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Culture - Entretien

Nada Nassar Chaoul : Au Liban, ce sont deux vieux mondes qui ont disparu...

La juriste et professeure de droit, que les lecteurs de « L’Orient littéraire » ont connue sous une autre lumière, celle de sa rubrique drolatique « Clin d’œil » sort vendredi* un ouvrage du même nom qui rassemble une centaine de ses billets accompagnés d’illustrations de Zeina Abirached. Sous l’emballage du rire, Nada Nassar Chaoul y cartographie surtout une société bourgeoise libanaise qui se délite et s’évapore...

Nada Nassar Chaoul : Au Liban, ce sont deux vieux mondes qui ont disparu...

« Clin d’œil » de Nada Nassar Chaoul : « Humour, nostalgie et effets de mode. » Photo DR

Comment est née votre rubrique « Clin d’œil » dont les billets font aujourd’hui l’objet d’un ouvrage ?

J’avais déjà une expérience du billet dit d’humeur à caractère humoristique dans le magazine d’après-guerre, L’Orient-Express. Cette rubrique s’intitulait Les frimes de L’Orient-Express et ses billets avaient été regroupés dans un livre Frimes et autres délits. De prime abord, dans une publication ouvertement littéraire comme L’Orient littéraire, une rubrique socio-humoristique ne s’imposait pas. Je dois à la confiance qu’a placée en moi Alexandre Najjar et, m’a-t-on murmuré, à l’insistance amicale de feu Jabbour Douaihy, l’existence mensuelle, depuis 2010, de Clin d’œil. Cette confiance du comité de rédaction de L’Orient littéraire est d’autant plus méritoire que ni eux (ni moi-même d’ailleurs !) ne connaissons, à quelques heures de son envoi, le thème du billet du mois ! Au moment de les regrouper dans un livre, j’ai eu le choc agréable de constater qu’il y en avait plus de 100 et qu’aucun article n’était un doublon de l’autre !

Si vous deviez la décrire en quelques lignes, que diriez-vous ?

Humour, nostalgie et effets de mode. L’humour, parfois décapant, est ce que les lecteurs retiennent et attendent de cette rubrique. Son objet privilégié est notre « bonne » société beyrouthine bourgeoise, mais aussi tous les petits métiers qui gravitent autour. Ayant moi-même commis tous les travers et excès que je décris, mon regard est toutefois tolérant. Il s’agit non pas de critique sociale, mais d’autodérision. La nostalgie pour un Liban qui n’est plus, avec ses rites et ses valeurs d’autrefois, est une autre facette des billets, que je décline en souvenirs « sépia » au gré de mon « humeur ». Beaucoup se retrouveront dans la description des grands hôtels de montagne, des restaurants bucoliques dits « casinos » et des saisons de fêtes à la libanaise. Enfin, les effets de mode que je relève avec une certaine férocité ne concernent pas que la mode et la chirurgie esthétique, mais aussi les idées reçues et trendy qu’on se doit de professer et d’ânonner sans aucun esprit critique, « parce que tout le monde le dit ».

Vous êtes juriste, professeure de droit à l’USJ, auteure de plusieurs publications dans ce domaine et, à la fois, dans un autre registre, vous entretenez depuis 2010 votre rubrique « Clin d’œil ». Comment liez-vous ces deux pans de votre vie ?

Et beaucoup d’autres pans, comme bien de femmes ! Je n’ai jamais pensé que je devais présenter une image unitaire et figée de juriste austère, comme ces enseignantes d’école qu’on était choquées, enfants, de rencontrer essayant une robe dans une boutique, croyant qu’elles n’avaient pas de vie en dehors du collège ! Casser les codes ne me fait pas peur, n’étant pas de ceux qui considèrent qu’être sinistre ajoute quoi que ce soit à la compétence académique… Nous avons toujours cultivé l’humour, l’imitation et une forme de détachement ironique en famille (j’ai eu, me dit-on un grand-oncle chroniqueur politique désopilant au Dabbour !) et mon mariage avec un sociologue sagace n’a fait que confirmer la tendance ! En réalité, mes articles, sous une apparente décontraction, ont une forme très rigoureuse issue de ma formation de juriste et mes cours de droit – je l’espère du moins – n’ont jamais manqué d’humour. Chaque pan nourrit et inspire l’autre, sans contradiction aucune. Le droit pose des normes, l’humour les déconstruit et les relativise, dans un mouvement en quelque sorte pendulaire. Je n’ai jamais aimé les choix définitifs, être ceci ou cela. Par nature, j’aime ce qui se complète, être ceci et cela. J’y trouve une harmonie interne et une forme de réalisme qui m’importe plus que tout.

