avait un mélange entre fiction et documents brouillés de nouveau.
Remonter le temps avec les personnages de « Memory Box ». ©Haut et Court/Abbout Productions
Le bruitage est un élément essentiel dans ce film, voire un acteur qui joue un rôle prépondérant pour compléter l’ambiance du film...
J.H. : Le bruitage, c’est comme retrouver des sensations, des réminiscences. Tu entends le bruit des papiers du cahier en le feuilletant, tu grattes la fraise sur une photo, tu sens son odeur... Tout cela ramène à la texture de l’image. Le son est très important dans Memory Box. Pour nous artistes visuels, nous voulions montrer que le rapport à l’art peut être juste un plaisir. La musique qu’on entend était aussi tirée de mes cassettes. Tout le monde peut se rappeler comment on enregistrait la musique de la radio en perdant les premières notes, comment on inscrivait dans nos têtes les départs et les arrivées des bombes. Il fallait donc que les mots aient aussi leurs propres bruits et ceci grâce à Rana Eid. Il y avait aussi la musique originale des Bunny Tylers (Fadi Tabbal et Charbel Haber). Comme ce film s’adresse à nos parents essentiellement qui ont vécu la guerre et comment on les a fait vivre durant cette époque, c’est par le bruitage, comme les madeleines de Proust, que nos enfants comprendront cette période et reconnecteront avec le temps.
©Haut et Court/Abbout Productions
Les acteurs et leur profil font également partie des éléments principaux du film. Comment les avez-vous choisis ? Et comment les avez-vous dirigés ?
J.H. et K.J. : Dans aucun de nos films nous ne donnons de scénario aux acteurs. Parce que nous croyons fermement que les acteurs ont plus de choses intéressantes à nous dire et nous croyons en leurs performances. Nous choisissons donc des acteurs dont le profil est proche de nos personnages et nous leur racontons la situation à interpréter. Une longue préparation s’effectue mais ils ne tournent jamais les scènes que nous avons écrites. L’émotion qui surgit durant le tournage est une émotion vraie et vierge. Il fallait choisir par exemple des actrices où l’on retrouve dans le profil une continuité ou bien une discontinuité. S’agissant de Maya, il était intéressant de montrer qu’il y a eu une rupture dans le caractère. Quand on voit que quelqu’un a autant changé, on a envie de comprendre le pourquoi. Maya (Rim Turki) avait renoncé à elle-même à la fin des années 80. Maya adolescente (interprétée par Manal Issa) était exubérante, rieuse, passionnée. Elle est devenue sombre et renfermée. Rim Turki était une actrice des années 2000 – elle a joué notamment dans La Porte du soleil de Yousri Nasrallah – qui s’était éloignée du cinéma à cause de problèmes personnels. On l’a ramenée au cinéma avec lequel elle a reconnecté non pas en jouant son personnage mais en l’habitant. La jeune Alex (Paloma Vauthier) est la fille de Maya et lui ressemble dans sa jeunesse. Elle était née au Liban mais n’y a jamais vécu, elle a également retrouvé le lien avec son pays.
Quant à Clémence Sabbagh la « téta », elle n’a jamais fait de film mais elle en a toujours rêvé.
Selon vous, le montage est-il une réécriture du film ? Quels sont les secrets de cette cuisine ?
J. H. : Tina Baz est habituée à notre travail. Elle a suivi tout notre parcours. Quand on arrive donc au montage, on n’est plus dans le scénario original. Outre les performances des acteurs, beaucoup de petits détails s’y sont greffés. La salle de montage devient un laboratoire où l’on s’installe tous pour retravailler le film et le réécrire. Le tournage étant terminé en 2019, on avait monté le film en automne alors que le pays avait beaucoup changé. Il fallait que Memory Box fasse écho non seulement au passé mais aussi à l’actualité, c’est ainsi que la phase postproduction a pris beaucoup de temps. Cela a nécessité des mois pour faire le scénario et le montage sonore ainsi que des effets spéciaux faits à l’ancienne.
*Pour permettre à tous les Libanais de voir ce film qui leur appartient, des séances gratuites sont offertes. Il faut simplement cliquer sur ce lien et réserver vos places.


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