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Moyen-Orient - Syrie

Ces agences de voyages européennes qui font visiter la Syrie d’Assad

Ces dernières années, les voyages organisés proposés par des agences occidentales reprennent petit à petit dans le pays ravagé par plus de dix ans de guerre, contribuant à réhabiliter le régime syrien et à accroître ses ressources.

Ces agences de voyages européennes qui font visiter la Syrie d’Assad

Des touristes prennent un selfie devant l’ancien théâtre de Palmyre, en Syrie, le 6 mai 2016. Louai Beshara/AFP

« Destinations obscures ». C’est dans cette section du site internet de l’agence de voyages Soviet Tours, basée à Berlin et réputée pour proposer des visites guidées dans les anciennes républiques soviétiques, qu’on trouve la Syrie. Sous une peinture de Palmyre aux traits orientalistes, la compagnie invite à aller « au-delà des peurs et des stéréotypes dans le berceau de la civilisation ». Une formule qui interpelle quelque peu. Si le régime de Bachar el-Assad a repris une grande partie du territoire syrien avec l’appui de ses alliés russe et iranien, des combats entre les différentes forces en présence secouent régulièrement la province du nord-ouest d’Idleb – dernier bastion aux mains des rebelles – ainsi que le nord-est du pays, tandis que la répression des opposants par le pouvoir se poursuit à travers la Syrie.

Un contexte que Soviet Tours se garde de mentionner sur son site internet. Trois séjours de neuf jours chacun sont d’ores et déjà programmés pour 2022. Ouvert à des groupes allant de quatre à neuf personnes, le voyage prévoit de visiter Damas, Alep, Tartous, Homs, Hama et le krak des Chevaliers, forteresse à l’ouest de la Syrie datant de l’époque des croisades qui a notamment été touchée par des bombardements du régime en juillet 2013 avant d’être reprise par l’armée régulière des mains des rebelles moins d’un an plus tard.

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Si les autorités syriennes avaient fermé les frontières aux touristes dès le début du soulèvement populaire en 2011 et jusqu’en 2016, Soviet Tours a été, en 2017, le « premier opérateur non arabe » à desservir à nouveau le pays pour les « hôtes internationaux après le début du conflit », selon son site web. L’organisation a cependant dû stopper ses activités en Syrie en mars 2020 après que le gouvernement a fermé les frontières pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Mais en septembre dernier, Damas a annoncé qu’il recommençait à délivrer des visas touristiques, incitant des influenceurs sur les réseaux sociaux ainsi que des agences de voyages européennes à se rendre dans le pays ravagé par plus de dix ans de guerre.

Reconstruction

Parmi elles, les compagnies Rocky Road Travel, Clio et Untamed Borders, respectivement basées en Allemagne, en France et en Angleterre, qui proposent toutes des voyages depuis Beyrouth. Les prix des séjours proposés, d’une durée variant d’une semaine à dix jours selon les agences, sont compris entre 1 295 et 3 170 euros par personne. À ce prix, les touristes peuvent se vanter de visiter un pays riche de « dix mille ans d’histoire », qui « vit l’aube de la civilisation et participa dès le IVe millénaire avant J.-C. à l’éclosion des grands foyers urbains », souligne Clio sur son site internet. Si les formules et les photographies mises à la disposition du public par ces compagnies sont toutes plus attrayantes les unes que les autres, rappelant l’important patrimoine archéologique et historique de la Syrie, la réalité est bien moins rose. La majeure partie des villes et leurs infrastructures ont été emportées dans les bombardements menés par le régime, qui est aujourd’hui incapable de financer une reconstruction estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Alors qu’au moins 350 000 personnes ont été tuées depuis le soulèvement populaire de mars 2011, la moitié de la population a été déplacée, dont cinq millions à l’étranger. Pour ceux qui sont restés, l’aggravation de la situation économique a bouleversé tous les aspects du quotidien, en particulier dans les zones tenues par le régime. Si ces régions subissent de longues heures de coupures d’électricité, des pénuries de gaz et de carburant, ainsi que de pain, l’entrée en vigueur en juin 2020 de la loi César – sanctionnant toute personne ou institution collaborant avec le régime syrien – a aussi resserré l’étau sur la population. En février dernier, un rapport publié par le Programme alimentaire mondial (PAM) établissait que 12,4 millions de Syriens ne savaient pas comment ils allaient se procurer leur prochain repas.

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Une situation qui n’empêche pas Rocky Road Travel de déclarer sur son site internet qu’« après des années de guerre civile, la Syrie commence à revenir à un niveau de normalité jamais vu depuis des années ». Ces mots de la société allemande, qui se targue d’être « l’une des seules agences de voyages » à proposer actuellement des visites de groupes dans le pays et dont le séjour de mars affiche déjà complet, rappellent le narratif employé par Damas au sujet de la « stabilisation » de la Syrie. Depuis plusieurs mois, Bachar el-Assad fait d’ailleurs des pas significatifs en vue de faire son retour diplomatique dans les enceintes internationales. Le président syrien a notamment rencontré le 9 novembre à Damas le ministre émirati des Affaires étrangères, signe de la volonté d’Abou Dhabi de passer à la vitesse supérieure après avoir ouvertement affiché son désir de ramener la Syrie dans le giron arabe.

