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Idées - Point de vue

Femmes au Parlement libanais : une cause nationale commune

Femmes au Parlement libanais : une cause nationale commune

Les députés libanais réunis au palais de l'Unesco en décembre 2021. Photo d'archives Parlement libanais

Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour admettre que les prochaines élections seraient réussies si elles apportaient un minimum de changement pour relancer les institutions démocratiques. Relancer la démocratie et non un système totalement incohérent, hybride, rapiécé, en lambeaux et dysfonctionnel, où on ne peut pas faire la différence entre pouvoir et opposition, et où chacun rejette la faute sur l’autre et se prévaut ou crée sur mesure son propre droit. Un des changements sociétaux et politiques transcommunautaires encore possibles, c’est de voir accéder un nombre significatif de femmes au Parlement.

Une demande formulée par de nombreux acteurs – citoyens, ONG ou représentations étrangères – et explicitement reprise par le communiqué de presse du Conseil de sécurité de l’ONU pris à l’unanimité des 15 membres lors de sa réunion le 4 février concernant le Liban : « L’importance de la tenue d’élections libres, justes, transparentes et inclusives, comme prévu le 15 mai 2022, garantissant la participation pleine, égale et significative des femmes en tant que candidates et électrices aux élections … » Seules les femmes, en tant que groupe, ont été clairement mentionnées.

Système en décomposition

Les élections libanaises doivent urgemment faire évoluer le système patriarcal qui a échoué toutes communautés libanaises confondues. Soit ce système intègre dès à présent la société civile marginalisée dans ce qu’elle a de spécifique et transcommunautaire, les femmes (qui représentent au moins 50 % de la population) et les jeunes (au moins 60 %), soit il continue à se maintenir artificiellement en vie de manière provisoire, avec peu de chances de survie. Pour le moment, le meilleur moyen de dépasser le système communautaire détourné et devenu mortifère, c’est de créer un collectif féminin et de jeunes à l’échelle de toute la nation pour que les réussites ne soient pas tributaires des chefs communautaires.

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Les politiques libanais ont épuisé les recours et ne cessent d’appeler au secours à droite et à gauche en recourant à un affectif facile et opportuniste, surfant sur les misères du peuple pour parvenir à leurs fins propres, mobilisant à travers l’émotionnel et refusant toute rationalité. Des pays du Golfe aux pays occidentaux, de la Turquie à l’Iran, de la Chine à la Russie, plus personne ne veut ou ne peut plus nous faire crédit, au propre comme au figuré. Nous devons nous prendre en charge, affronter nos réalités en nous basant sur notre principale richesse : nos ressources humaines. Le système patriarcal interne (chefs communautaires) et externe (tutelles étrangères) est usé et condamné.

Il y a des élections toutes proches, et nos chefs communautaires ne font que des calculs partisans. Pourtant, ces élections tant attendues ont commencé avec le mouvement pacifique citoyen du 17 octobre 2019 qui a vu le peuple transcommunautaire bouger au nom de l’identité nationale. Ce mouvement, porté principalement par des femmes et des jeunes de moins de 30 ans, a été étouffé par le système patriarcal, qui veut se maintenir même en décomposition, à force de perfusions matérielles et démagogiques toutes communautés confondues. Les femmes peuvent rétablir le lien entre les communautés libanaises car elles ont été ignorées ou infantilisées par ce système devenu obsolète avec la modernité et la mondialisation. Elles n’ont figuré jusqu’à maintenant, dans le système politique libanais, que pour assurer une vacance provisoire, souvent due à des circonstances tragiques (fille de, sœur de, épouse de, veuve de, mère de…), et pourtant, elles ont la capacité en tant que groupe (genre) de faire avancer la société. C’est une communauté de plus de 50 % de la population et qui traverse les 18 communautés religieuses. Il faut sortir du pouvoir patriarcal communautaire, clanique et faussement fort, et si des femmes sont élues dans plusieurs communautés et régions, elles peuvent véritablement représenter la nation libanaise dans son ensemble. Une liste nationale de 128 femmes serait même souhaitable sous réserve qu’elle n’apparaisse pas trop sectaire. De toute manière, voilà des décennies que les listes sont presque exclusivement masculines, avec quelques femmes à titre décoratif et pour des périodes de transition et des rôles d’intermédiaires, et non de décideurs politiques.

