Entretiens Rencontre

Beyrouth, carrefour de la BD

L’auteure Suisse Hélène Becquelin et l’auteur tunisien Othman Selmi faisaient partie des invités du Beyrouth BD Festival. Rencontre croisée entre deux dessinateurs qui puisent dans le réel la matière de leurs récits, qu’ils soient autobiographiques ou documentaires.

Beyrouth, carrefour de la BD

Aviez-vous, avant votre présence au Beyrouth BD Festival, un lien avec Beyrouth ?

Hélène Becquelin : C’était ma première venue. Beaucoup d’amis étaient inquiets à l’idée que je m’y rende. Mais finalement, ce qui me reste du voyage, ce sont les rencontres et toute l’énergie que j’y ai trouvé. J’ai choisi ce métier pour être tranquille chez moi, mais quand l’occasion se présente, à travers la BD, de voyager, je dis oui tout de suite. C’était Yaoundé il y a deux ans, c’est Beyrouth aujourd’hui.

Othman Selmi : De mon côté, c’était mon quatrième passage à Beyrouth. L’occasion s’était déjà présentée à travers ma collaboration avec Legal Agenda, qui a une édition libanaise et une édition tunisienne. Un autre voyage au Liban s’est déroulé à l’occasion de la remise du prix Mahmoud Kahil, lors de laquelle j’ai été récompensé. J’étais également venu en 2013 pour une exposition au Palais de l’Unesco qui a finalement été annulée suite à un attentat.

Quel souvenir gardez-vous du Beyrouth BD Festival ?

Hélène Becquelin : Ce qui m’a le plus marquée, c’est la connexion qui existe entre les dessinateurs du Moyen-Orient et du Maghreb. Il y a entre eux une belle complicité, une force collective que je n’ai jamais trouvée en Suisse. Il y a chez beaucoup un aspect subversif qui m’a marquée. J’ai moi-même un côté punk, underground, qui ne transparaît pas toujours, puisque, de l’extérieur, beaucoup pensent que dès lors qu’on fait de la BD, on travaille simplement pour les enfants. Tout cela m’a évoqué mes années 80.

Othman Selmi : Beaucoup de choses se passent au Liban autour de la bande dessinée, mais elles nous arrivent de manière éparpillée. Lorsque j’ai été contacté par l’Institut français, qui m’a informé du programme du festival, j’ai été très enthousiasmé par la quantité d’événements qui allaient être condensés sur cinq jours. Ce que dit Hélène est en partie vrai : nous nous connaissons généralement, entre auteurs des pays arabes, mais ce sont parfois des liens distendus ou virtuels. Un festival comme celui de Beyrouth est l’occasion de se côtoyer réellement pendant plusieurs jours. C’est le cas par exemple de l’Irakien Hussein Adil, dont je ne connaissais le travail jusque-là qu’à travers les réseaux sociaux.

Pourriez-vous nous présenter l’environnement éditorial en Tunisie et en Suisse pour ce qui est de la bande dessinée ? Existe-t-il des structures éditoriales qui se consacrent à l’édition de BD ? Des collectifs ?

Othman Selmi : On a passé plusieurs décennies difficiles, durant lesquelles beaucoup de maisons ont fermé à cause de la censure et par manque de subventions. Depuis dix ans, les choses reprennent, mais lentement. J’avais moi-même arrêté de faire de la bande dessinée puisque je n’arrivais à en produire que dans le cadre de revues pour enfants et que j’aspirais à autre chose. Je n’ai repris le chemin de la BD qu’en 2011, quand le climat du pays s’est mieux prêté à des créations dont les thématiques sont plus libres, qu’elles soient sociales ou politiques.

Hélène Becquelin : En Suisse, il y a deux langues et plein de petites régions. La bande dessinée suisse-allemande est très dynamique, autour de grosses pointures comme Thomas Ott. C’est la scène zurichoise que je découvre chaque année lorsque je me rends au festival Fumetto de Lucerne. Il existe aussi un excellent musée de la bande dessinée à Bâle. De mon côté, en Suisse romande, c’est un autre monde, directement influencé par la bande dessinée franco-belge. Lausanne où j’habite tourne le dos à Genève.

