Rechercher
Rechercher

Économie - Décryptage

Crise économique : qui pilote « l’avion Liban » ? (II/III*)

Les subventions, ou ce qui y ressemble : maintenir malgré tout un soutien à la population.

Crise économique : qui pilote « l’avion Liban » ? (II/III*)

La chute des réserves en devises de la Banque du Liban (BDL) est cependant telle que la poursuite des subventions est difficile sans mettre en danger l’ensemble du système bancaire. Photo João Sousa

Peu enclins à assumer les répercussions (pourtant prévisibles) de la crise économique et financière que le Liban connaît depuis deux ans, les leaders politiques et hauts fonctionnaires qui composent l’essentiel de la classe dirigeante du pays ont entamé un processus d’ajustement aussi détourné que brutal, au détriment de la majeure partie de la population. S’il permet de rationaliser progressivement une partie du lourd passif du pays, ce processus exerce néanmoins une pression extrêmement forte sur le niveau de vie des Libanais, tandis que les autorités tentent maladroitement, par la gestion (approximative) du dossier des subventions, d’éviter une explosion sociale généralisée.

La crise actuelle est en effet telle (recul cumulé du produit intérieur brut de 35 à 40 % fin 2021, taux de chômage à plus de 40 %, taux de pauvreté passé en 18 mois de 25 % à plus de 50 % selon la Banque mondiale, dépréciation de la livre de 90 %, faillites en rafale) que, sans filet social aucun, la population risquerait d’être plongée dans une détresse économique extrême, menant potentiellement à une déstabilisation politique et sécuritaire. Face à cela, la seule possibilité a donc consisté pour la Banque du Liban (BDL) à proposer un plan de subventions (carburants, produits médicaux et pharmaceutiques, produits alimentaires) relativement inefficace (car il subventionne plus, en proportion, les riches et la contrebande), mais qui était la seule solution à court terme, vu l’impréparation des pouvoirs publics.La chute des réserves en devises de la BDL, qui financent ce plan, est cependant telle que la poursuite des subventions est difficile sans mettre en danger l’ensemble du système bancaire ainsi que la connexion financière avec le monde extérieur, comme l’a clairement exprimé l’agence américaine de notation financière Moody’s dans une communication récente, en expliquant que l’épuisement des réserves de la BDL (dont elle se sert notamment pour garantir les paiements du système bancaire libanais à l’étranger) sonnerait le glas de la crédibilité financière du Liban (ainsi que celle des comptes « fresh », qui ne valent que ce que vaut, en définitive, la signature de la banque qui les reçoit). Or la pérennité – ainsi que l’assainissement – du système bancaire est un élément indispensable pour toute reprise économique, les banques étant l’outil indispensable afin de pouvoir attirer des capitaux extérieurs et continuer à financer les investissements ainsi que le commerce.

Lire la première partie

Crise économique : qui pilote « l’avion Liban » ? (I/III*)


Devant ce dilemme, entre le maintien des subventions, nécessaire au bien-être de la population à court terme, et la pérennité du système bancaire, indispensable pour toute reprise économique à long terme, il faut choisir. Selon différentes estimations, les catégories nécessiteuses de la population ne recevraient en effet qu’un tiers environ des subventions en valeur, le reste allant soit aux personnes relativement aisées (carburants, médicaments, produits alimentaires), soit alimentant la contrebande. Pour pallier cela, le gouvernement a tenté de proposer un plan (toujours en discussion) pour supprimer pratiquement les subventions et les remplacer par une allocation mensuelle calculée en fonction du nombre de personnes par famille (similaire à celle gérée par le Programme alimentaire mondial pour les déplacés syriens). Outre les difficultés à récolter l’information (sur 750 000 familles) et à établir des listes de bénéficiaires crédibles et cohérentes (tout en évitant les interférences, le népotisme et les passe-droits politiques), cette méthode pose cependant également un autre problème, dans la mesure où elle s’adresse aux particuliers et aux familles, mais ne traite pas le cas des institutions (entreprises, industries, écoles, hôpitaux), qui ont par exemple absolument besoin de carburant pour faire tourner leurs générateurs d’électricité, indispensables vu le rythme des coupures de courant. Or, si les carburants cessaient d’être subventionnés, que deviendrait la facture hospitalière ou celle des écolages ? Comment et dans quelles conditions la filière hospitalière et médicale pourrait-elle par exemple survivre si les médicaments et les carburants devaient voir leurs prix multipliés par cinq ? Il y aurait, à l’évidence, une profonde restructuration de ces secteurs, qui affecterait directement la population, et sur laquelle aucun débat ouvert n’a encore eu lieu, en particulier au niveau des pouvoirs publics.