Renouveau politique

On ne peut être à la fois dans un système patriarcal (vertical, qui sacrifie l’individu au profit des groupes, la « aassabiya ») et un système démocratique (qui est horizontal et privilégie l’individu et les droits humains, tout en sacrifiant parfois la solidarité des groupes). Ces deux modes de gouvernement ne peuvent pas coexister en même temps et à égalité. Il faut garder des référents mais ne pas les sacraliser. Le pouvoir démocratique est lié à un consentement et à une fonction obtenue à travers des élections, un vote de confiance à échéance et une comptabilité, et non à une personne par pouvoir divin, à vie ou transmissible par les liens de sang.

Les alliances électoralistes, versatiles et opportunistes n’apportent pas de vraies solutions, mais visent à maintenir la même classe politique à travers le statu quo. La démocratie consensuelle, circonstancielle et expérimentale à l’infini, manipulée et non rationnellement encadrée, ni soutenue par une vraie pensée politique, est devenue un instrument de détournement pervers du pouvoir. Elle n’est plus là que pour masquer des rapports de force matériels, démographiques et militaires. Elle a perdu son support philosophique et visionnaire au profit d’acquis politiques cupides et intéressés.

J’ai moi-même vécu cette transformation du rôle des femmes dans la société et le rapport à la citoyenneté à travers l’évolution de ma propre famille sur trois générations. Ma mère faisait une émission bénévole en arabe à la radio Voix du Liban durant la première guerre civile libanaise. Elle l’avait intitulée « Ma sœur citoyenne ». Elle a par la suite publié certains de ces textes en 2016. Elle a été par ailleurs surtout active au niveau associatif. Le concept était déjà là, comme chez beaucoup de femmes courageuses et militantes de cette génération, mais son application entière et pratique était impossible. Ma sœur et mes quatre belles-sœurs sont toutes professionnellement actives au Liban dans le domaine de la communication, de la médiation, de l’université, de l’hôpital, des centres de recherche. Quatre de mes nièces ont entrepris des études de communication et de sciences politiques, mais considèrent leurs perspectives au Liban comme complètement bouchées (comme c’est le cas d’une grande partie spoliée et marginalisée du peuple libanais). Seules les élections internes des professions libérales ont pu créer récemment et ponctuellement une dynamique de renouveau politique. Si ce pays ne retient pas la société civile et continue à miser sur le système patriarcal, c’est le déclin assuré, et on ne pourra jamais tourner la page de la guerre civile que le système entretient. Comme l’a souligné le pape François, ce pays est dans une crise de vie à cause de sa grande diversité.

Rétablir les liens

Nier le pouvoir patriarcal, ce n’est pas nier le pouvoir spirituel, Jésus Lui-même a commencé par se révolter contre les marchands du temple et a intégré dans son discours la participation des femmes. De même pour les autres prophètes qui furent tous réformistes sans exception en leur temps. Toutes les religions ont également eu par la suite des périodes d’obscurantisme et des périodes éclairées, car au final, il y a une seule et même nature humaine. Ce sont les cultures qui diffèrent, et elles peuvent être soit progressistes (en période de paix), soit conservatrices (en période de guerre). Les révélations divines ont toujours inauguré de nouvelles ères, mais c’est la rigidité consécutive et incontournable des institutions qui, à la fois, dans un premier temps structure, ensuite fige. Une révision périodique et remise en question est indispensable. La pensée humaine se nourrit de l’esprit critique.

D’ailleurs, au Liban, les chefs spirituels (les patriarches et évêques successifs, les muftis, imams et cheikhs) ont fait preuve en général, grâce à une authentique spiritualité, d’une ouverture humaniste, plus progressiste et moins archaïque, et d’une vraie fraternité que les chefs politiques plus ambitieux et intéressés n’ont presque pas (souvent sans vision globale et à long terme). Comment servir un seul et même Dieu, et se projeter dans l’éternité si on est immédiat, primaire et étriqué ? Ils savent tous qu’il y a péril en la demeure, et que les élections démocratiques et libres sont peut-être une dernière chance de retrouvailles authentiques pour le peuple libanais.

Les femmes au Parlement en tant que décideuses, c’est une cause nationale commune. Elles contribueront à faire taire les armes et rétablir les liens et la confiance entre Libanais. Le changement, c’est maintenant.

Par Bahjat RIZK

Avocat et écrivain. Dernier ouvrage : « Les paramètres d’Hérodote » (éditions L’Orient-Le Jour, 2009).

Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour admettre que les prochaines élections seraient réussies si elles apportaient un minimum de changement pour relancer les institutions démocratiques. Relancer la démocratie et non un système totalement incohérent, hybride, rapiécé, en lambeaux et dysfonctionnel, où on ne peut pas faire la différence entre pouvoir et opposition, et où chacun...
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Abdallah Barakat

10 h 27, le 13 février 2022

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  • vivement

    Abdallah Barakat

    10 h 27, le 13 février 2022

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