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Lifestyle - Photo-roman

« Je veux vieillir au Liban »

Quelle est cette chose invisible qui n’existe qu’au Liban, dans ce pays de rien du tout, ce pays du rien du tout, et qu’on cherche sans cesse, sans la trouver dans ces ailleurs où l’on a tout ?

« Je veux vieillir au Liban »

Photo Michèle Aoun

Elle a le visage apaisé. Les résultats de ses examens de santé sont bons, elle revient de chez le médecin. La visite a été remboursée par la Sécurité sociale à laquelle son passeport français lui donne accès. Qu’elle n’ait pas eu à mettre la main à la poche pour régler ses examens, ses radios et la consultation, c’est un concept qui continue de la surprendre. « Même les médicaments ont été remboursés. Tu vois, toute cette pile de choses que je parcourais le Liban pour trouver, je n’ai rien payé. » En quelques semaines seulement, sa tension artérielle a dramatiquement baissé. Elle dort mieux et ne grince plus des dents. Moins de cauchemars, aussi. Le matin, elle ne se réveille plus avec l’impression qu’à force de palpitations, son cœur va lui sortir du thorax. Son corps se répare lentement, il se soigne du Liban, ses épaules semblent déjà plus légères. Elle met en marche la bouilloire électrique pour le thé. « Tiens, le disjoncteur n’a pas sauté. Comment ça se fait ? » ironise-t-elle. De la fenêtre de la cuisine, on voit un parc, des feuilles mortes qui tournent dans le vent et puis se posent, en faisant des tapis orange aux pieds des arbres et des bancs. « Il n’y a pas à dire, c’est beau l’automne à Paris. Mais ce n’est pas le Liban. » Cette phrase, « mais le Liban c’est autre chose », je l’ai entendue des millions de fois.

C’est ça le Liban

L. a prononcé cette phrase sans réfléchir. Puis elle s’est arrêtée, le temps que les mots aient fait leur effet. « Je suis désolée, je n’ai vraiment pas le droit de me plaindre. » L. était consciente du privilège qu’elle avait et qui lui donnait accès à cette vie de rechange. Elle était consciente du privilège d’être là, d’avoir un autre passeport, aussi simplement que ça, quand les Libanais de là-bas se tueraient pour un visa, un aller sans retour, une sortie de secours, n’importe quoi. L. savait que c’est ça, en fait, le Liban d’aujourd’hui. Alors elle a fixé le parc d’en face et la perfection de son tapis de feuilles orange, et elle a même souri, quoi que dans le fond je sais qu’une voix lui répétait encore : « Mais ce n’est pas le Liban. »

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Quelle est cette chose invisible qui n’existe que dans ce pays de rien du tout, ce pays du rien du tout, et qu’on ne trouve nulle part, dans ces ailleurs où l’on a tout ? Je me pose tous les jours cette question. Tout le long de notre conversation, le téléviseur de L., éternellement branché sur la MTV, racontait l’enfer du Liban, là-bas, sur la face glissante du monde. À un moment, elle a baissé le son, et elle est revenue à la charge : « Tu sais, toute ma vie je disais à mon mari que lorsque viendra le moment de poser mes valises, je voudrais que ce soit au Liban. Je suis bien ici, oui, mais je veux vieillir au Liban. »

Même si c’est vrai que L. était bien ici, rien à ses yeux ne pouvait la consoler d’une vieillesse au Liban dont elle avait été privée. Elle avait tout ici, c’est vrai, une retraite plutôt confortable, un appartement assuré par son fils établi aux États-Unis, des médicaments remboursés et un parc en face, mais ce n’est pas la fin de vie qu’elle aurait voulue. Elle aurait voulu des petits matins où débarque la voisine du dessus dans sa chemise de nuit froissée et des bigoudis plein les cheveux. Avec une rakwé de café dans le marc duquel elles auraient vu ensemble des « mauvais yeux » écarquillés et des chevaux blancs pour des filles à marier. Quand lui aurait manqué une botte persil ou une gousse d’ail, elle serait montée en prendre de chez cette même voisine. L. aurait voulu voir de sa fenêtre, pas un parc, non, mais ce marchand ambulant de café qui fait claquer ses tasses dont l’odeur brûlée aurait grimpé jusqu’à son balcon. Tiens, elle aurait aussi voulu ce petit balcon, avec ses dalles en mosaïque, ses tapis étalés dans le vent, ses pots de gardénias, ses hortensias plantés dans des boîtes de lait en poudre, et ses moineaux de passage. Ce petit balcon irisé de soleil d’où elle aurait pendu un panier en osier.

Le club et les parties de carte

Plus bas, un vieil épicier y aurait mis un paquet de Gauloises, un flacon d’acétone. «  Sabah el-wared, madame.

Ne vous inquiétez pas, on rajoute ça au hseb, à votre compte », lui aurait-il dit en souriant. Elle aurait regardé à la télévision des séries turques, le chef Ramzi, des talk-shows où s’étripent des hommes idiots, des filles aux cils fardés qui font la promotion de produits étranges, des leggings amincissants et des machines à pop-corn instantanés.

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La matinée, Abdo, du bureau de taxis d’en face, Marhaba Taxi, l’aurait emmenée faire ses courses après s’être assuré d’avoir bien fait briller sa voiture avec un plumeau. En brûlant les feux et faisant des contre-sens à tout va, il lui aurait immanquablement parlé de la situation, du temps qu’il fait et des temps qui sont de plus en plus durs. Malgré tout cela, il ne se serait jamais plaint, et à chaque fois, avec lui dans sa vieille Benz à l’intérieur en velours carmin, ça aurait été un petit voyage.