Raisons morales

S’ils se défendent de faire le jeu du régime Assad, ces voyagistes européens interdisent pourtant aux journalistes et aux travailleurs humanitaires de faire partie du voyage. Selon un client ayant contacté Rocky Road Travel, « les autorités syriennes demandent une preuve d’emploi afin de s’assurer que votre travail actuel n’est pas lié à ces domaines ». « Une lettre de votre employeur ou une carte de visite prouvant votre activité professionnelle actuelle est requise », rapporte-t-il à L’Orient-Le Jour. L’agence n’a pas donné suite à nos sollicitations. Contactée par L’OLJ, une cliente a indiqué que Soviet Tours, également basée en Allemagne, a déclaré par mail ne pas pratiquer « le tourisme de guerre ». L’agence n’a également pas donné suite à notre demande d’interview.

Sur son site web, Soviet Tours a toutefois pris la peine de consacrer une réponse d’une page à la question, soulevée par les critiques, de savoir s’« il est éthique de voyager en Syrie ». « Qu’en est-il de visiter des pays comme la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte ou même la Thaïlande ? Leurs gouvernements sont-ils vraiment plus doux et moins sanguinaires que ceux d’Assad ? » interroge la compagnie. « Si nous condamnons les voyages en Syrie pour des raisons morales, alors, selon la même logique, nous ne devrions pas voyager dans 90 % des pays du monde », affirme-t-elle.

Aux yeux de nombreux observateurs et opposants au régime syrien, cet argument est cependant dénué de sens. « Cela ne vous fournit pas une bonne excuse morale pour embrasser le régime syrien. Le pays est toujours en état de guerre, que le gouvernement l’admette ou non », fustige Mohammad el-Abdallah, directeur de l’organisation Syria Justice and Accountability Center (SJAC).

Les touristes européens contribuent également à renflouer les caisses de l’État en apportant des devises étrangères. Les voyageurs sont contraints dès leur arrivée de payer leur visa en dollars, à un prix estimé entre 70 et 160 selon le pays d’origine. Une dépense qui n’est pas prise en charge par les agences. Ils peuvent également, s’ils le souhaitent, échanger leur argent en livres syriennes à la frontière à un taux de 2 500 livres pour un dollar, alors que le taux sur le marché noir est presque deux fois plus avantageux. Difficile de savoir à quel point leurs dépenses profitent au régime face au manque de données disponibles. « Cependant, ces compagnies passent souvent des accords avec les restaurants et les hôtels qui appartiennent au cercle restreint du gouvernement, qui en ressort gagnant », résume Mohammad el-Abdallah.

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Selon un rapport publié en 2020 par le Syrian Center for Policy Research, la Syrie a perdu les deux tiers de son PIB, passé de 60 milliards de dollars en 2010 à 20 milliards en 2019. « Alors qu’ils profitent de leur séjour dans les endroits huppés de la capitale tandis que le reste du pays meurt de faim, les touristes contribuent également indirectement à alimenter un récit qui nuit à la sécurité des réfugiés », poursuit Mohammad el-Abdallah. Depuis mai dernier, le Danemark a notamment commencé à révoquer les permis de séjour de centaines de réfugiés syriens, estimant que la situation dans la capitale et ses alentours est désormais « sûre ». Les gouvernements français, allemand et britannique continuent, de surcroît, de déconseiller à leurs ressortissants de se rendre en Syrie compte tenu de la situation sécuritaire et du risque de répression exercée par Damas, avec qui ils n’ont pas normalisé leurs relations. « Des agences de voyages proposent des séjours touristiques en Syrie. Il est rappelé que tout déplacement en Syrie, y compris à Damas, Alep et Palmyre, est formellement déconseillé en raison des risques élevés auxquels s’exposent les voyageurs », souligne le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères sur son site.

Traverser l’autoroute

De leur côté, les agences de tourisme insistent sur le fait que toutes les étapes du circuit sont « relativement sûres ». « Toutes les zones que nous visitons sont relativement sûres et loin des zones de combat actives », a déclaré par mail Soviet Tours à la cliente précitée.

Sur le site internet de la compagnie anglaise Untamed Borders, la Syrie est la seule destination pour laquelle aucune information n’est disponible, à moins de contacter le voyagiste directement. Interrogé par L’Orient-Le Jour, James Willcox, fondateur de cette agence, assure que le voyage n’inclut pas les régions proches des zones de conflits. « Nous évaluons les risques et mettons en place des procédures pour (les) atténuer. Si nous pensons que nous ne pouvons pas atténuer les risques à un niveau acceptable, nous n’organisons pas de voyage », insiste-t-il, tout en se défendant de travailler en collaboration avec le régime. « Nous travaillons avec une entreprise partenaire agréée et des guides touristiques syriens. Il s’agit d’entreprises privées qui ne travaillent pas pour le gouvernement », assure-t-il. Une information difficilement vérifiable, mais certains spécialistes affirment que ce n’est pas toujours le cas. « Habituellement, les agences de voyages travaillent conjointement avec des Syriens associés au gouvernement. À partir de là, tout le voyage est guidé par ce que les autorités souhaitent montrer, observe Mohammad el-Abdallah. Les touristes ne verront jamais la vraie Syrie, ils ne traverseront jamais l’autoroute entre Damas et Douma pour constater les dégâts des bombardements russes dans cette banlieue de la capitale, mais seront au contraire confinés dans les quartiers chics où il y a tout le temps de l’eau, de l’électricité et internet, pour véhiculer cette image à leur retour. »


