Le préseident Kais Saied à Tunis, le 13 octobre 2019. REUTERS/Zoubeir Souissi/File Photo
Recul démocratique, polarisation, enlisement social et économique: la Tunisie s'embourbe dans la crise depuis le coup de force du président Kais Saied, qui lance samedi une "consultation populaire" en vue de faire adopter des réformes controversées pour remettre le pays sur les rails.
Dans un contexte de blocage politique, Kais Saied s'est arrogé les pleins pouvoirs le 25 juillet dans le pays qui fut le berceau du Printemps arabe en 2011. Le président a notamment limogé le Premier ministre et suspendu le Parlement dominé par le parti d'inspiration islamiste Ennahdha, sa bête noire. Depuis, il gouverne par décrets malgré la protestation de ses opposants et des organisations nationales dont la puissante centrale syndicale UGTT (Union générale tunisienne du travail).
Le 13 décembre, M. Saied a dévoilé une feuille de route destinée à sortir de la crise avec un scrutin législatif prévu en décembre 2022, après révision de la loi électorale, et un référendum en juillet pour amender la Constitution, qu'il veut plus "présidentielle".
Auparavant, du 1er janvier au 20 mars, une "consultation populaire" électronique sera organisée pour faire émerger des idées qui doivent servir de base aux amendements constitutionnels. Un procédé singulier qui illustre, selon ses détracteurs, les méthodes "populistes" du président, élu en 2019 avec près de 73% des suffrages et qui continue de jouir d'une popularité solide. "Le pays nage en pleine incertitude politique même après l'annonce par M. Saied de sa feuille de route qui ne semble pas rassurer les partenaires, ni à l'intérieur ni à l'extérieur", a indiqué à l'AFP le politologue Hamza Meddeb.
"Points d'ombre"
"On n'a jamais essayé en Tunisie ce genre de référendums et on ne sait pas comment le président compte organiser ces consultations. Il y a beaucoup de points d'ombre", estime-t-il. Ces consultations débuteront "en plein malaise socio-économique avec des questionnements concernant les libertés", a ajouté M. Meddeb, déplorant "une répression à visage couvert".
Et la situation financière n'est guère réjouissante. Dans le budget présenté mardi, la Tunisie prévoit de creuser sa dette de six milliards d'euros supplémentaires pour relancer une économie lourdement affectée par les crises politique et sanitaire.
"Depuis le 25 juillet, il y a une seule institution et une seule personne qui décide de l'avenir de ce pays (...) et rien ne laisse croire qu'il va y avoir de l'espoir", estime la célèbre militante politique et des droits humains, Bochra Belhaj Hmida.
Mme Belhaj Hmida vient d'être condamnée à six mois de prison pour une plainte d'un ancien ministre remontant à 2012, un verdict dont le timing interpelle car tombé quelques jours après qu'elle a publiquement critiqué le président Saied.
"Pente glissante"
D'autres politiques et militants ont été poursuivis après des prises de positions contre M. Saied sur les réseaux sociaux.
Vendredi, le président adjoint d'Ennahdha, Noureddine Bhiri, proche du chef historique de ce mouvement, Rached Ghannouchi, a été arrêté devant son domicile. Dans un communiqué, Ennahdha a dénoncé "un kidnapping et un dangereux précédent qui marque l'entrée du pays dans le tunnel de la dictature".
Le 22 décembre, l'ancien président Moncef Marzouki, vivant en France, a été condamné par contumace à quatre ans de prison pour avoir "porté atteinte à la sûreté de l'Etat à l'étranger", après avoir critiqué publiquement le pouvoir tunisien. "Tous ces procès expéditifs contre les voix critiques montrent que la justice est malheureusement aux ordres de celui qui gouverne", selon M. Meddeb.
Human Rights Watch a dénoncé la multiplication depuis le 25 juillet de poursuites judiciaires visant divers opposants, qui s'appuient, selon HRW, sur des lois "répressives". Le Syndicat national des journalistes en Tunisie a lui mis en garde contre "un danger imminent menaçant la liberté de la presse, des médias et d'expression".
Des opposants au coup de force de M. Saied, membres du collectif "Citoyens contre le coup d'Etat", ont entamé le 23 décembre une grève de la faim pour protester contre une "abolition complète des libertés". Le groupe a appelé au boycott de la "consultation populaire". "La Tunisie est sur une pente glissante et on peut s'attendre à de vives tensions", a mis en garde M. Meddeb.



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