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Moyen-Orient - Décryptage

De la Tunisie au Soudan, le come-back triomphant de la contre-révolution

La dissolution des institutions de la transition au Soudan semble clore aujourd’hui le chapitre révolutionnaire régional amorcé en décembre 2018 dans ce pays, avant de se propager l’année suivante en Algérie, en Irak et au Liban.

De la Tunisie au Soudan, le come-back triomphant de la contre-révolution

De jeunes Soudanais font le signe de la victoire près d’un barrage routier fait de pneus brûlés à Khartoum, le 26 octobre 2021, alors qu’ils protestent contre le coup d’État militaire qui a marqué l’arrêt de la transition vers un régime civil. Photo AFP

On les citait en exemple. On les voulait comme preuve que le changement, celui qui vient d’en bas, était une affaire sérieuse. La Tunisie, puis le Soudan, ont longtemps été érigés au rang de « bons élèves » du printemps arabe. Ceux qui sont parvenus à amorcer une transition démocratique, voire à la consolider dans le premier cas. Issus respectivement de la première (2010-2011) et de la seconde vague (2018-2019) des soulèvements, ils sont aujourd’hui tous deux menacés par la tentation autoritaire dans un contexte régional marqué par les défaites révolutionnaires – du moins pour le moment – et par le retour en grande pompe du monde d’hier. Avec d’un côté les manœuvres du général Abdel Fattah el-Burhane au Soudan qui, le 25 octobre, a décrété l’état d’urgence, dissous les institutions de transition ainsi que le gouvernement. Et de l’autre celles du président tunisien Kaïs Saïed qui, il y a près de trois mois, a suspendu le Parlement, confisquant désormais l’essentiel du pouvoir exécutif.

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De Khartoum à Tunis, l’humeur n’est donc plus à l’espoir. Si la transition démocratique soudanaise reposait depuis son origine sur un compromis fragile entre civils et militaires, c’est la journée de lundi qui vient de lui asséner un coup fatal. Elle clôture ainsi le chapitre qui s’est ouvert en décembre 2018 à travers le déclenchement d’un soulèvement populaire dans le pays, qui s’est ensuite propagé en Algérie en février 2019, puis en Irak et au Liban en octobre de la même année. Les événements qui bouleversent le Soudan depuis le début de la semaine sont symptomatiques du vent contre-révolutionnaire qui souffle sur la région. En Algérie, l’heure est à la répression. Le pouvoir livre une lutte sans merci au Hirak pour empêcher toute reprise de la contestation, interdit ses marches hebdomadaires, détient ses figures de proue, harcèle judiciairement les voix dissidentes. Le 13 octobre, le régime est allé jusqu’à ordonner la dissolution du Rassemblement actions jeunesse (RAJ), une organisation engagée dans le combat pour la démocratie depuis 1992. Au Liban, deux ans après la thaoura, l’euphorie a fait place à la désolation – entre effondrement économique et statu quo politique –, tandis que le mouvement du 17 octobre doit aujourd’hui composer avec la réactivation du clivage 14-8 Mars qu’il pensait pouvoir transcender.

Sinistre

En Irak, le scrutin législatif du 10 octobre a témoigné de la désaffection massive des Irakiens pour la classe dirigeante à travers un taux d’abstention très élevé. Dans le même temps, les résultats ont témoigné de plusieurs tendances en demi-teinte pour le soulèvement populaire. Côté face, la percée du mouvement Emtidad – l’une des seules formations issues de l’intifada à avoir participé aux élections – qui peut s’enorgueillir d’avoir obtenu au moins 10 sièges au Parlement. Un succès auquel se conjugue la débâcle des groupes affiliés à la coalition paramilitaire du Hachd al-Chaabi (PMF), soutenue par Téhéran, et à qui est imputée la répression de la contestation ainsi qu’une campagne d’assassinats contre ses opposants. Côté pile, l’arrivée en tête – sans grande surprise – du clerc populiste Moqtada Sadr qui, même s’il est porteur à la fois d’une rhétorique nationaliste chiite distante de Téhéran et d’un discours antisystème, a dans les faits accru au cours de ces dernières années la mainmise de son mouvement sur l’État profond du pays, tout au tirant à boulets rouges sur l’intifada à partir de janvier 2020. Sans compter que les PMF tentent à présent de recourir à leur force coercitive pour faire pression sur M. Sadr afin de s’assurer une place dans le nouveau gouvernement.

