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Services très spatiaux

Spoutnik : ce mot aura décidément connu des fortunes diverses depuis ce jour de 1957 où l’Union soviétique, prenant de vitesse la NASA américaine, stupéfiait le monde en mettant sur orbite un satellite artificiel : c’était là le coup d’envoi de l’ère spatiale. Baptisé du même nom que le révolutionnaire engin, le vaccin anti-Covid, en dépit de son efficacité, n’aura pas été, lui, à la hauteur des astronomiques espérances nourries par les laboratoires russes.


Suprême humiliation, il est boudé en effet des Russes eux-mêmes, malgré les ravages de l’épidémie qui fait de leur pays le plus endeuillé d’Europe. Vladimir Poutine n’a pas manqué d’en faire reproche à ses concitoyens, et il a décrété une semaine de chômage national à partir du 30 octobre, la mise en place de passes sanitaires et un renforcement du télétravail.


Ses soucis domestiques n’auront pas empêché le maître du Kremlin de vaquer aux affaires du monde, et plus particulièrement du Proche et du Moyen-Orient. Au Premier ministre israélien qu’il recevait dans sa villa sur la mer Noire, il réaffirmait hier les liens uniques et les relations de confiance existant entre les deux États. La veille, c’est le Liban qu’il évoquait. Pour l’occasion, il a paru emprunter un raccourci vers la glorieuse époque du premier-né des Spoutnik, quand il s’est dit prêt à nous fournir des images satellites du port de Beyrouth afin de faire progresser l’enquête sur la meurtrière explosion du 4 août 2020. Ce vétéran du renseignement ne croit guère pourtant à l’utilité que pourraient avoir de tels documents. Il voit en effet dans la cupidité des autorités, dans leur recherche effrénée des bénéfices d’argent la cause principale de la catastrophe. Et il appelle enfin les Libanais à un compromis sur les séquelles de cette affaire pour éviter, à l’avenir, toute effusion de sang.


Sidérales, à leur tour, sont les réflexions qu’a égrenées le président de Russie. Pourquoi en effet proposer des images satellites si vraiment elles n’ont rien à dire ? Pourquoi attendre, pour les livrer, que des autorités libanaises, déjà tenues en piètre estime, en fassent la demande ? Pourquoi ne pas les communiquer directement au juge d’instruction enquêtant sur cette affaire, comme le demande, fort à propos, l’avocat de la partie civile ?


Réduire à un vulgaire cas de rapacité mercantile la présence dans le port d’un monstrueux stock de nitrate d’ammonium, c’est, par ailleurs, ignorer bien légèrement toutes les autres motivations d’une aussi criminelle entreprise. C’est faire l’impasse sur la destination réelle, la vocation éventuellement violente de matières potentiellement explosives. C’est exclure la somme de complicités politiques, administratives et sécuritaires qu’ont arrachées, par la corruption ou la menace, ceux qui ont commandité puis abrité la mortelle cargaison.


On en vient ainsi à ce compromis interlibanais auquel appelle la spatiale offre de services avancée par le président de Russie. Chaudement remercié soit Vladimir Poutine s’il entend par là une entente sécuritaire, garantie par la force publique, qui interdirait la répétition de heurts aussi sanglants que ceux de la semaine dernière à Tayouné. Mille fois bienvenu serait un engagement des uns et des autres à renoncer à toute forme de violence dans leurs démonstrations relatives au cours actuel de la justice. Mais il en irait autrement si c’était l’enquête qui était promise à l’arrangement, à l’accommodement, à la demi-mesure. Car quand il y va d’une tragédie qui a fait 219 morts, des milliers de blessés et a détruit tout une partie de la capitale, la vérité ne saurait souffrir la moindre conciliation. S’y résigner quand même ne serait que trahir la fragile mais opiniâtre espérance d’un État de droit. Le compromis ne serait alors que lâche compromission, que criminelle démission.

Une de plus, dans une série déjà longue. Une de trop.


Issa GORAIEB

[email protected]


Spoutnik : ce mot aura décidément connu des fortunes diverses depuis ce jour de 1957 où l’Union soviétique, prenant de vitesse la NASA américaine, stupéfiait le monde en mettant sur orbite un satellite artificiel : c’était là le coup d’envoi de l’ère spatiale. Baptisé du même nom que le révolutionnaire engin, le vaccin anti-Covid, en dépit de son efficacité,...