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Culture - Entretien

Rabih Alameddine : Écouter l’autre, c’est le rendre visible

L’auteur libanais vient de sortir son huitième ouvrage, « The Wrong End of the Telescope » (Grove Press), qui raconte l’histoire de Mina, une médecin libanaise transgenre qui tente de soigner des réfugiés syriens dans l’île de Lesbos. À cette occasion, il nous ouvre les tiroirs de son adolescence au Liban, nous parle de nostalgie, de son intérêt pour les gens en marge, les gens invisibles, ainsi que l’importance de l’humour pour lui...

Rabih Alameddine : Écouter l’autre, c’est le rendre visible

Rabih Alameddine. Crédits Oliver Wasow et M. Williams

Quelle a été votre première rencontre avec la littérature et l’écriture ?

J’ai commencé à lire vers l’âge de trois ou quatre ans. D’ailleurs, mon père me racontait qu’à ces âges, je disais déjà que je voulais devenir écrivain. Même si à l’époque, la littérature se résumait pour moi à de la BD et des superhéros, je pense que j’ai toujours voulu raconter des histoires. Depuis, je n’ai cessé de lire, jusqu’à ce jour, je lis beaucoup. Je ne comprends pas les auteurs qui disent qu’ils ne lisent pas. Dans mon cas, l’inspiration me vient des livres. Même lorsque je suis en pleine préparation d’un roman, j’ai toujours un ou plusieurs bouquins sous la main. Au moindre blocage, je feuillette quelques pages et le fil de mes idées me revient. En fait, l’écriture est une forme d’engagement avec et envers le monde. Et c’est à cela, précisément, que je m’intéresse en lisant d’autres ouvrages.

Vous avez quitté le Liban au début de la guerre civile. Malgré cela, le pays est toujours évoqué dans vos romans, que ce soit avec « An Unnecessary Woman » (Grove Press, 2012, Prix Fémina étranger en 2016), « Koolaids » (Picador éditions, 1998, qui dressait un parallèle entre l’épidémie du sida et la guerre civile au Liban) et maintenant « The Wrong End of the Telescope » (Grove Press, 2021). Qu’est-ce qui vous lie au Liban ?

Pour faire court, c’est une relation compliquée. C’est vrai que je suis parti à 15 ans, juste au moment où la guerre civile a éclaté. Je n’éprouve toutefois aucune fausse nostalgie pour l’âge d’or, ce supposé monde idyllique d’avant-guerre qui, en fait, n’a jamais réellement existé. C’est quelque chose qui m’exaspère presque. En même temps, je suis viscéralement connecté à ce pays. D’abord à travers l’histoire de ma famille, sur les versants maternels et paternels. Le Liban, c’est leur histoire. Mais aussi parce que je pense que les émotions les plus puissantes, les plus marquantes, s’expriment à l’adolescence, quand les hormones sont littéralement déchaînées. Au cours de cette période de la vie, tout est amplifié. Et cette période-là, je l’ai passée au Liban. C’est là que j’ai eu mes premières expériences qui prenaient à chaque fois des dimensions énormes. Puis il y a eu le début de la guerre qui me semblait comme la plus grande chose au monde.


Vous pensez quoi, d’ailleurs, à propos de la nostalgie ?

Il y a différentes nuances de nostalgie, surtout quand il s’agit du Liban. D’un côté, il y a cette nostalgie envers des temps et des choses qui n’ont jamais vraiment été. C’est un syndrome très libanais, qui consiste à se persuader que le Liban d’avant-guerre, ce pseudo-âge d’or était un paradis. C’est loin d’être le cas. Le Liban d’avant 1975 était un enfer pour une grande partie de la population. Cela rejoint une sorte d’exceptionnalisme qu’on entretient de génération en génération. C’est un leurre. D’un autre côté, il y a la nostalgie que l’on ressent pour « la maison », pour le passé. La recherche, en soi, de ces temps ; cette quête, sans but précis, peut être transformée en art. Et elle est essentielle. Quand j’ai sorti An Unneccessary Woman (traduit en français en 2016 par Nicolas Richard sous le titre Les vies de papier, aux éditions Les Escales, NDLR), on a pensé que c’était une célébration de Beyrouth ou, au contraire, une expression d’un rejet de cette ville. La nostalgie peut justement se situer entre les deux, dans ce sentiment ambivalent, cette relation d’amour haine.