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Dans ces billets, c’est toute la société, ses mœurs et ses travers qui sont desquamés avec humour et parfois de l’ironie. Sous cet emballage, quel regard portez-vous sur la société libanaise ? Qu’est-ce qui vous fascine le plus ?

Je ne porte assurément pas sur la société libanaise un regard dénonciateur ou celui d’un réformateur social. Certes, il y a des excès et une ostentation sombrant parfois dans le ridicule, notamment dans les mariages. C’est une société de spectacle comme la qualifie le sociologue Melhem Chaoul, qui met en scène les événements de sa vie et se met en scène elle-même, se donnant en spectacle, avec un sens très relatif de la préservation de la sphère privée, ce qui, en soi, est fascinant. Le passé douloureux du pays, les angoisses des minorités et l’incertitude des lendemains sont pour beaucoup dans ces comportements consuméristes fébriles « tant qu’on peut encore le faire ». D’autres pays ont connu cela, « les années folles » d’après-guerre, par exemple. Il y a aussi le côté méditerranéen tapageur, le climat clément permettant de vivre souvent à l’extérieur, de voir et d’être vu, et le volume réduit du pays qui accentue la proximité entre les gens. De plus, la corruption et les magouilles aidant, l’ascenseur social fonctionne vite et, au vu de la perméabilité des classes sociales, on peut passer rapidement d’une catégorie socio-économique modeste à une catégorie supérieure riche et, à ce moment, on a vraiment envie que ça se sache ! Tout cela, qui s’accompagne d’une générosité de cœur et d’une convivialité uniques, je ne le condamne pas. En quelque sorte, il m’attendrit. D’une part, parce qu’à l’heure actuelle, tout le monde a compris que cette vie-là ne serait plus jamais possible, du moins pas avec cette insouciance, et la perte de repères est donc cruelle. Et d’autre part, parce que les Libanais ont une faculté étonnante de rebondir, de se refaire, de changer de pays et de métier, et tentent, malgré tout, de préserver leurs rites et leurs moments joyeux. Pas de jugement de valeur donc pour les nôtres, pour ceux qu’on aime.

Il y a des sujets parfois « lourds » comme le rapport aux employées migrantes de maison, les femmes, le rapport à l’argent, la chirurgie esthétique que vous n’hésitez pas à envelopper de drôlerie. On a l’impression que vous vous fichez un peu du politiquement correct…

En tant que juriste, il m’est impossible d’être indifférente aux droits humains, au principe de non-discrimination, aux libertés fondamentales et à l’équité. À condition de bien délimiter le domaine du droit de celui des rapports humains privés, notamment des rapports hommes/femmes. Le droit a pour fonction essentielle de régir les rapports de la sphère publique et ne s’introduit dans la sphère privée qu’en cas de violation grave des droits, de violence ou de délit pénal. D’où le mot de Philippe Malaurie : « Les gens heureux n’ont pas besoin de droit. » Avec l’inflation législative, il y a une extension d’origine anglo-saxonne du domaine des droits. On parle, par exemple, d’un « droit à l’enfant » ou d’un « droit au bonheur ». Or le droit n’est pas outillé pour gérer les multiples nuances des rapports humains. C’est pourquoi il me semble que dans le domaine sensible des rapports entre les sexes, « il devrait s’arrêter à la porte des chambres à coucher ». Le « politiquement correct », tout en ayant au départ les meilleures intentions du monde, s’est transformé au fil du temps et des radicalisations en un nouveau dogme, avec ses principes sine qua non, ses interdits et une forme de pensée unique effrayante. C’est d’autant plus déplorable que c’est du prêt-à-penser, un fast-food intellectuel pour ceux qui ne veulent pas réfléchir par eux-mêmes.

