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Petites naissances

Elle n’a pas sonné. Elle a pris le temps de chercher sa clé au fond de son sac en faisant un peu de bruit pour alerter le chat. La clé de la maison a ouvert la porte de la maison, comme avant, comme au temps de l’école, de l’université, de l’angoisse des séparations, du stress des examens, des grandes tendresses et de l’adolescence compliquée. Ce n’est pas une saison pour rentrer, mais les envies ne connaissent pas de saison. Il arrive alors qu’on prenne un avion juste pour ça : vérifier que la même clé ouvre toujours la même porte, que la chambre de l’enfance a toujours la même odeur de bois verni qu’exsudent le fidèle piano blanc et l’indocile guitare, que le même coin est toujours encombré des mêmes cartons mystérieux interdits de cave, que le chat se précipitera, galopant de joie sur ses trois pattes, que nous serons, contrairement au délicieux animal, figés de bonheur dans notre latente attente tout à coup suspendue.


Et c’est comme une naissance, une de ces innombrables naissances que forment les petits événements de la vie. Et tout à coup elle dit : « Qu’il est beau le Liban! » la dernière chose que l’on s’attendrait à l’entendre dire. De l’aéroport à la maison, elle a porté un regard frais sur le chaos qui nous est patrie. Elle a revu le bidonville, la végétation endémique et hirsute qui borde le pont disjoint de ce que nous appelons « autoroute », les grands immeubles en panne qui écrasent de leur ombre fatiguée les vieilles maisons en déshérence, l’inextricable enchevêtrement de câbles qui raconte le honteux échec des administrations successives et les milliards noyés en vain dans cette entreprise pourtant évidente entre toutes : procurer de l’électricité à un territoire minuscule au milieu du XXIe siècle. Elle a revu les graffitis sur les façades, leur palette fougueuse, désabusée, désespérée, euphorique, souvenir délavé de la ferveur éphémère de la thaoura.


Dans son pacte avec Méphistophélès, Faust s’engage à lui livrer son âme dès lors que, au lieu de profiter sans trêve des jouissances qu’il lui procure, il dira à l’instant qui passe « Arrête-toi, tu es si beau ! ». L’enfant jolie a-t-elle, elle aussi, cédé son âme à ce diable de Liban en s’extasiant devant son étrange « beauté » ? Elle sait bien sûr la frustration sans fin de ceux qui restent. Elle sait l’angoisse et l’inconfort, le manque, la précarité et l’incertitude du lendemain, les pénuries et la vie qui s’étiole. Elle sait le piège qu’est la terre où elle a vu le jour, la malveillance et la crapulerie érigées en système et qui nous dévorent génération après génération ; et la naïveté avec laquelle nombre d’entre nous adhèrent aux promesses fallacieuses et s’accrochent aux mêmes bateleurs craignant que sans eux la vie ne soit pire, et refusent le changement parce qu’il leur est impossible de croire à un meilleur avenir.


Mais la beauté qu’elle y perçoit, elle qui nous revient des villes manucurées et des rues aseptisées, est justement dans l’absence d’artifices, les difficultés lisibles à l’œil nu, la vérité d’une humanité livrée à elle-même, ingouvernée. Il y a ici, exposé au grand jour, le désordre du monde avant son premier matin. Quelque chose qui s’achève et qui ne peut qu’appeler l’excitation d’un nouveau commencement. Il y a ici un pays qui tente encore de naître et qui attend des bras pour l’extraire de sa roche. Je l’écoute encore, elle a des étoiles dans les yeux. Elle emportera dans ses bagages un supplément d’âme qui ne pèsera pas bien lourd, mais qui la nourrira jusqu’à son prochain retour. Ceux de là-bas ont des faims différentes des nôtres.


Elle n’a pas sonné. Elle a pris le temps de chercher sa clé au fond de son sac en faisant un peu de bruit pour alerter le chat. La clé de la maison a ouvert la porte de la maison, comme avant, comme au temps de l’école, de l’université, de l’angoisse des séparations, du stress des examens, des grandes tendresses et de l’adolescence compliquée. Ce n’est pas une saison pour...

commentaires (3)

Tes mots dotés de griffes rongent mon coeur et je me permets un moment de faiblesse avant de repeindre mon visage et aider mon enfant à s'en aller.

Mishka Mourani

11 h 11, le 01 octobre 2021

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Commentaires (3)

  • Tes mots dotés de griffes rongent mon coeur et je me permets un moment de faiblesse avant de repeindre mon visage et aider mon enfant à s'en aller.

    Mishka Mourani

    11 h 11, le 01 octobre 2021

  • De !ongues années nous avons vécu mon mari, mes enfants, et moi entre Paris, Strasbourg et Londres . Un jour, par pure nostalgie et sans aucun regret ,nous sommes rentrés. Et malgré tous les fâcheux évènements , nous n'avons pas le sentiment de FRUSTRATION .

    Hitti arlette

    22 h 21, le 30 septembre 2021

  • Sublime texte de Fifi comme à chaque fois!

    Corbani Akl Nada

    09 h 02, le 30 septembre 2021

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