Pour mémoire

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Avant « The Wrong End of the Telescope » qui vient de sortir, vous avez écrit deux essais, dont « Hope and Home » (publié dans le magazine « Freeman »), où vous racontez votre expérience dans des camps de réfugiés syriens au Liban. À ce propos, vous dites souvent que vous avez la fonction d’une oreille, plus que celle d’un écrivain…

À mon avis, le problème majeur de notre culture contemporaine est le manque d’écoute. On ne sait pas ou plus écouter. Pendant une discussion, avant même d’avoir écouté l’intégralité de la pensée de l’interlocuteur, on en est déjà à formuler une réponse. C’est là même que notre humanité se perd. Car je pense qu’écouter puis témoigner sont les constituants principaux de notre humanité. Après, bien sûr, écouter l’autre n’est souvent pas suffisant pour l’aider. Ça peut sembler minime, dérisoire, mais l’écouter, je pense, est le cadeau le plus précieux que l’on puisse offrir. Écouter l’autre, c’est le rendre visible. Et c’est précisément ce que je cherche à faire à travers mes ouvrages, notamment The Wrong End of the Telescope qui raconte l’histoire de Mina, une médecin libanaise transgenre qui tente de soigner des réfugiés syriens sur l’île de Lesbos. Je trouve que les gens les plus visibles, ceux qui appartiennent et perpétuent la culture dominante, sont les plus ennuyeux aussi. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe en marge, sur la face cachée du monde. Je compare cela à la roue d’un vélo. Le centre de la roue est presque immobile, rien ne s’y passe, alors que le mouvement sur la circonférence est bien plus ample. D’ailleurs, il me semble que l’on doit les avancées les plus importantes de l’histoire à des gens qui étaient souvent en marge, invisibilisés par la culture dominante.

Même si l’écoute, comme vous le disiez, est cruciale, on a l’impression, à travers vos ouvrages, que cela est souvent vain. Cette question que pose une réfugiée syrienne dans « Hope and Home » l’exprime bien : « Si je vous parle, est-ce que quelque chose changera ? »

Je n’ai pas beaucoup de talents, mais l’un des rares que je possède est cette faculté d’opposer, dans une même pensée, deux points de vue contraires. D’une part, je suis conscient du fait que je ne pourrai rien changer, que je ne pourrai pas changer le monde, mais, en même temps, ne rien faire est un crime. Ne pas essayer de faire bouger les choses est bien pire que d’accepter qu’on ne peut rien changer. Ce thème-là, je pense, est le fil rouge de mon œuvre. Je pense d’ailleurs à ces féministes radicales qui aspirent à détruire le patriarcat. C’est une mission qui me semble quasi impossible, au vu de la manière dont sont configurées nos sociétés. Mais rien qu’aspirer à ce changement, c’est déjà le provoquer. On me dit souvent qu’un livre peut remuer les mentalités, susciter un mouvement, je ne sais pas si c’est possible. En tout cas, si j’ai choisi The Wrong End of the Telescope comme titre de mon dernier ouvrage, c’est justement pour inviter les lecteurs à élargir leur perspective. Et ça, c’est un bon début, je pense.

Racontez-nous la genèse de « The Wrong End of the Telescope ».