Elle aurait poussé la porte du boulanger du coin, avec sa mixture de zaatar faite maison ; celle du boucher pour la kafta, puis celle du légumier qui se serait plié en quatre pour lui offrir la meilleure pastèque. Tout ce petit monde, ça aurait été pour elle comme la famille. Ils lui auraient tous dit : Sitt el-sittét, et sa journée se serait aussitôt illuminée. Elle aurait feuilleté les pages de Mondanité chez un coiffeur qui détient les CV détaillés de tout le quartier et lui aurait juré qu’elle a l’air d’avoir vingt ans. Autour d’elle, les femmes auraient été coiffées à la chatte avant l’heure de la messe. L’après-midi, elle aurait retrouvé ses amies dans des salons d’église où les visites de condoléances ressemblent à des drôles de rituels sociaux, pleins de perles, de maquillage et de talons aiguilles. Sinon, elle aurait été au Club où, autour d’une partie de quatorze ou de pinacle colonne, on aurait parlé des enfants partis et des enfants qui reviennent. L. n’aurait jamais été seule.

Les dimanches, toute la famille aurait afflué autour d’un banquet qu’elle aurait passé la nuit à préparer. Elle aurait fait des maamouls, de la kebbé, du taboulé et du meghlé aux naissances. À la fin du repas, un clin d’œil à ses petits-enfants qu’elle aurait appelés « téta », et des enveloppes discrètement glissées dans leurs petites poches, sans que les parents ne voient. L’été, elle aurait eu la peau noircie par le soleil, continuellement enduite d’huile de coco. Abdo l’aurait accompagnée tous les jours au Club, où elle aurait étalé sa serviette sur le même transat, sous le même parasol, entourée des mêmes amis avec qui elle aurait partagé un kellaj, une partie de bridge au Club House, puis des longueurs dans cette mer qui, dit-elle, « prolonge la vie. » Voilà ce que L. aurait voulu. Aujourd’hui, au lieu de cela, elle avait des médicaments remboursés, un disjoncteur qui ne saute pas, de bons bulletins de santé et un parc en face. L’automne à Paris est beau. Et elle allait mieux, c’est vrai. Mais ça, ce n’est pas le Liban.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Elle a le visage apaisé. Les résultats de ses examens de santé sont bons, elle revient de chez le médecin. La visite a été remboursée par la Sécurité sociale à laquelle son passeport français lui donne accès. Qu’elle n’ait pas eu à mettre la main à la poche pour régler ses examens, ses radios et la consultation, c’est un concept qui continue de la surprendre. « Même...

commentaires (10)

Nous voulons tous vieillir au Liban. C'est le rêve de chaque libanais. C'est aussi le mien. Mais pourrai- je un jour le réaliser?

carlos achkar

00 h 18, le 05 octobre 2021

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Commentaires (10)

  • Nous voulons tous vieillir au Liban. C'est le rêve de chaque libanais. C'est aussi le mien. Mais pourrai- je un jour le réaliser?

    carlos achkar

    00 h 18, le 05 octobre 2021

  • En tout cas une chose est sûre, ceux qui vivent au Liban vieillissent plus vite qu’ailleurs...

    Gros Gnon

    23 h 54, le 04 octobre 2021

  • Bonsoir. J'apprécie vos chroniques et les lis en savourant ce français délicieusement teinté de "libanismes. Je me suis notamment divertie avec le "légumier" (déjà lu auparavant) qui, en France, est un marchand de légumes ou de primeurs voire un simple épicier. La coiffure "à la chatte?" Là, je donne ma langue au chat ;-))), je ne vois pas comment elle se présente ! Cordialement,

    Boissé Lilou

    20 h 16, le 04 octobre 2021

  • Ce n est pas un pays viable. C est une porcherie , une ferme animale mal entretenue… Tout etre qui vit au liban est expose a perdre sa dignite , ses droits les plus fondamentaux . Sa vie tient a un fil et il n a aucun recours a la justice; cette dernière est manipulee ouvertement par la Mafia …

    Robert Moumdjian

    15 h 53, le 04 octobre 2021

  • Les Poches Pleines = HOSPICE First Class

    aliosha

    13 h 08, le 04 octobre 2021

  • Quel bel article, merci, merci!

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 24, le 04 octobre 2021

  • Bonjour, indépendamment du drame que vit votre pays, votre article magnifique et plein de poésie m'a fait voyager. Merci à vous.

    Fabrice HURON

    08 h 09, le 04 octobre 2021

  • Eh oui! Il y a encore tout cela que les vautours n'ont pas (encore) réussi à nous voler. Tout cela - et beaucoup plus qu'il est possible d'exprimer - pour quoi, moi aussi « Je veux vieillir au Liban »!

    Yves Prevost

    07 h 41, le 04 octobre 2021

  • Magnifique! Merci!

    Khairallah Faical

    07 h 23, le 04 octobre 2021

  • Comme c'est bien raconté! C'est vrai, malgré la colère qui m'étreint quand je pense à ce qu'est devenu le Liban....Il y a toujours au fond de mon âme cette notion d'un Liban magique et dont la magie ne reposait que sur des petits riens, des moments impalpables qui remplissent l'âme de joie....Je prie pour que ce Liban revienne...

    marie-therese ballin

    00 h 41, le 04 octobre 2021

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