Critiques littéraires

Fleurs sauvages et tisanes sages

Liberté, vivacité et spontanéité caractérisent la poésie d’Aksinia Mihaylova. Une âme indomptée cultive amour et solitude dans la patience des cueillettes et l’osmose avec le monde.

Fleurs sauvages et tisanes sages

D.R.

Ciel à perdre suivi de Le Jardin des hommes d’Aksinia Mihaylova, Préface de Guy Goffette, Le jardin des hommes est traduit du bulgare par l’auteure et Dostena Lavergne, Poésie/Gallimard, 2021.

«Après avoir ramassé les pommes de terre/ rangé les tomates dans les cageots/ et libéré les bras fragiles du pommier,/ j’allume une cigarette et je m’assois/ à côté de la plate-bande de basilic/ Mes narines larges ouvertes/ je regarde longtemps les bougies blanches/ et odorantes du basilic en fleur/ et je coule lentement au fond du bourdonnement des abeilles (…). »

Une brise de liberté souffle sur l’âme et le poème à la lecture des mots d’Aksinia Mihaylova. Elle regarde, marche, jardine, cueille, range, peint, fait des confitures, sèche les herbes pour ses tisanes, devient oiselle et s’envole des brins de paille dans le bec. Les joies de la rencontre amoureuse, l’ivresse éphémère de l’étreinte, l’attente, les failles de la relation jusqu’à l’éloignement inévitable, cheminent dans sa poésie aux côtés de son expérience vivace du quotidien. Mihaylova se laisse emporter et reste fidèle à elle-même. Son indépendance d’esprit, limpide, confère à son univers une force et un charme irrésistibles.

« (…) Pendant que j’écouterai les pousses parler avec la terre/ j’apprendrai à épeler le monde/ à travers un sens tout autre. »

« Tu y arriveras/ me dit l’ange gardien/ faire monter des cerfs-volants/ c’est comme si tu peuplais ton âme/ avec des cieux nouveaux/ jusqu’à ce que toi-même/ tu deviennes le vent. »

Née en Bulgarie en 1963, Aksinia Mihaylova enseigne le français à Sofia où elle vit. Jusqu’en 2014, elle est en France « une parfaite inconnue venue de l’Est », écrit Guy Goffette. Une inconnue qui connaît la consécration lorsque son premier recueil, Ciel à perdre (Gallimard, 2014), écrit directement en français, obtient à l’unanimité le prix Apollinaire. Suivra le prix Max Jacob pour Le Baiser du temps, son second recueil en français, publié chez Gallimard également. Depuis sa première plaquette parue en 1994, Mihaylova s’impose doucement comme une voix majeure de la poésie en Bulgarie. Ses poèmes sont aujourd’hui traduits dans une vingtaine de langues.

« Il arrive souvent aux hommes/ de tourner le dos à la fleur sauvage/ poussée parmi les herbes sèches dans leur sang/ sous prétexte d’avoir mal aux yeux/ ou d’avoir oublié son nom./ Ils mettent alors sur leur tête/ un chapeau d’excuses/ et vont arroser le persil fané/ dans leur jardin bien cultivé et clos (…). »

À la lecture de Ciel à perdre, puis du recueil traduit du bulgare Le Jardin des hommes, une continuité évidente apparaît. Le style et le ton de Mihaylova sont là, sa simplicité, son regard lucide et son ironie intransigeante. Ses poèmes bulgares traduits semblent toutefois plus lents dans leur déploiement, empreints de nostalgie, de rondeur, et souvent plus narratifs. Les poèmes écrits directement en français sont saisissants. Rayonnants de sensorialité, ils sont plus directs et la poète s’y adresse franchement à son interlocuteur.

« (…) Mais tu ne peux pénétrer dans ce paysage/ car au-dessus des épaules/ tu es un véritable hiver/ Aussi je reste dans ma réalité :/ je te rends les mots/ je garde ma joie. »

L’amour occupe toute la place chez Mihaylova. Dans les menus détails de l’existence : mal de dents, cueillette d’herbes à tisane, mauvaise prononciation de son nom par l’amant, allure de l’arbre par la fenêtre, fracture de cheville. Ses poèmes célèbrent l’amour, ses premiers pas, et l’histoire de sa fin, l’impossibilité d’un partage s’esquissant dès les débuts. Ni résignation, ni désespoir. Douleur aigüe et tristesse ne se révèlent que loin de là, posées au fond de l’attention, de la disponibilité, de la joie que met la poète à vivre. Car Mihaylova est avant tout amoureuse d’être en vie.

Aksinia Mihyalova vient rafraîchir, sortir de l’invisibilité les paysages du quotidien, les natures mortes, les moments d’une relation. Elle révèle la puissance émouvante de l’apparente fixité des choses. Elle en saisit la profondeur. Et repère un sens possible. De cette alchimie avec son environnement émane une magie unique et sa part de sagesse.

« Est-ce parce que nous habitons des latitudes différentes/ et que l’automne vient tôt dans mon pays/ pendant que tu voyages de ville en ville/ lis des poèmes et fais des analyses de Cendrars/ (…) moi, je remue la marmelade de prunes sur le poêle/ avec la longue cuillère en bois de ma grand-mère,/ je regarde le jardin, toujours le même à la fin de septembre/ je regarde la vie, toujours plus grande que nous/ et je comprends qu’elle n’a pas de synonyme (…). »

Les éléments de son environnement viennent aussi à sa rescousse. Mihyalova s’y pose, trouve un soutien et cela la prévient de la noyade. Lorsque tout vacille, le monde sensible est son rempart. Sa poésie, qu’elle dise la beauté d’une saison, la séparation, ou les retrouvailles avec soi, apporte l’apaisement. On ouvre son livre comme on ouvre les deux battants d’une fenêtre et qu’arrivent la vastitude, l’air frais, les parfums du jardin et les secrets des arbres. La couleur habite son poème sans que les couleurs ne soient forcément nommées. Elle rassemble les bourgeons et les pétales d’histoire en histoire, les « étale (…) pour bien les sécher », et fabrique des tisanes pour les hivers longs. Tisanes de grâce et poésie.



Ciel à perdre suivi de Le Jardin des hommes d’Aksinia Mihaylova, Préface de Guy Goffette, Le jardin des hommes est traduit du bulgare par l’auteure et Dostena Lavergne, Poésie/Gallimard, 2021.«Après avoir ramassé les pommes de terre/ rangé les tomates dans les cageots/ et libéré les bras fragiles du pommier,/ j’allume une cigarette et je m’assois/ à côté de la plate-bande de...

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