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Culture - Peinture

Pour Émilio Trad, tous les chemins mènent à l’Italie

« Le passage », tel est l’intitulé de l’exposition d’Émilio Trad, organisée par Cheriff Tabet, à la galerie parisienne Francis Barlier, du 9 novembre au 13 décembre. Entre ses toiles achevées et celles qui se préparent, le peintre argentin d’origine libanaise partage sa vision abstraite et spirituelle du geste artistique, en soulignant le mystère de cette quête infatigable d’harmonie.

Pour Émilio Trad, tous les chemins mènent à l’Italie

Émilio Trad : « Il y a un côté magique : quand je me mets à travailler, je pars, je suis absent et je me surprends moi-même du résultat. » Photo William Lambert

Dans l’atelier parisien d’Émilio Trad, situé à deux pas de la Porte de Vincennes, des toiles attendent d’être exposées à la galerie Francis Barlier, dans une initiative du galeriste Cheriff Tabet. Pour travailler, l’artiste s’installe tout près de la porte d’entrée, où il a mis en place trois types de lampes, afin de créer une lumière du jour artificielle, pour pouvoir travailler de jour comme de nuit. Un petit couloir permet au peintre de prendre du recul afin de découvrir sa toile une fois qu’elle est terminée. « Il y a un côté magique : quand je me mets à travailler, je pars, je suis absent et je me surprends moi-même du résultat. C’est comme si je n’avais pas été là et que je reprenais conscience une fois l’œuvre terminée », confie celui qui a grandi et étudié les beaux-arts à Buenos Aires, où son grand-père a débarqué depuis Beyrouth en 1909.

Un autoportrait aux teintes ocres met en valeur le regard interrogateur et percutant de l’artiste, ses mains, dont l’élan incarne le geste créateur, et dans la partie supérieure de la toile, l’héritage pictural dans lequel s’inscrit le peintre. Les cieux florentins rappellent la dimension binaire de l’existence par la coexistence picturale des temporalités. La ville de Florence est représentée dans des tonalités orangées, sa symétrie est valorisée par le jeu des perspectives. Une dimension plus abstraite est suggérée par une sorte de médaillon qui surplombe la ville, et qui fait écho au motif de la Vierge et l’enfant de Léonard de Vinci. Les deux personnages semblent veiller sur une harmonie urbaine sublimée. La vision du 15 avril représente l’île de la Cité, à l’heure précise où l’obscurité est en train de recouvrir le bleu encore tendre du ciel. On perçoit un incendie entre les deux tours, l’intensité de la teinte orangée augure d’un feu aux dimensions déjà incontrôlables, qui laisse échapper une fumée dense et sombre. Au cœur de ce gris tortueux, se dessine La dame à l’hermine de Léonard de Vinci. Cette citation picturale laisse apparaître une jeune fille dont le regard est confiant et de biais. Elle tient dans ses bras un agneau, qui peut évoquer le motif christique ou bien celui de la vulnérabilité, et semble inviter le public à changer de perspective, puisque son visage est éclairé par une lumière qui vient du hors-champ. Les mains du personnage constituent le point focal de l’œuvre : est-ce un moyen d’insister sur l’enjeu de la reconstruction artisanale de l’édifice par le travail de l’homme ? Le clin d’œil à Léonard de Vinci est-il un moyen de rappeler la pérennité de l’art, au-delà de sa manifestation sensible et de sa dimension spirituelle en dehors de l’espace-temps dans lequel se situe le thème évoqué ?

« Les toiles exposées à la galerie Barlier ont été faites pendant le confinement, alors que j’habitais à Séville. Plusieurs de mes toiles résonnent entre des villes et des œuvres d’art, comme celles de Léonard de Vinci, Antonello de Messine, Vermeer, Velasquez... S’il y a un pays qui m’inspire énormément par ses peintres et par la beauté de ses villes, c’est l’Italie. Ce qui m’intéresse dans la peinture, ce ne sont pas les thèmes, mais le travail de l’harmonie. Le thème est un prétexte pour entrer dans un tableau, ce qui importe est presque physique et mathématique », précise celui qui présente au public une vingtaine de toiles et une dizaine de triptyques, dont Tous les chemins mènent à Rome. Cette lecture ternaire à double face permet de jouer sur la symbolique eschatologique et ses mystères. D’un côté, la place Saint-Pierre, surplombée d’une coupole dorée et d’une immense clé. De l’autre, une représentation des destins contrastés des âmes, qui réactivent des motifs religieux et païens.