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Un tableau d’ensemble sinistre, avec en arrière-plan une ambiance régionale intergouvernementale qui ne jure que par l’apaisement. Il en va ainsi du processus de normalisation des relations irano-saoudiennes, ou plus spectaculaire encore, de l’établissement de liens diplomatiques entre Israël et plusieurs États arabes, au premier rang desquels Abou Dhabi. À quoi s’ajoute la réconciliation entre le Qatar et Riyad, ou encore l’accalmie qui règne entre l’Égypte et la Turquie. Or, contrairement aux idées reçues – et notamment à l’un des mantras longtemps en vogue depuis 2011 selon lequel les guerres qui ont décimé et déplacé les populations seraient d’abord à mettre sur le compte des rivalités régionales et non pas sur la nature ultrarépressive des régimes en place –, la paix entre les pays de la région n’est pas un gage de la prise en compte des aspirations économiques, sociales et politiques de leurs populations. Elle semble au contraire plutôt garantir leur étouffement. Le rapprochement irano-saoudien, s’il pourrait accorder un peu de répit aux Yéménites, confortera au contraire l’entreprise de réhabilitation progressive du régime de Bachar el-Assad en Syrie. Idem au Soudan, où cet apaisement régional n’aura pas d’impact sur l’appui de l’alliance tripartite égypto-saoudo-émiratie aux militaires. Régimes illibéraux mais surtout despotiques du Moyen-Orient apparaissent ainsi aujourd’hui plus que jamais comme les acteurs d’un même système contre-révolutionnaire visant à asseoir leur joug sur les peuples.

L’exemple égyptien

Malgré tout, d’une vague à l’autre, et quand bien même ils battent aujourd’hui en retraite, les soulèvements arabes ont été riches en enseignements. Alors que les forces politiques se réclamant de l’islamisme ont joué un rôle majeur dans les transitions avortées ou abouties de la première séquence révolutionnaire, elles sont restées à la marge de la seconde. La gestion catastrophique du pouvoir par Ennahda – proche des Frères musulmans – en Tunisie et l’incapacité démontrée par la confrérie au cours du bref règne de Mohammad Morsi en Égypte entre 2012 et 2013 à réellement appréhender la complexité de la société égyptienne ont pu servir – entre autres – de repoussoirs.

Dans la même veine, s’il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif de la situation au Soudan, l’on pourrait d’ores et déjà rétorquer à ceux qui voudraient y déceler une répétition du scénario égyptien, que les contextes sont différents. Depuis la chute de Omar el-Bachir, les révolutionnaires soudanais sont restés sur leurs gardes, avec l’idée qu’il s’agissait là de l’amorce d’un processus et non pas de son aboutissement. Les récents propos du général Burhane justifiant la dissolution des institutions de transition comme relevant d’une « révolution rectificative » ne prennent pas. En témoigne la persistance des contestataires, des syndicats et des formations politiques actives dans la révolution qui alertaient avant le 25 octobre sur les risques d’un coup d’État, et qui depuis s’époumonent au péril de leur vie à scander qu’aucun retour en arrière n’est possible. Une réalité qui tranche avec le renversement de Mohammad Morsi par Abdel Fattah al-Sissi en Égypte, qui pouvait se targuer de soutiens jusque dans les rangs des libéraux et des gens de gauche.

Et pourtant, malgré ces acquis, la tendance dominante est claire. Jamais au cours de ces dix dernières années la contre-révolution n’avait paru si flamboyante. Ce triomphe n’efface cependant en rien les causes profondes des printemps arabes. Il en exacerbe même les facteurs. La détresse économique et sociale et les blocages politiques sont plus vifs que jamais et ne pourront, à terme, qu’engendrer un nouveau cycle de mobilisations massives.


On les citait en exemple. On les voulait comme preuve que le changement, celui qui vient d’en bas, était une affaire sérieuse. La Tunisie, puis le Soudan, ont longtemps été érigés au rang de « bons élèves » du printemps arabe. Ceux qui sont parvenus à amorcer une transition démocratique, voire à la consolider dans le premier cas. Issus respectivement de la première...

commentaires (1)

Article très intéressant. On est tenté, depuis la France, de faire un rapprochement avec ce qui se passe en Europe où les thèmes souverainistes sont en vogue. Et où la gauche s'effondre. On est manifestement entré dans une phase de désillusion, le seul point positif étant le recul des forces religieuses radicales.

F. Oscar

20 h 32, le 27 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • Article très intéressant. On est tenté, depuis la France, de faire un rapprochement avec ce qui se passe en Europe où les thèmes souverainistes sont en vogue. Et où la gauche s'effondre. On est manifestement entré dans une phase de désillusion, le seul point positif étant le recul des forces religieuses radicales.

    F. Oscar

    20 h 32, le 27 octobre 2021

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