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Société - Reportage

Aéroport de Beyrouth : « Ça fait cinq ans qu’elle n’est pas venue. Elle va avoir un choc »

Dans le hall des arrivées de l’Aéroport Rafic Hariri, les familles se pressent pour accueillir leurs proches à quelques jours des fêtes de fin d’année.

Aéroport de Beyrouth : « Ça fait cinq ans qu’elle n’est pas venue. Elle va avoir un choc »

Dans le hall des arrivées à l’Aéroport international de Beyrouth. Photo Caroline Hayek

Alia s’est fait des yeux de biche. C’est presque tout ce que l’on peut voir d’elle derrière son masque et son voile. Elle tient fermement un petit bouquet de roses rouges et guette timidement les arrivées. La jeune femme a quitté son village du Akkar en fin de matinée avec ses parents et ses trois frères et sœurs pour accueillir l’avion en provenance de Düsseldorf prévu pour 17h. « J’attends mon fiancé. Il vit en Allemagne depuis longtemps. » Ce sera la première fois qu’elle le verra en chair et en os. Elle a 18 ans, lui près du double. Son père exulte. Il marie son aînée. « C’est double fête pour nous cette année », lâche-t-il. Dans quelques mois, Alia partira en Allemagne.

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Dans le terminal des arrivées de l’Aéroport international de Beyrouth (AIB), les voyageurs débarquent par grappes, attendus par leurs proches qui n’auraient raté ça pour rien au monde. C’est le lieu de communion par excellence de tous les Libanais : celui des riches, des pauvres, des expatriés, mais aussi de ceux qui ne pensent qu’à partir. Des quinquagénaires débarquent en trombe pour récupérer leur fille qui fait ses études en Allemagne depuis la rentrée. « La situation ici est pire que jamais, le billet nous a coûté un mois de loyer, mais il était hors de question qu’elle passe Noël seule dans son studio », confie le père. Anthony*,18 ans, étudiant en génie civil, arrive du Canada les valises pleines de cadeaux, accueilli par sa mère et ses sœurs qui se jettent à son cou. Devant la rambarde en fer, des dizaines de visages scrutent les arrivants pressés de rentrer chez eux. Les visages sont masqués, mais on s’agglutine. Deux dames chics discutent en attendant leurs proches venus d’Australie. « Non, les condoléances, c’est terminé, tout se fait par téléphone… Il y a des gens qui ont eu un Covid violent, d’autres pas. Moi, par exemple… Yiii, elles sont arrivées, hamdella aal salamé ! »

Dans le hall des arrivées à l’Aéroport international de Beyrouth. Photo Caroline Hayek

Un adolescent attrape sa grand-mère par l’épaule pour la dissuader de s’approcher trop près de la foule. « Mais je ne veux pas les louper », lui dit-elle. Hadi, 2 mois, affublé d’une grenouillère de père Noël, dort dans les bras de sa mère. Bob et Amer, deux musiciens d’une fanfare, sont déçus. La sécurité ne les a pas laissé entrer avec leurs tambours. « Ya watan, on veut juste accueillir notre sœur aux bagages », tente un jeune homme, vite rabroué par un fonctionnaire de police. « Il me demande une autorisation, comme si on allait mener une attaque contre Israël depuis le tarmac », ironise le jeune. Sur des écrans de télévision, le spot publicitaire du ministère du Tourisme passe en boucle. « “Lebanon is waiting for you” ? Et moi je ne pense qu’à partir », glisse une jeune femme. Manale, venue de Tyr, attend sa sœur qui vit en Europe. « Ça fait cinq ans qu’elle n’est pas venue. Elle va avoir un choc », dit-elle. Dans quelques jours, on fêtera Noël. Au Cafématik, on vend des minibûches au chocolat et des fleurs fraîches sont proposées à bas prix dans la boutique d’en face.