« Clin d’œil » est-il finalement votre manière de cartographier un vieux monde qui semble avoir disparu aujourd’hui ?

Deux vieux mondes ont disparu : celui de nos parents, les années cinquante et soixante jusqu’au début de la guerre, et le nôtre qui est en train maintenant de disparaître sous nos yeux. Le terme « cartographie » est particulièrement approprié pour ma démarche qui est double : la première est une sorte de Carte du tendre des années heureuses, avec ses lieux mythiques, le Grand Hôtel de Sofar, le Saint-Georges, le Paon rouge, et ses personnages hauts en couleur, play-boys tombeurs et hommes d’affaires affairistes. Mais elle est aussi le récit d’une certaine simplicité dans les modes de vie et les rituels, de cette simplicité qui est la marque du vrai chic, pratiquée par une société élitiste, sous la double influence des Missions catholiques et d’une France de la culture et des arts. Ce vieux monde a disparu en tant que tel, mais demeure dans notre mémoire et dans certaines valeurs éthiques et culturelles auxquelles nous restons attachés vaille que vaille. La seconde carte est celle de notre vie depuis les années 90 avec ses excès somptuaires et son insouciance, et celle d’aujourd’hui marquée par les restrictions budgétaires et l’angoisse du lendemain. Ses contours sont encore flous, elle est en devenir et se construit au jour le jour, ce que je tente de reproduire aussi fidèlement que possible dans mes billets. J’espère qu’ils constitueront, pour la génération future, une carte-repère de ces années si contrastées. Vous remarquerez enfin que dans les deux cas il y a un inévitable avant/après, porteur à la fois de nostalgie et de promesses de changement.

Pensez-vous que l’humour peut encore nous sauver quand on vit des choses aussi difficiles au Liban ?

S’il ne « sauve pas », l’humour permet une distanciation par rapport au réel immédiat, à la quotidienneté souvent triviale, et c’est en cela qu’il pourrait s’avérer « salvateur ». « Politesse du désespoir » selon la formule consacrée ou « forme la plus saine de la lucidité » selon Jacques Brel, je dirais que le lien de l’humour avec les difficultés de la vie ou même avec ses drames – le film Plus belle la vie en est la meilleure preuve – n’est nullement inhabituel, mais au contraire organique. Et s’il est vrai qu’on ne peut pas rire de tout, il ne faut pas renoncer à l’humour qui est, tout le monde le sait, une manière de conjurer, en les décrivant avec dérision, nos malheurs et toutes nos peurs… Il semblerait d’ailleurs que la plupart des humoristes aient été des personnes d’un pessimisme noir, notamment Georges Wolinski décrit comme étant un cynique assumé et un pessimiste patenté. Je n’ose pas dire qu’il avait bien raison de l’être, au vu de sa mort tragique dans l’attentat de Charlie Hebdo, je crains que ce ne soit pas là un humour de très bon goût… Et si, à l’heure actuelle, dans notre pauvre Liban, même l’humour ne peut plus nous sauver, je ne vois pas bien quoi ou qui serait encore capable de le faire…

* « Clin d’œil » de Nada Nassar Chaoul, aux éditions L’Orient des livres, signature vendredi 17 décembre 2021 de 17h à 19h30 à l’hôtel Le Gabriel, avenue de l’Indépendance, Beyrouth.


Comment est née votre rubrique « Clin d’œil » dont les billets font aujourd’hui l’objet d’un ouvrage ?J’avais déjà une expérience du billet dit d’humeur à caractère humoristique dans le magazine d’après-guerre, L’Orient-Express. Cette rubrique s’intitulait Les frimes de L’Orient-Express et ses billets avaient été regroupés dans un livre Frimes et autres...

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