La troisième et dernière partie

Crise économique : qui pilote « l’avion Liban » ? (III/III*)

De son côté, la BDL a tenté, elle, de proposer des solutions « créatives » pour débloquer la question des subventions tout en tentant d’apporter de premières solutions à la crise bancaire. Là est le sens de la décision d’octroi de 400 dollars cash mensuellement aux détenteurs de comptes, ainsi que de 400 autres dollars payés en livres libanaises (au taux de la plateforme Sayrafa, soit un peu plus de 12 000 LL/dollar actuellement), laquelle peut ainsi remplir plusieurs objectifs : d’une part, compenser une levée des subventions, en mettant en échange à la disposition de la population un revenu en dollars « frais » ; ensuite, achever de nettoyer les comptes des banques (cette mesure, dont le coût serait de 2,2 milliards USD par an, permettant de solder plusieurs centaines de milliers de comptes dès la première année) ; cette décision pourrait en outre convenir aux formations politiques, dont la masse des électeurs se verrait ainsi renflouée à la veille d’une – hypothétique – année électorale en 2022, tout en laissant les gros déposants (qui détiennent la grande majorité des dépôts en valeur) seuls face à l’éventualité de devoir rééchelonner leurs avoirs à long terme, voire les convertir pour part en actions bancaires, opération assortie éventuellement d’un « haircut » partiel.

Lire aussi

Levée des subventions : la classe politique renvoie le débat aux calendes grecques

Au-delà de ses difficultés d’application, cette décision d’octroi de fonds à la population pose toutefois de nombreux problèmes, puisqu’elle introduirait des sommes supplémentaires très importantes en livres libanaises, pouvant provoquer un effondrement additionnel de la monnaie nationale (et donc une hausse du « haircut » sur les « dollars bancaires » restants), tout en pénalisant, de fait, les nombreux Libanais qui n’ont pas de compte en dollars – à savoir les plus pauvres, et qui subiraient la crise d’autant plus fortement que les subventions seraient levées. La pérennité future de cette mesure posant en outre une autre question, puisque son financement ne serait pas forcément assuré au-delà de la première année, ce qui forcerait le pays à recourir dans le futur aux aides extérieures, lesquelles – si elles se matérialisaient – comporteraient l’obligation de se plier à un programme de réformes strict et contraignant.

La chronique de Dan Azzi

Dans la tête de Riad Salamé


L’État libanais, de son côté, ne peut en tout état de cause participer à ce financement, son projet de budget pour 2021 faisant déjà apparaître l’effondrement de l’ensemble des chiffres. Si d’un côté les principaux postes de dépense, à savoir les intérêts sur la dette et les salaires, sont en recul net (en équivalent dollars, au taux du marché noir), et si le déficit total a été divisé par dix, il n’en demeure pas moins que cet assainissement a été obtenu à un coût prohibitif (la quasi-paralysie de l’État, les difficultés croissantes de l’armée et l’effondrement du niveau de vie des fonctionnaires payés en livres). L’État fait en outre face à d’autres difficultés, puisqu’il doit notamment assurer le financement de la consommation de fuel par EDL, sans quoi l’ensemble du pays pourrait être plongé dans le noir. Or il faudrait, pour cela, pas moins d’un milliard de dollars par an, selon le projet de budget 2021. Comment donc l’État pourrait-il s’organiser et faire face à l’ensemble de ces problèmes, sachant que ses dépenses augmenteraient exponentiellement en cas de levée des subventions par la BDL, alors que ses recettes ont été elles-mêmes divisées par sept et ne peuvent espérer se relever sans un rétablissement de l’économie ?