« Bijnounak B7ebbak Lubnan »

Collées les unes aux autres sur les sièges en métal, des familles s’impatientent. Il y a ceux que ça répugne et qui se tiennent à distance. Un jeddo égrène son passe-temps, un bouquet de fleurs et un ballon à l’hélium Spiderman sur les genoux. Jad*, un grand gaillard de la Croix-Rouge, fait des va-et-vient entre ces inconnus. « C’est la première fois que nous faisons une quête à l’aéroport pour les fêtes de Noël. Et les gens sont plutôt généreux », remarque-t-il. À la sortie des bagages, certains se prennent en selfie devant l’affiche au slogan controversé « Bijnounak b7ebbak Lubnan » (Liban, je t’aime dans toute ta folie), dernière idée fumeuse du ministère du Tourisme, qui a même déconcerté le Premier ministre Nagib Mikati. Marianna* sort son téléphone portable pour filmer l’arrivée de son frère. La scène est parasitée par un petit groupe qui s’avance entouré d’une horde de journalistes. Le ministre des Télécommunications, Johnny Corm, est en visite à l’AIB, accompagné des ministres de l’Économie, des Travaux publics, des Transports, du Tourisme, de l’Industrie et du Développement administratif. « Et le ministre des Transports (Ali Hamiyé) qui marche tranquillement sans son masque. Il pense à son “prestige” ou quoi ? Et moi qui me suis coltiné 14 heures de vol masquée depuis l’Australie », fustige Marianna. Un réfugié irakien qui traîne son fils a l’air perdu : « Vous pouvez me dire si l’avion de Bagdad est arrivé ? » Quelques dizaines de mètres plus loin, une femme prend à partie le groupe des ministres attablé au restaurant Aklé. « Vous déjeunez tranquillement sous nos yeux alors qu’on se crève pour venir chercher nos proches et que nous n’avons pas 200 dollars pour vivre par mois. Honte à vous tous ! » hurle-t-elle. Un membre de la sécurité tente de la faire taire, un autre traque les badauds qui seraient tentés de filmer la scène, devant un ministre de l’Économie visiblement gêné, regardant son assiette. À l’extérieur, il pleut des cordes, et les chauffeurs de taxi doivent jouer des coudes pour obtenir une course. Les hommes d’affaires et les passagers venant du Golfe sont leurs cibles privilégiées. Une mère et sa fille se disputent sous un même parapluie. « Oh, pas besoin de s’énerver ! C’est pas comme si le dollar était monté à 50 000 LL », plaisante un chauffeur de taxi.

Deux mondes se frôlent sous un même espace. Comme ces petites mains qui ramassent les mégots et les kleenex, et ces expatriés rentrés pour les fêtes les bras chargés de paquets. « C’est le bon moment pour investir en Grèce », assure un quadra à son acolyte. « Mais tu es heureux à Bruxelles ? » lui lance-t-il. « Non. Je me sentirai toujours comme un étranger... »

*Les prénoms ont été modifiés.

Alia s’est fait des yeux de biche. C’est presque tout ce que l’on peut voir d’elle derrière son masque et son voile. Elle tient fermement un petit bouquet de roses rouges et guette timidement les arrivées. La jeune femme a quitté son village du Akkar en fin de matinée avec ses parents et ses trois frères et sœurs pour accueillir l’avion en provenance de Düsseldorf prévu pour...

commentaires (4)

"Ce sera la première fois qu’elle le verra en chair et en os. Elle a 18 ans, lui près du double." Tout est dit. Pas commentaire additionel.

Remy Martin

20 h 01, le 23 décembre 2021

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Commentaires (4)

  • "Ce sera la première fois qu’elle le verra en chair et en os. Elle a 18 ans, lui près du double." Tout est dit. Pas commentaire additionel.

    Remy Martin

    20 h 01, le 23 décembre 2021

  • "À la sortie des bagages, certains se prennent en selfie devant l’affiche au slogan controversé « Bijnounak b7ebbak Lubnan » (Liban, je t’aime dans toute ta folie), dernière idée fumeuse du ministère du Tourisme, qui a même déconcerté le Premier ministre..." Je me demande pourquoi! Cette phrase est tirée d'une fameuse chanson de Feyrouz , B7ebbak Ya Lebnan", qui date des années 80, et personne n'a jamais dit qu'elle était "fumeuse" ou même "controversée"!

    Georges MELKI

    12 h 42, le 23 décembre 2021

  • Plus rien ne nous choque dans ce pays. On s’attend toujours au pire en foulant son sol et on n’est jamais déçu.

    Sissi zayyat

    11 h 21, le 23 décembre 2021

  • OLJ, c est l aéroport international de Beyrouth !! et pas d autres nominations. Merci

    Marie Claude

    08 h 30, le 23 décembre 2021

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