Vous faites tous les deux de la bande dessinée intimement liée au réel : Hélène dans le registre autobiographique, Othman sur des thématiques sociales.

Othman Selmi : Je suis intéressé par les problèmes du quotidien de la société qui m’entoure, des gens qui vivent en marge. La bande dessinée peut leur offrir une voix. La bande dessinée peut aussi permettre de raconter la grande Histoire de manière alternative. J’ai récemment travaillé avec la version tunisienne de Legal Agenda sur une histoire de trois cents ans de taxation en Tunisie. Étudier ce sujet permet de comprendre les inégalités actuelles entre les régions et les classes. Décrypter ces mécanismes m’intéresse. Ce type de travail est principalement documentaire, mais dans tout travail de documentation, il y a des zones creuses dans lesquelles il faut broder, pour préserver le fil narratif. Une part de fiction s’était aussi immiscée dans un précédent travail que j’avais réalisé sur des migrants de l’Afrique subsaharienne qui, arrivant en Tunisie, vivent dans des conditions difficiles et subissent le racisme : j’avais imaginé des monologues qui servent de fil conducteur tout le long du récit.

Hélène Becquelin : Lorsque je faisais mes études aux Beaux-Arts, je voulais faire de la fiction. Mais il y avait comme un blocage. J’ai arrêté la BD pendant vingt ans et je n’en ai finalement refait que lorsque j’ai compris que l’autobiographie était mon terrain de jeu naturel. Lorsque je racontais des épisodes de ma vie, tout le monde était mort de rire, alors j’ai décidé de m’essayer au blog, en racontant ma vie de nouvelle maman. Mes enfants ayant grandi, j’avais du recul par rapport à ces années. Je trouvais qu’il y avait peu de solidarité entre femmes. Je ne suis pas de nature militante, alors j’ai traité le sujet par l’humour. Me baser sur ma vie et broder autour est un système qui me convient. J’ai ensuite continué sur cette voie. Mon dernier album, 1979, est né de la réflexion d’une jeune fille qui me disait qu’elle aurait aimé, comme moi, vivre sa jeunesse dans les années 80, au temps des Ramones ou des Clash. Je voulais lui raconter le prix à payer, à côté, lorsqu’on grandit dans cette décennie. Sur ma lancée, j’en ai fait 160 pages. C’est toujours d’une façon spontanée que mes projets démarrent.

Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Hélène Becquelin : Je suis en train de travailler sur une bande dessinée de reportage sur des résidences d’artistes qui viennent s’installer un temps dans un village typique valaisan. Les résidences sont organisées par un festival culturel, le Palp, dont la vocation est de valoriser les Alpes valaisannes. Je monte y rencontrer les artistes et les villageois qui les côtoient. Je m’y mets parfois en scène et reste parfois au contraire en retrait pour laisser la parole aux artistes que je rencontre. C’est un projet plaisant : au-delà du témoignage, il faut toujours trouver une chute pour donner du plaisir au lecteur. J’opte, dans ce projet, pour un autre outil que pour mes BD personnelles : la gouache. Un réflexe de graphiste : changer d’outil pour distinguer deux types de travaux. Je commence aussi des strips inspirés de mon séjour à Beyrouth.

Othman Selmi : De mon côté, je commence à travailler sur une adaptation d’un livre tunisien datant de 1932 : Périple dans les bars de la Méditerranée de Ali Douagi. Il est écrit par un journaliste et écrivain, parti en mer tout le long du pourtour méditerranéen, de Marseille à Naples en passant par Istanbul et bien d’autres villes. C’est une sorte de guide de voyage, mais du point de vue d’un écrivain, d’un narrateur de métier. C’était une époque de voyages sans visas. Il fait du commentaire, de la critique, mais le livre est aussi chargé d’amour. C’est Ulysse, mais en inversé : il part du Sud pour rejoindre les rives Nord avant de revenir en Tunisie.


Aviez-vous, avant votre présence au Beyrouth BD Festival, un lien avec Beyrouth ?Hélène Becquelin : C’était ma première venue. Beaucoup d’amis étaient inquiets à l’idée que je m’y rende. Mais finalement, ce qui me reste du voyage, ce sont les rencontres et toute l’énergie que j’y ai trouvé. J’ai choisi ce métier pour être tranquille chez moi, mais quand l’occasion...
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