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Lifestyle - Photo-roman

Beyrouth, capitale de la douleur

Un marchand ambulant de barbe à papa sur la corniche de Beyrouth, qui ne croise plus personne sur son chemin. Une urgentiste qui assiste, impuissante, à la fin d’un peuple. Tous deux, comme tant d’autres, sont ceux qui continuent d’insuffler un peu de douceur dans notre pays malade...

Beyrouth, capitale de la douleur

Photo G.K.

Elle part de chez elle avec une boule au ventre, un nœud qui lui étrangle la gorge. Elle sait, en claquant la porte de son appartement à l’aube, que ce sera une journée infernale de plus, encore une journée en enfer. Elle sait ce qui l’attend, les cris de douleur et les sirènes d’ambulance. Ces ambulances qui déchargent sous ses yeux des êtres entre la vie et la mort, des os rompus et des organes en panne, des membres en faillite, des enfants accidentés, des mères effondrées et des pères si vieux. Najat est infirmière, elle travaille à la réception des urgences d’un hôpital de Beyrouth. Tous les jours depuis une trentaine d’années, elle accueille des larmes et du sang. Si bien que cela est devenu presque protocolaire pour elle. Mais il y a à présent autre chose qu’elle redoute tous les matins en quittant son appartement, quelque chose qui lui noue l’estomac et lui assèche la gorge. C’est une nouvelle blessure pour laquelle elle n’a pas de remède, de nouveaux symptômes qu’elle ne connaissait pas, ceux d’un pays au stade terminal d’une maladie invisible. Un pays sur le fil du rasoir. Parfois, ça lui donne envie de tout arrêter et foutre le camp.

Le marchand de bonheur

Najat va à pied à l’hôpital, le prix d’un baril d’essence équivaut désormais au quart de son salaire. Et puis ça lui permet d’évacuer le stress, se dit-elle. Elle longe la corniche de Beyrouth, à l’heure où les premiers coureurs et pêcheurs commencent à affluer. Chaque jour, elle s’arrête et regarde la mer dont la surface se revêt d’or, une fois caressée par les rayons du soleil d’octobre. Et chaque jour, elle se demande comment Beyrouth, cette capitale de la douceur*, si peu faite pour la tristesse, a pu se transformer en capitale de la douleur. Puis soudain, un marchand de barbe à papa, harnaché de son monticule rose, apparaît sur son chemin. Najat repense aussitôt aux dimanches de la petite enfance, dans ses Kickers rouges et sa jupe écossaise, quand après avoir pris l’autorisation de ses parents elle s’approchait lentement du vendeur, de cette matière mystérieuse qu’il distribuait dans des sacs boursouflés de rose à des enfants aux yeux scintillants. Aujourd’hui, rien qu’à voir cette chose si belle, le marchand de bonheur de son enfance, comme un vestige d’indolence dans notre présent si grave, Najat a le cœur en fête. Car ce n’est pas le goût écœurant de la barbe à papa qu’elle regrette, mais plutôt le bonheur que lui procurait ce moment. Et ce sont justement ces brefs instants, ces éphémères interactions humaines dans les rues de Beyrouth entre un chaland, un enfant et un marchand ambulant qui créent des liens puissants et connectent la ville. Aujourd’hui, les parents ont les poches trouées, les enfants sont tristes et presque plus personne ne se retourne au passage de l’homme et son manteau de nuages roses. Jusqu’à quand continuera-t-il de venir ?

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À l’hôpital, à peine Najat a-t-elle enfilé son uniforme bleu et s’est-elle installée derrière le comptoir que lui viennent déjà, comme un torrent, des drames pires que ceux de la veille. Des bras tremblants qui lui tendent des papiers qui s’effritent, des ordonnances arrivées à expiration, les déclarations inutiles d’une Sécurité sociale tout aussi inutile. Des bras qui la supplient de les accepter, de les sauver. Elle n’en peut plus de ne rien pouvoir pour eux. Najat est pourtant une femme aux épaules larges et au regard rassurant, une femme forte qui porte bien son prénom, Délivrance en français. Et elle en a délivré des corps explosés pendant la guerre civile, des chairs déchiquetées par les attentats meurtriers qui ont suivi, et plus récemment des yeux arrachés par les balles criminelles de la garde du Parlement, au moment des manifestations de la révolution d’octobre. Dans les heures qui ont suivi la double explosion du 4 août 2020, c’est d’ailleurs chez elle qu’on envoyait les cas les plus critiques, qu’elle prenait dans ses bras costauds en leur promettant : « Ne nous inquiétez pas, vous êtes pris en charge par Najo, tout est under control. » Sauf qu’à présent, Najat a l’impression que tout lui échappe, elle est constamment prise d’un sentiment de vulnérabilité et d’impuissance. Souvent, après avoir été contrainte de rejeter un patient sans assurance ou Sécurité sociale, elle se retrouve sur la cuvette des toilettes, à vomir ou chialer son âme. Ou les deux à la fois.