*Cet article est le deuxième volet d’un décryptage qui en compte trois. Le dernier volet sera publié dans notre édition de mercredi. Le premier était publié dans notre édition de lundi.


Peu enclins à assumer les répercussions (pourtant prévisibles) de la crise économique et financière que le Liban connaît depuis deux ans, les leaders politiques et hauts fonctionnaires qui composent l’essentiel de la classe dirigeante du pays ont entamé un processus d’ajustement aussi détourné que brutal, au détriment de la majeure partie de la population. S’il permet de...

commentaires (5)

Manque de crédibilité totale , vous justifiez la reconstruction du système qui a mené à l'effondrement.

Azar Pierre

18 h 04, le 22 juin 2021

Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • Manque de crédibilité totale , vous justifiez la reconstruction du système qui a mené à l'effondrement.

    Azar Pierre

    18 h 04, le 22 juin 2021

  • encore une fois pourquoi continuer a insister sur le "renflouement" des banques Libanaises en vue d'encourager les investisseurs etrangers a y deposer leurs sous ? mais pourquoi le feraient ils sans inerets allechants pour eux, ruinant pour le pays ? Bizarre ca pas vrai ? cette insistance a tenir a l'avenir financier des banquiers libanais comme la seule planche de salut pour liban ?

    gaby sioufi

    11 h 21, le 22 juin 2021

  • ..."""plan de subventions Relativement Inefficace..qui était la Seule Solution à Court Terme, vu l’Impréparation des pouvoirs publics...""" M.F k Helou a mis le doigt sur la plaie quoique il passe simplement sans plus insister et "decrypter"l'origine de ces plaies, en en minimisant presque leurs effets destructeurs :les subventions Relativement Inefficaces , a Court Terme, et tenez vs bien : l'IMPREPARATION des responsables. hmm!

    gaby sioufi

    11 h 18, le 22 juin 2021

  • Quelle est la durée de péremption de ces "fresh dollars"? Il faudrait désormais noter sur les comptes en dollars frais, à l'instar des médicaments ou des yaourts, une date au-delà de laquelle ces dollars rejoindront la masse des "lollars". Quelle mascarade!! Et puis on dirait que nos chers spécialistes en finances essaient ces derniers temps de programmer les cerveaux des déposants qu'un haircut substantiel est inévitable, notamment au détriment des déposants qui ont un compte important. Cette tentative relève de la manipulation et de la mauvaise foi, car les déposants ne sont en rien responsables du pillage des finances du pays: les grosses pointures qui ont participé à ce hold-up du siècle ont depuis belle lurette placé leurs avoirs bien au chaud dans différents paradis fiscaux. Et ce sont les gens honnêtes qui ont gagné leur fortune à la sueur de leur front qui doivent maintenant payer les pots cassés... par d'autres. Ceux qui ont pillé les finances de l'État au cours des 3 dernières décennies doivent être forcés de rapatrier ne serait-ce que la moitié de leur sale butin et l'État devrait vendre une partie de ses actifs. En tout cas tous les déposants doivent être remboursés jusqu'au dernier cent. À défaut de quoi, aucun abruti n'osera plus déposer pour les 50 années à venir aucun centime dans une banque libanaise.

    Georges Airut

    02 h 13, le 22 juin 2021

  • Encore un apologiste de la BdL? Ce n’est plus crédible.

    Akote De Laplak

    00 h 53, le 22 juin 2021

Retour en haut