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Nos Lecteurs ont la Parole

Rituel de pleine lune

Souvent, mes plus lointains souvenirs d’enfance s’éparpillent, se mélangent, mais dans ce vaste fouillis, certains s’assemblent et refont surface. Aujourd’hui, la chambre unique dans laquelle toute la famille vivait me revient. Je revois la vieille porte d’entrée en bois noir qui s’ouvre vers l’intérieur. J’entends frotter, énergiquement, mes pieds sur le paillasson usagé et poussiéreux, ainsi que le bruit de targette que l’on tire. Sans demander qui est derrière la porte et sans que je frappe de petits coups contre elle, ma mère l’ouvre vivement en se disant probablement : « Ça y est, il arrive », car elle reconnaît le bruit de mes pas grimpant sur les marches d’escalier. La mémoire revient avec force, je pénètre dans la chambre suivi par une odeur de remugle et de renfermé de la cage d’escalier sombre et étroite, inhalée à chaque montée et descente. Qu’y a-t-il derrière cette porte ? Une chambre sous un bas plafond, pauvrement meublée, avec une ouverture dans un mur, une fenêtre protégée avec un nylon et, au milieu du mur, une photo mystère.

Le meuble bas que ma mère appelle étrangement « dansoir » est le seul objet qui orne la chambre. Ses deux portes vitrées à croisillons laissent entrevoir des mouchoirs anciens, ornés de dentelle et de broderies très fines, sans les initiales, et un ancien service à orangeade, bleu turquoise, qui n’a jamais servi. Ma mère ne parle jamais de son trousseau de mariée, mais, émus de compassion pour elle, nous nous abstenons de lui faire remarquer la modestie de son trousseau de mariage.

À l’intérieur de la pièce, je laisse errer mes regards distraits sur les murs, je vois une chambre aux murs nus, excepté les vêtements de travail, tachés de farine, de mon père, boulanger, qui sont suspendus à une patère murale et une photo de portrait dans un grand cadre abîmé, une vieillerie en bois, avec verre fissuré accroché au mur avec une ficelle en jute. En noir et blanc, la photo rend ambiguë la couleur de ses beaux yeux en forme d’amande allongée, qui intensifie son regard. J’y vois un joli jeune homme portant un costume cravate avec un beau regard oblique sérieux et séduisant, le visage carré, le front haut et large, les sourcils très fins, les cheveux courts et lisses, et une moustache fine qui ne dépasse pas les commissures de ses lèvres minces donnant énormément de force à son visage.

En tout cas, je ne l’avais jamais vu, j’ignorais tout de lui et mon père n’en parlait jamais, mais sa photo accompagnait mes regards dès mon plus jeune âge avec une avide curiosité d’en savoir plus. Trop réservé, taciturne par nature, mon père évitait les questions au sujet de cette photo, en plus on ne se voyait pas assez dans la journée, on se parlait à peine : il travaillait la nuit et dormait le jour. La sortie de son travail, c’était notre rendez-vous quotidien, l’occasion de le voir et le saluer. Il quittait le travail à pied, j’allais à sa rencontre, je le voyais de loin avec le paquet de pain sous le bras. Je tenais à le porter pour l’alléger de son poids, sachant qu’il ne pesait pas lourd. Je marchais devant lui, quelques pas nous séparaient, j’avais tellement envie de le tenir par la main pour lui parler parfois de cette photo, mais le trottoir était trop étroit pour marcher l’un à côté de l’autre.

Pour notre départ en vacances d’été en famille au village, mon frère aîné, les pieds chaussés de sandales en plastique avec chaussettes et un short court rouge vif, tenait fermement ce cadre photo avec précaution sous le bras de peur de le perdre. Était-il dans le secret des dieux ?

Derrière cette photo, se cachait probablement le destin tragique d’un jeune homme, on disait qu’il était maçon, on disait qu’il était tombé d’un échafaudage haut de quatre étages, mais son regard séduisant cacherait peut-être un chagrin d’amour qui laissait supposer que le monde était fini pour lui, qu’il ne serait plus jamais aimé par une autre fille.

Au village, fidèle à son rituel de pleine Lune qui dégage une grande force mystique, ma grand-mère se réveillait au milieu de la nuit pour rejoindre à pied le fleuve par un petit sentier serpentant accroché aux flancs d’une vallée sauvage. Au bord de l’eau, elle murmurait des prières, elle murmurait tendrement le prénom de son fils. À la lumière argentée de la Lune, pleine et radieuse, elle voyait le reflet de son visage dans l’eau qui se déplaçait au rythme du courant, elle se repliait sur elle-même, se couvrait d’un grand foulard blanc, les yeux noyés de larmes à attendre le lever du jour. Lors de son dernier rituel, elle brava l’interdit, osa montrer ses cheveux, enleva son grand foulard blanc, le posa en douceur à la surface de l’eau du fleuve ensommeillé pour protéger les yeux de son fils. Les déesses de la pleine lune, avec leurs grandes ailes blanches dans le dos, l’ont accompagnée jusqu’à l’embouchure du fleuve. Elle a rejoint son fils : désormais, elle détient la clé du mystère.

Alain DIAB

Auteur

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Souvent, mes plus lointains souvenirs d’enfance s’éparpillent, se mélangent, mais dans ce vaste fouillis, certains s’assemblent et refont surface. Aujourd’hui, la chambre unique dans laquelle toute la famille vivait me revient. Je revois la vieille porte d’entrée en bois noir qui s’ouvre vers l’intérieur. J’entends frotter, énergiquement, mes pieds sur le paillasson usagé...

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