La maladie d’un pays

Dans cette cour des Miracles où elle officie, Najat reçoit en fait la réalité du Liban actuel, dans sa forme la plus brute, la plus vraie. Elle découvre au quotidien l’envers des gros titres manipulés par les médias. Elle est dans les coulisses de l’effondrement, dans cette face cachée de la crise dont on ne parle pas assez. Elle est le témoin précis mais impuissant de la fin d’un peuple. Autour d’elle, les médecins et soignants s’en vont l’un après l’autre, coupables et presque honteux, sur la pointe des pieds. Comme elle, ils sont au bout du bout. Ils ne s’en sortent plus entre leurs salaires révoltants et ce crève-cœur qui consiste à devoir tourner le dos à un patient qu’ils ne peuvent pas soigner, faute de moyens ou par manque de matériel médical. Autour d’elle, il y a des bribes de tragédies qu’on ne se dérange même plus de raconter. Il y a ce père de famille qui, sans emploi et criblé de dettes, a décidé un soir d’avaler un flacon d’alcool pur, « pour couper court à ce cauchemar », lui a-t-il confié après son lavage d’estomac. Par chance, un proche à lui a couvert les frais d’hôpital, sinon il aurait crevé dans le hall d’entrée des urgences. Il y a des vieilles dames dont le cœur lâche seulement parce qu’elles n’ont plus de quoi se payer leurs pilules pour la tension artérielle, ou qu’elles n’en trouvent plus en pharmacie. Il y a des hommes âgés, tout seuls, dont les enfants sont partis et que personne ne vient consoler. Il y a ce gamin qui a frôlé la septicémie simplement parce que les piqûres antitétanos sont en rupture de stock. Il y a des embolies pulmonaires, de plus en plus fréquentes, provoquées par rien d’autre que les coupures de courant qui menacent le fonctionnement les respirateurs à domicile. Et puis il y a surtout ceux qui sont et resteront derrière le comptoir de Najat, qui ne pourront jamais traverser la porte à double battant des urgences et être sauvés. Tous ont des maux différents, des maux qui défient l’absurdité, mais tous souffrent de la même chose : ils sont les symptômes d’un pays malade. Najat les regarde, ces grands blessés d’une guerre invisible, et jamais elle ne s’est sentie aussi inutile. Elle qui sait faire des points de suture dans le noir, qui peut réanimer un cœur à la force de ses dix doigts, qui sait diagnostiquer, presque mieux qu’un médecin, des maladies indéchiffrables, elle se demande aujourd’hui comment soigner la détresse, la tristesse et la misère. Elle n’a pas la moindre idée. Si bien que, oui, souvent, elle a envie de tout arrêter et de foutre le camp.

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Mais comme le marchand de barbe à papa qui continue tous les jours de parcourir la corniche de Beyrouth, même si plus personne ne se retourne à son passage, rien que pour la beauté du geste, Najat reviendra demain. Et même si, peut-être, un mot réconfortant de sa part, sa main dans celle d’un vieil homme, sa promesse à une mère au bord de la crise de nerfs, un Jello à la fraise à un enfant éclopé ne suffiront pas à soigner notre pays malade, ce sont ces petits gestes, ces infimes actions qui nous rappellent que, quelque part, il y a quelqu’un, un capital humain, qui se bat tous les jours pour que Beyrouth reste un peu une capitale de la douceur *.

* Le terme « capitale de la douceur » a été emprunté au titre du dernier ouvrage de Sophie Fontanel, « Capitale de la douceur », aux éditions Seghers.

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Elle part de chez elle avec une boule au ventre, un nœud qui lui étrangle la gorge. Elle sait, en claquant la porte de son appartement à l’aube, que ce sera une journée infernale de plus, encore une journée en enfer. Elle sait ce qui l’attend, les cris de douleur et les sirènes d’ambulance. Ces ambulances qui déchargent sous ses yeux des êtres entre la vie et la mort, des os rompus...

commentaires (1)

Bonjour M Khoury, Je salue votre belle plume et votre grande sensibilité qui me touchent…je ne sais pas comment vous arrivez à écrire et décrire cette dure réalité qui me déchire le cœur, celui d’une citoyenne de la diaspora, au loin mais si proche de vousseulement voilà, ce sont ces photos et ces moments qui vous inspirent pour parler des petits bonheurs, des “petits gestes, ces infimes actions qui nous rappellent que, quelque part, il y a quelqu’un, un capital humain, qui se bat tous les jours pour que Beyrouth reste une capitale de la douceur”… Merci d’y croire encore et de le partager. Bravo! SdeC

De Chadarévian Simone

00 h 32, le 11 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • Bonjour M Khoury, Je salue votre belle plume et votre grande sensibilité qui me touchent…je ne sais pas comment vous arrivez à écrire et décrire cette dure réalité qui me déchire le cœur, celui d’une citoyenne de la diaspora, au loin mais si proche de vousseulement voilà, ce sont ces photos et ces moments qui vous inspirent pour parler des petits bonheurs, des “petits gestes, ces infimes actions qui nous rappellent que, quelque part, il y a quelqu’un, un capital humain, qui se bat tous les jours pour que Beyrouth reste une capitale de la douceur”… Merci d’y croire encore et de le partager. Bravo! SdeC

    De Chadarévian Simone

    00 h 32, le 11 octobre 2021

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