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Idées - Point de vue

Le Liban pourrait-il faire les frais d’un rapprochement possible entre Damas et les pays du Golfe ?

Le Liban pourrait-il faire les frais d’un rapprochement possible entre Damas et les pays du Golfe ?

Photo d’illustration : une entrevue au Liban entre le président syrien Bachar el-Assad et l’ancien roi Abdallah d’Arabie saoudite au palais présidentiel de Baabda, en juillet 2010. Archives AFP

Comment les pays du Golfe pourraient-ils restaurer une partie de leur influence perdue au Liban ? La question peut sembler saugrenue à l’heure où les tensions entre l’Arabie saoudite et le pays du Cèdre ont été ravivées par l’embargo prononcé par Riyad sur les fruits et légumes libanais, et, plus largement, où les Saoudiens semblent plus que jamais avoir abandonné le pays à l’Iran via le Hezbollah...

Il reste que, dans une perspective de limitation de l’influence iranienne dans la région, l’abandon pur et simple du Liban ne constitue pas une stratégie. On pourrait aussi imaginer que les Saoudiens et les Émiratis fassent le constat que partout où le soi-disant « axe de la résistance » est intervenu, cela s’est traduit par des échecs et des faillites. Ils pourraient donc être tentés de laisser le Liban se fissurer encore davantage afin de fragiliser le Hezbollah, dans un contexte où son contrôle du pays s’érode lentement et où les clivages politiques semblent être devenus irréconciliables. Les dispositions prises par le parti de Dieu pour tenter de protéger ses partisans de la catastrophe annoncée témoignent d’ailleurs de l’affaiblissement anticipé de sa capacité à reconstituer la façade de l’État à son avantage.

Cependant, deux arguments invalident cette hypothèse. D’une part, un tel pari ne leur offre aucune certitude quant à la capacité d’y façonner l’avenir. D’autre part, ce n’est pas ainsi que les Saoudiens et les Émiratis ont jusque là abordé leur confrontation, au Yémen ou en Syrie, avec un pays comme l’Iran dont ils sont sans doute conscients qu’il est mieux équipé qu’eux pour survivre dans le chaos.

Dès lors, les pays du Golfe pourraient être amenés à suivre une autre voie : s’ils partent du principe qu’éliminer l’Iran du Levant est une illusion, mais qu’ils cherchent quand même à ce que le Liban ne soit pas entièrement sous sa coupe et ne soit pas dirigé aussi ouvertement contre eux, l’une des clés de cette équation pourrait se trouver du côté de Damas. De fait, les positions de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis à l’égard de la Syrie ont sensiblement évolué ces derniers mois, et il n’est pas absurde de voir dans l’enchaînement des évènements autant de signaux d’un rapprochement en cours. Les Émiratis ont rouvert une ambassade à Damas en 2018, et de multiples signes récents témoignent d’une volonté arabe de ramener la Syrie au sein de la Ligue arabe. Les Saoudiens ont certes adopté une approche jusque-là plus prudente, mais la visite, cette semaine à Damas, d’une délégation conduite par le chef du renseignement saoudien, Khaled Humaidan, semble indiquer que le royaume devrait suivre le mouvement général. Dès lors, quelles seraient les implications potentielles d’un tel scénario, notamment pour le Liban ?

Prix à payer

Cela suppose d’abord de se demander quel prix les États arabes et la Syrie fixeront respectivement à ce rapprochement. Les pays du Golfe, estimant que la Syrie est exceptionnellement vulnérable – avec des coûts de reconstruction estimés en 2019 entre 200 et 400 milliards de dollars –, exigeront très probablement qu’elle revoie à la baisse ses relations avec l’Iran. Assad ne voudra pas le faire, mais ses options sont limitées : d’un côté, il ne peut faire la fine bouche en raison du manque de financements internationaux potentiels pour la reconstruction du pays ; de l’autre, il ne lui sera pas facile de réduire ses liens avec Téhéran, tant le pouvoir iranien est étendu jusqu’aux principales institutions de sécurité et de renseignements du régime. Il pourrait toutefois compter sur le soutien de la Russie, qui a également étendu son influence sur les appareils militaire et sécuritaire syriens, et semble plus désireux que Téhéran de stabiliser la Syrie au sein d’un consensus arabe. Le président syrien pourrait également tenter de s’appuyer sur la légitimité factice et l’élan que lui donnera sa victoire aux prochaines élections.

