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Lifestyle - Hot(on)line

Avec « Mille et une nuit », les sœurs Keserwany frappent un nouveau coup

La censure, qu’elles subissent à la sortie de chaque nouvelle vidéo, la crise et la double explosion de Beyrouth sont au cœur de la nouvelle création de Michelle et Noel Keserwany. À découvrir à partir d’aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Avec  « Mille et une nuit », les sœurs Keserwany frappent un nouveau coup

Michelle et Noel Keserwany sur le visuel de « Mille et une nuit ». Photo Myriam Boulos

Elles se partagent entre le Liban et la France, mais c’est toujours leur pays qui est au cœur de leurs révoltes, de leurs batailles et de leurs créations. « Je n’ai jamais vécu aussi longtemps hors du Liban », confie Michelle Keserwany qui a dû passer un an et sept mois à Paris avant de retrouver les siens l’été dernier, partir puis revenir lancer le nouveau clip qu’elle vient de créer avec sa sœur et complice Noël, intitulé Mille et une nuit (une nuit écrite en français sans s et traduite en arabe par Alf leilé w leil). La « vidéo musicale » de 4 minutes et 55 secondes, « traitée comme un court-métrage et pas un simple clip musical », souligne Michelle, sort aujourd’hui sur plusieurs plateformes en ligne. Les deux sœurs y dénoncent, comme elles le font depuis plus de dix ans, au rythme d’une création tous les un ou deux ans, les dysfonctionnements d’un pays aujourd’hui en déroute totale. Et comme à chaque sortie, elles s’attendent à être rapidement censurées.

Mille et une nuits d’insomnie

Dans Mille et une nuit, elles soulignent les maux de notre société en chute libre, ceux d’un État démissionnaire, les interdits, l’absence de liberté, la révolution d’octobre 2019, la pauvreté et la double explosion au port de Beyrouth. Bref, toutes les souffrances que le pays traverse depuis deux ans. « Au départ, nous étions concentrées sur le problème de la censure et puis les idées se sont imposées petit à petit, et nous avons construit cette chanson pour décrire tout ce qui a touché le Liban au cours de ces derniers mois », explique via Skype Michelle Keserwany. Avec le temps qui passe et la situation des libertés qui se dégrade, leur travail est surveillé et attendu. C’est pour cette raison que la vidéo commence avec des paroles que les deux sœurs adressent tour à tour aux censeurs. « Allo, je suis bien au bureau de la cybercriminalité ? Je vous appelle pour vous éviter de le faire… » « Pas un mot sur la situation de la banque centrale, sur l’effondrement de la livre libanaise ? Pas un mot sur les violences policières et militaires, sur le comment, le pourquoi, la corruption, les excès ? Et sur les cœurs brisés, le procès concernant le 4 août et qui n’a toujours pas eu lieu ? Une génération entière est debout, qui attendra mille et une nuits la fin de ce néant… »

Sur des images en noir et blanc et en couleur, la plupart la nuit, tournées à la Corniche de Beyrouth et à Tripoli, la poésie se mêle à la révolte et illustre cette profonde blessure. « Quand je suis rentrée au Liban pour travailler sur la vidéo, nous nous sommes rendues à Tripoli et nous y avons rencontré des personnes actives de la révolution, et c’est ainsi que nous avons intégré la citation de l’une d’elles, Omar el-Abiad. Il y a aussi beaucoup de mer, beaucoup de bleu. Pour montrer que, malgré tout, l’horizon est ouvert sur l’espoir », souligne Michelle.

Le duo tient également à souligner, comme à chacune de leurs créations, que celle-ci est également et avant tout un travail collectif avec la collaboration d’autres artistes : Peter Aoun (animation, coloration), Konstantin Block (montage), Karim Ghorayeb (direction de la photo), Karim Khneisser (production musicale) ou encore Samer Sardouk (assistant caméra)… « Nous lançons l’idée et nous laissons la liberté à nos collaborateurs de créer et proposer ce qu’ils ont de mieux », ajoute-t-elle.

Pour les deux femmes, la double explosion au port est, comme pour la plupart des Libanais, l’évènement le plus dur dans la descente du pays aux enfers. « Le 4 août 2020, j’étais à Paris, j’ai vu les images de l’explosion. Même si j’étais loin, j’étais présente à travers le contact quotidien avec ma famille et mes amis à travers les images, à travers les Libanais en France. C’était très difficile. Mais le véritable choc, je l’ai vécu en rentrant des mois plus tard. C’est comme si, quand j’étais absente, j’avais simplement rationalisé ce qui s’était passé, mais en redécouvrant Beyrouth, j’ai vécu le drame dans ma chair et avec toutes mes émotions », raconte-t-elle. « C’était une épreuve particulièrement difficile, l’une des plus difficiles que nous ayons eues à vivre. Nous avons cherché nos amis dans les décombres et couru pour les transporter aux hôpitaux, sans oublier ceux qui ont perdu des êtres chers », se souvient pour sa part Noel, installée depuis quelques mois à Paris. Pour la création artistique au cours des mois écoulés, qui s’est faite à distance, les deux sœurs ont fonctionné comme si elles étaient dans le même pays, voire la même maison, par écrans interposés entre Paris et Beyrouth.