« Sevillana », triptyque côté verso, Émilio Trad, huile sur toile, 50 x 60 cm.

« Quand on est perméable à la beauté même, comment l’expliquer ? »

« L’abstrait se trouve dans le rapport entre le silence et l’espace travaillé, un thème a besoin, comme en musique, de silence pour être soutenu, c’est une question d’harmonie. La peinture est abstraite : quand on est perméable à la beauté même, comment l’expliquer ? La question est de savoir comment concrétiser ce sentiment qui passe. Il suffit de se retrouver devant la façade de Notre-Dame, tout y est, il n’y a rien à dire », explique celui qui introduit souvent des collages de journaux sur ses toiles. « Je laisse apparaître des textes, ou des mots qui m’intéressent, toujours en français, ce qui permet une lecture à plusieurs niveaux. La première concerne le thème représenté, la deuxième est liée à la géométrie et au travail de l’espace, des proportions et de l’harmonie ; et la troisième intègre la superposition des mots sur la toile », poursuit celui qui a effectué plusieurs pèlerinages à pied, celui de Compostelle, puis le trajet entre Paris et Rome. « J’ai apprécié leur dimension spirituelle et la rencontre qu’ils permettent avec soi-même, ce que l’art rend possible également. Peindre est un cheminement personnel, mes œuvres sont comme une grande chaîne, un tableau en appelle un autre, et rien n’est programmé à l’avance. Je voyage beaucoup, mais le lieu où je me trouve importe peu finalement, ce qui compte à la fin c’est l’espace intérieur », précise Émilio Trad en souriant. Ses œuvres connaissent un réel engouement dans plusieurs pays, dont le Liban, depuis sa première exposition à Beyrouth en 1996. En février prochain, une exposition de son travail est d’ailleurs prévue à la galerie Cheriff Tabet.


« Tous les chemins mènent à Rome », triptyque côté verso, Émilio Trad, huile sur bois, 50 x 60 cm.

« Je connais Émilio depuis plusieurs années et j’ai pu acheter de nombreuses toiles qui représentent les différentes périodes de sa carrière, indique Cheriff Tabet. En 2017, c’est d’ailleurs avec une exposition solo d’Émilio Trad qu’il a inauguré sa galerie beyrouthine. » « Il était donc logique pour ma première activité en France, estime Tabet, de m’unir avec la galerie Barlier pour exposer cet artiste avec lequel nous avons l’habitude de collaborer. J’apprécie sa peinture figurative et très symbolique, qui présente des sujets d’actualité, en mêlant à des œuvres de grands maîtres de la peinture, sa vision d’un monde en perpétuel renouvellement. Émilio est probablement l’un des derniers artistes à se concentrer sur la peinture figurative à thème », analyse le galeriste qui est en train de programmer en parallèle une exposition du peintre David Daoud, en février 2022, dans une galerie de la rue de Seine. En juin 2022, un troisième événement est prévu, pour présenter les œuvres de plusieurs jeunes peintres libanais. « Leur travail reflète la bonne santé de l’art au Liban, en dépit d’une situation très compliquée aujourd’hui. Même si des galeries ont dû fermer à cause de la situation économique, d’autres sont en train d’ouvrir. Notre galerie a été détruite le 4 août, mais deux mois plus tard, nous étions opérationnels. Nous représentons actuellement huit jeunes artistes libanais et quelques artistes étrangers : l’art a toujours une place déterminante dans notre pays », conclut Tabet avec conviction.

Dans l’atelier parisien d’Émilio Trad, situé à deux pas de la Porte de Vincennes, des toiles attendent d’être exposées à la galerie Francis Barlier, dans une initiative du galeriste Cheriff Tabet. Pour travailler, l’artiste s’installe tout près de la porte d’entrée, où il a mis en place trois types de lampes, afin de créer une lumière du jour artificielle, pour pouvoir...
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