« Destinations obscures ». C’est dans cette section du site internet de l’agence de voyages Soviet Tours, basée à Berlin et réputée pour proposer des visites guidées dans les anciennes républiques soviétiques, qu’on trouve la Syrie. Sous une peinture de Palmyre aux traits orientalistes, la compagnie invite à aller « au-delà des peurs et des stéréotypes dans le...

commentaires (8)

On va bien en Europe et aux Etats-Unis. Or ce sont ces pays, plus que le régime d'Assad qui sont responsables des migrations catastrophiques, ceux-là même qui jouent les vierges effarouchées en invoquant les droits de l'homme alors qu'ils ont poussé les migrants sur les routes en les envahissant sur la "foi" des mensonges, comme en Irak, en infligeant des embargos économiques qui ne font souffrir que des civils innocents, en mettant des populations en danger avec leurs "courageuses" débâcles. Qu'on pense du régime syrien ce qu'on voudra, mais qu'on regarde aussi les crimes contre l'humanité des autres puissances : qu'elles balaient devant leur porte!

Politiquement incorrect(e)

21 h 07, le 23 novembre 2021

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Commentaires (8)

  • On va bien en Europe et aux Etats-Unis. Or ce sont ces pays, plus que le régime d'Assad qui sont responsables des migrations catastrophiques, ceux-là même qui jouent les vierges effarouchées en invoquant les droits de l'homme alors qu'ils ont poussé les migrants sur les routes en les envahissant sur la "foi" des mensonges, comme en Irak, en infligeant des embargos économiques qui ne font souffrir que des civils innocents, en mettant des populations en danger avec leurs "courageuses" débâcles. Qu'on pense du régime syrien ce qu'on voudra, mais qu'on regarde aussi les crimes contre l'humanité des autres puissances : qu'elles balaient devant leur porte!

    Politiquement incorrect(e)

    21 h 07, le 23 novembre 2021

  • Votre article est biasé car car de nombreux voyageurs sont allé en Syrie et se sent senti pleinement en sécurité . Peut etre que L'OLJ devrait aussi y organiser un voyage pour avoir un avis plus objectif !

    nabil zorkot

    22 h 34, le 18 novembre 2021

  • Je reviens justement de Syrie avec une agence que vous ne citez pas. Votre article contient de nombreuses erreurs et est totalement partial comme d'ailleurs tout ce que vous écrivez sur la Syrie.

    de Lacoste Antoine

    21 h 08, le 18 novembre 2021

  • C’est facile d’accuser et traiter des pays comme étant sanguinaire. Par ordre , depuis 1960 a 2021 veuillez classer ces pays responsables de MORTS de civils pour raisons politiques ,économiques ,occupation, guerre : Afrique du Sud , Chine, Angleterre , Liban , Russie ,Niger , Syrie , USA , France , Nigeria , Irak , Afghanistan , Arabie Saoudite , Yémen , Libye , Mali , UAE, Birmanie , Pakistan etc. etc. Pourtant les voyages organisés continuent ….

    aliosha

    13 h 16, le 18 novembre 2021

  • Dictature , Assassin , Génocide ETc.. Allez On peut utiliser toutes les expressions et toutes les descriptions dans toutes langues MAIS, il y a le MAIS : NOUS ON CRITIQUE , ET ON DORT ! LE TEMPS PASSE !! Nous polluons, Nous brulons nos campagnes, nos sites se DÉCOMPOSENT, Nous sommes des révolutionnaires ( petit R ), des inutiles / prétentieux et encore une fois GRAND CRITIQUE . EUX (les Syriens) au moins essayent de travailler ....

    aliosha

    12 h 27, le 18 novembre 2021

  • Là où il a de l'argent à faire il n'y a pas d'humanité ni de respect ... les charognards vivent sur la dépouille des estropiés

    Zeidan

    12 h 02, le 18 novembre 2021

  • comme quoi, si la raison du plus fort est toujours la plus forte celle du plus sanguinaire l'est tout autant. PS. faut avouer que le pouvoir syrien a beau etre assassin, il a au moins l'intelligence de vouloir reprendre vie grace aux initiatives intelligentes dont nos Kellon manquent cruellement

    Gaby SIOUFI

    08 h 38, le 18 novembre 2021

  • La Syrie,de berceau de la civilisation a berceau de la barbarie …..lorsque un dictateur genocide decide de rester au pouvoir quitte a crucifier son pays…..

    HABIBI FRANCAIS

    07 h 22, le 18 novembre 2021

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