Michelle et Noël Keserwany. Photo Myriam Boulos

Duo parfait

Les deux dernières d’une famille de quatre enfants, avec deux ans de différence, Michelle et Noel ont effectué les mêmes études universitaires en publicité à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK). « Nous nous complétons, je suis plus loquace, Noel est plus réfléchie. Je commence une idée, elle la continue, ou vice versa », explique Michelle. Aujourd’hui, elles se retrouvent à Paris et confient que ce qui leur manque le plus, c’est leur mère restée au pays. Au sujet de cet exil, Noel confie : « Au Liban, nous évoluons dans un sentiment d’urgence, nous passons notre temps à courir derrière des nécessités basiques, l’électricité, le carburant… Dans des pays comme la France, tous ces détails de la vie quotidienne sont acquis. À mon arrivée, il m’a fallu du temps pour m’adapter à cette normalité… » Elle ajoute : « Je suis rentrée à Beyrouth après quelques mois passés en France, cet été, et j’ai pu constater à quel point nous, Libanais, avons changé. J’ai compris cela en revoyant mes amis et mes proches. C’est comme si nous avions perdu notre capacité de croire en notre pouvoir de changer les choses. Comme si nous avions oublié les personnes que nous sommes, nos rêves et nos aspirations. »

Extrait de « Mille et une nuit » des sœurs Keserwany. Photo DR

De la Ville Lumière où elles lancent ce message d’amour à Beyrouth dans le noir, où leurs Mille et une nuit sont certainement moins sombres, chacune des sœurs trace son bout de chemin, avec des courts et des longs-métrages à venir en tant que réalisatrices et scénaristes, de nouvelles expériences artistiques et une constante : des projets en commun dont un premier long-métrage, « un documentaire sociopolitique » en cours de développement intitulé À feu doux, produit entre la France et le Liban.

Pour mémoire

« Kaen Aichin » des sœurs Keserwany, l’air et la chanson en ces temps de révolution

Les courts-métrages musicaux de Michelle et Noel Keserwany

2021 – Réalisatrices, auteures et interprètes de Alf leilé w leil (Mille et une nuit).

2021- Réalisatrices et auteures de All Hail Civilization – KAFA.

2020 - Réalisatrices, auteures et interprètes de Romance politique (Romansiyyé siyassiyyé).

Lancé en parallèle à Beyrouth et à l’Institut du monde arabe (IMA) en septembre 2021. Nommé à l’International Women’s Film Festival à Dortmund, en Allemagne, en 2021.

2020 – Réalisatrices, auteures, interprètes et monteuses de Ka’an aaychine (Comme si nous vivions).

2018 - Auteures, interprètes et productrices de Men3id w men3id (Nous répétons les mêmes actes encore et encore). Projeté au musée Media Majlis à la Northwestern University Doha dans le cadre de l’exposition « From Visionaries to Vloggers : Media Revolutions in the Middle East ».

2016 - Auteures, interprètes et productrices de Zaffatleh el-tarik (Il m’a pavé la route).

2013 - Auteures, interprètes et illustratrices de Panique bil Parlement (Panique au Parlement).

2012 – Auteures, interprètes et directrices créatives de Aal jamal bi wassat Beyrouth (À dos de chameau au centre-ville de Beyrouth).

2011- Jagal el-USEK sort accidentellement sur les réseaux sociaux alors que Michelle Keserwany est toujours étudiante à l’université.

Elles se partagent entre le Liban et la France, mais c’est toujours leur pays qui est au cœur de leurs révoltes, de leurs batailles et de leurs créations. « Je n’ai jamais vécu aussi longtemps hors du Liban », confie Michelle Keserwany qui a dû passer un an et sept mois à Paris avant de retrouver les siens l’été dernier, partir puis revenir lancer le nouveau clip...
commentaires (2)

A lire cet article on se sent envahit par de la fierté et de la nostalgie de connaître de jeunes Libanaises célébrer cette Patrie! NB. Je remarque que le titre en arabe indique 1000 nuits (au féminin) et Layl (nuit en arabe mais masculin) ...

Wlek Sanferlou

13 h 58, le 02 octobre 2021

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Commentaires (2)

  • A lire cet article on se sent envahit par de la fierté et de la nostalgie de connaître de jeunes Libanaises célébrer cette Patrie! NB. Je remarque que le titre en arabe indique 1000 nuits (au féminin) et Layl (nuit en arabe mais masculin) ...

    Wlek Sanferlou

    13 h 58, le 02 octobre 2021

  • Si la traduction en français n'est pas des auteures, je propose "Mille nuits et une"

    Shou fi

    14 h 17, le 30 septembre 2021

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