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Du coup, sans rompre avec l’Iran, Assad pourrait satisfaire en partie les prétentions arabes sur le sujet. Mais que demanderait-il en échange ? C’est là que les choses pourraient se compliquer pour les Libanais : il pourrait en effet demander le retour de son influence perdue au pays du Cèdre. Certes, les structures de cette influence seraient bien différentes par rapport à la période du déploiement de l’armée syrienne dans le pays, dans la mesure où cela se traduirait cette fois par une sorte de partage avec Téhéran.

Assad pourrait par exemple s’assurer de pouvoir nommer un certain nombre de députés au Parlement et que les différents États arabes obligent leurs alliés locaux à inclure des politiciens prosyriens dans leurs listes électorales. Il pourrait également aller plus loin, et demander à avoir son mot à dire sur le choix du président, du Premier ministre et du président du Parlement. Voire chercher, une fois son appétit aiguisé, à ancrer cette situation en renforçant la collaboration de ses services avec l’armée et les services de renseignements libanais.

Quels seraient les avantages d’un tel scenario pour les États du Golfe ? D’abord, ils pourraient considérer un contrôle syrien accru sur le Liban comme un moyen de réduire l’empreinte de l’Iran en Syrie et au Liban – a fortiori si cela permet de débloquer l’aide financière arabe pour Beyrouth. Ensuite, ils pourraient voir dans cette solution, comme en 1990, un moyen de stabiliser un pays chroniquement dysfonctionnel. Enfin, cette nouvelle situation pourrait potentiellement ouvrir la porte à des accords arabo-israéliens plus larges incluant le Levant. La culpabilité d’abandonner le Liban ne constituerait en aucun cas un obstacle : le pays est devenu un tel casse-tête pour le monde arabe que le cantonner sous la domination d’un État régional ne poserait aucun problème – tant qu’il s’agit d’un État arabe.

Craintes

La crainte d’un tel scenario pourrait donc expliquer en partie le refus du Hezbollah de faire pression sur Gebran Bassil dans le processus de formation du gouvernement : sachant que le principal rival de ce dernier à la prochaine élection présidentielle est Sleiman Frangié, un proche allié d’Assad, affaiblir Bassil renforcerait à son détriment la main des Syriens au Liban. Une perspective d’autant plus inquiétante pour lui que les États arabes et la Russie semblent être a priori sur la même longueur d’onde : reconstituer un semblant d’ordre arabe leur permettrait de ramener une certaine stabilité en Syrie et dans une région en proie depuis une décennie à la violence et aux conséquences des ambitions expansionnistes de l’Iran. Le Hezbollah et les Iraniens font ainsi face à des attaques israéliennes incessantes en Syrie, sans aucun soutien russe. Moscou élabore par ailleurs des accords sur la Syrie avec des puissances régionales situées aux antipodes : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, mais aussi le Qatar et la Turquie. Et le processus d’Astana, qui avait amené l’Iran à participer à un format de négociation tripartite avec la Russie et la Turquie pour aborder la situation syrienne, est tombé à l’eau.

Bien qu’alliés au niveau régional, le Hezbollah et la Syrie deviendraient ainsi concurrents au Liban, le parti de Dieu risquant de perdre une partie des gains réalisés après le retrait syrien en 2005. Ce contexte explique la ligne de fracture qui a commencé à émerger entre les alliés de la Syrie et de l’Iran au Liban à travers plusieurs polémiques ayant agité la classe politique ces dernières semaines – de la charge récente contre Gebran Bassil d’Élie Ferzli, vice-président de la Chambre des députés et proche de Damas ; aux divergences croissantes apparaissant entre Amal et le Hezbollah sur la présidence Aoun et les relations avec le CPL. Si un tel scenario est bien sur la table des États du Golfe, ils doivent cependant rester réalistes : le régime d’Assad cherchera presque certainement à empocher tout avantage qu’il pourra obtenir au Liban sans pour autant céder beaucoup sur l’Iran avec lequel il ne rompra jamais au final. Les Syriens préfèrent se positionner à mi-chemin entre les États arabes, la Russie et l’Iran pour jouer toutes les parties les unes contre les autres à leur propre avantage. Ce pari fonctionnera-t-il ?