C’est un livre sur lequel, sans le savoir, j’ai commencé à réfléchir il y a bien longtemps. Il y a d’ailleurs un chapitre que j’avais rédigé il y a 22 ans. Mon amie, l’auteure Anissa Hélou, s’était intéressée à la manière dont les conditions de vie des réfugiées au Liban avaient impacté leur cuisine. Je l’avais accompagnée dans des camps. J’ai tout écouté, tout regardé, j’étais un simple témoin. Je me souviens d’une femme qui racontait qu’à défaut de pouvoir s’acheter de la viande, elle la remplaçait par du charbon. Elle avait dit que ça donnait du goût au riz. En rentrant chez moi, j’étais submergé par ce que j’avais vu, j’ai eu envie de me cacher sous ma couette et de ne jamais en sortir. Puis le besoin de raconter ce que j’avais vu revenait me titiller. Mais je ne trouvais pas le bon ton, la bonne voix pour aborder ce thème. J’ai pris contact avec l’UNHCR, j’ai passé plus de temps sur des camps, et j’en ai fait deux essais, dont Hope and Home, qui parlait de la manière dont les enfants sur ces camps vivaient la Coupe du monde de football. En même temps, je travaillais sur une courte fiction autour du personnage de Mina, cette médecin transgenre qui revenait confronter ses parents au Liban. C’est là que j’ai pensé que ça serait bien que Mina raconte l’histoire de ces réfugiés syriens.

Pourtant, étrangement, le fait que Mina soit transsexuelle n’est pas le point principal du roman…

Étrangement, ce que plein de gens voient en Mina, c’est justement le fait qu’elle soit transgenre. Or, ce qui comptait pour moi, c’est qu’elle est chirurgienne. Surtout, la manière dont ces médecins oscillent entre une infinie humanité, puisque leur but est quelque part de sauver l’autre, et quelque chose de l’ordre de la boucherie, lorsque le corps passe sous leur scalpel. L’idée pour moi était de créer un caractère et pas un caractère trans. Ce qui m’intéressait aussi, c’est le fait que cette femme, issue d’une communauté invisibilisée par la culture dominante, vienne regarder et tenter de soigner d’autres personnes issues de groupes tout aussi marginalisés. L’invisible qui pose son regard sur d’autres invisibles. Que ce soit Mina, à travers son changement de sexe, ou les réfugiés, à travers leur changement de vie, ils opèrent tous une reconstruction de soi. C’est ce qui les lie aussi.

On retrouve dans « The Wrong End of the Telescope » cette même narration fracturée qui vous définit bien. Était-ce voulu ?

À part pour Koolaids où je savais exactement ce que je voulais écrire, tous mes romans se construisent pièce par pièce. C’est comme ça que mon esprit est fait. D’où peut-être ces failles dans le récit. Mais dans le cas de The Wrong End of the Telescope, je ne pouvais pas faire un récit linéaire comme ceux du XIXe siècle, simplement parce que l’époque a changé et qu’elle ne s’y prête plus. Je pense que notre époque fonctionne de manière fracturée, la notion du temps n’est plus la même. Le temps n’est plus cette constante, cette ligne droite, et tout nous paraît distordu. C’est ce que j’ai voulu reproduire dans la manière de raconter l’histoire de Mina.

Comme d’ordinaire, à chaque fois que vous abordez des thèmes difficiles, il y a toujours de l’humour chez vous…

L’humour me permet de survivre. Je ne sais pas comment on pourrait vivre sans humour dans le monde d’aujourd’hui. C’est soit l’humour, soit le déni. Et à ce sujet, les Libanais sont champions de monde du déni. Il me semble essentiel de rire d’à quel point notre époque est malade et nous marche dessus. Ensuite, parler d’un sujet difficile ou grave sur un ton grave, c’est perdre le lecteur dans quelque chose d’ennuyeux et de presque sirupeux. Surtout, je pense que si on ne peut pas rire de quelque chose, c’est que cette chose a un pouvoir sur nous. Que ce soit la religion, la paix dans le monde ou le gouvernement, se moquer de ces choses, c’est les désacraliser.


Quelle a été votre première rencontre avec la littérature et l’écriture ? J’ai commencé à lire vers l’âge de trois ou quatre ans. D’ailleurs, mon père me racontait qu’à ces âges, je disais déjà que je voulais devenir écrivain. Même si à l’époque, la littérature se résumait pour moi à de la BD et des superhéros, je pense que j’ai toujours voulu raconter des...

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