Ce texte est une traduction synthétique d’un article publié en anglais sur Diwan.

Rédacteur en chef de « Diwan », le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie MEC. Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square : an Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).


Comment les pays du Golfe pourraient-ils restaurer une partie de leur influence perdue au Liban ? La question peut sembler saugrenue à l’heure où les tensions entre l’Arabie saoudite et le pays du Cèdre ont été ravivées par l’embargo prononcé par Riyad sur les fruits et légumes libanais, et, plus largement, où les Saoudiens semblent plus que jamais avoir abandonné le pays à...

commentaires (6)

Ibn Salman, a mal calculé son engagement contre les housis autrement indirectement, il a joué avec l'Iran. Aujourd'hui, il le regrette, et cherche une échappatoire. Mais, il se trompe en croyant que son rapprochement avec la Syrie va l'aider à s'en sortir. Il a oublié que ce qui reste de la Syrie, est sous dominance Russe, Turque, Kurde, et américaine. Mieux vaut consulter ailleurs.

Esber

11 h 15, le 09 mai 2021

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Commentaires (6)

  • Ibn Salman, a mal calculé son engagement contre les housis autrement indirectement, il a joué avec l'Iran. Aujourd'hui, il le regrette, et cherche une échappatoire. Mais, il se trompe en croyant que son rapprochement avec la Syrie va l'aider à s'en sortir. Il a oublié que ce qui reste de la Syrie, est sous dominance Russe, Turque, Kurde, et américaine. Mieux vaut consulter ailleurs.

    Esber

    11 h 15, le 09 mai 2021

  • C’est une question qu’il faut poser au Hezbollah lui qui n’a jamais voulu d’eux alors que leur plus proche allié leur met un beau vent toutes voiles déployées !

    PHENICIA

    17 h 53, le 08 mai 2021

  • Pour que le Liban ne soit pas inquiété des réconciliations et des nouveaux partenariats qui se font et se défont depuis des siècles, il a falloir se débarrasser des mercenaires intérieurs qui mêlent ce petit pays aux conflits extérieurs. C’est notre seul salut comme le répètent tous les gens censés dans notre pays. La neutralité du Liban sera sa force dans ce monde sanguinaire qui n’arrive pas établir une paix durable par susceptibilité confessionnelles et personnelles dont le Liban n’a rien à cirer ni à gagner.

    Sissi zayyat

    16 h 14, le 08 mai 2021

  • On peut tout attendre du machiavelique genocide en poste a Damas....meme une paix avec Israel afin de se maintenir au pouvoir et echapper a la justice internationale pour ses crimes.

    HABIBI FRANCAIS

    09 h 04, le 08 mai 2021

  • L’imposture de l’Axe n’aurait jamais pu exister sans le régime assadien qui a importé au Liban les pasdaran et leur Parti (du Diable). Sans Assad l’Axe de l’Imposture s’effondre comme un château de cartes. Ni Assad ne peut rompre avec l’Axe ni l’Axe exclure Assad. Il suffirait d’une politique claire de la « communauté internationale » vis à vis du régime iranien: pas de discussion viennoise ou autre levée de sanctions sans renoncement au projet impérialiste pasdaran de constituer un Israël chiite de Bagdad à Damas et d’asservir le Liban à ce nouvel Israël chiite qui existe déjà officieusement et qui est pire que l’Israël sioniste. Au sein même du régime iranien il existe des tendances nationalistes « isolationnistes » en opposition avec la junte des pasdaran qui certes tient le haut du pavé. Et alors cette attitude ferme de la communauté internationale contribuerait à détacher l’Iran lui-même de l’Axe de l’Imposture. L’absence de fermeté chez les USA et la France en particulier laisse supposer de larges complicités entre leurs « grands comptes » et la junte des pasdaran. Et on va dissimuler cette complicité en recommençant les supplications à Assad pour qu’il s’éloigne de l’Iran, vieille recette usée depuis 40 ans qui n’a jamais marché.

    Citoyen libanais

    08 h 51, le 08 mai 2021

  • A première vue, (tout comme le retour de Biden dans l'accord iranien), un réchauffement des relations saoudienne avec ses ennemis que sont Damas et Téhéran peut être inquiétant pour le Liban.

    Yves Prevost

    06 h 56, le 08 mai 2021

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