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Huiles lourdes

Les nations ne meurent pas d’invasion ; elles meurent de pourriture interne.

Abraham Lincoln

D’une notoriété universelle sont ces trois singes qui symbolisent, chacun à sa manière, le summum de la sagesse asiatique. À l’aide de leurs pattes, ils se couvrent qui les yeux, qui le museau et qui les oreilles, exprimant ainsi leur refus de voir le mal, de dire le mal ou de l’entendre. L’allégorie ne manque certes pas d’intérêt du point de vue philosophique ; mais qui donc, de par le monde, pourrait-il même songer à en faire une règle de gouvernement ?


L’atterrante réponse, les Libanais ne la connaissent que trop. Telles des nuées de sauterelles, leurs voraces dirigeants ont, comme on dit chez nous, dévoré tant l’herbe sèche que la verdure. Pour cela, des masses de manifestants les ont nommément traités de voleurs. De même, leur vénalité est quotidiennement relevée, déplorée, dénoncée par les gouvernements étrangers, et non des moindres. Ils restent pourtant de marbre, désespérément aveugles et sourds face à l’injure. Et s’il leur arrive de rompre leur honteux mutisme, c’est seulement pour claironner, avec un insupportable culot, leur détermination à extirper la corruption. Les pourris montant à l’assaut de la pourriture, on aura vraiment tout vu.


L’État, lui, n’a rien vu, n’a rien entendu dire, n’a pipé mot, ou presque, des longs convois de camions-citernes venus jeudi de Syrie avec leur chargement de carburant iranien et dont l’arrivée a été saluée par des tirs intempestifs d’armes automatiques, et même de lance-grenades. Pratiquement seul de tous les officiels, le Premier ministre s’est bien dit attristé par ce manquement à la souveraineté nationale ; mais il ne l’a fait que pressé de questions par la chaîne CNN. Le Liban, a-t-il soutenu, ne devrait pas encourir des sanctions américaines car il n’a jamais sollicité une telle livraison. Il a fait le mort, quoi, et c’est bien là que le bât blesse…


Pour nombre de Libanais en effet, les banals, ces inoffensifs, bienveillants, charitables poids-lourds évoquaient plutôt les colonnes de blindés qui, ces dernières décennies, ont émaillé plus d’une invasion étrangère. Invasion de propagande certes, déferlement idéologique et psychologique lourd, néanmoins, de symboles, tout se passant comme si, après avoir grignoté les institutions libanaises, la milice mettait soudain les bouchées doubles. Car déjà maître de la décision de paix ou de guerre, le Hezbollah se pose désormais en briseur de prétendus blocus américains imposés à notre pays, en pourvoyeur de services essentiels aux populations souffrantes, en salutaire embryon d’État providence, du moment que l’État tout court est en panne. Jamais en somme le pouvoir libanais n’aura essuyé pareille humiliation, assénée non point cette fois par ses détracteurs, mais par ses propres alliés, ses bienfaiteurs et défenseurs, ses parrains et protecteurs…


Hier étaient édictées de nouvelles sanctions US contre des individus accusés de financer le Hezbollah. La veille même, c’est le Parlement européen qui revalidait en force la menace de mesures similaires contre les dirigeants libanais qui persisteraient à entraver toute réforme. Ce vote massif n’a rien de contraignant, c’est vrai, pour les membres de l’Union. Mais du moins avait-t-il le mérite de faire capoter l’aberrante logique invoquée par le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, pour qui la formation d’un nouveau gouvernement libanais commandait de remettre les compteurs à zéro. Car si la République s’est enfin dotée d’un cabinet, on attend de voir l’exécutif passer précisément des promesses… à l’exécution.


On rappellera enfin que les hypothétiques réformes et le dialogue avec le Fonds monétaire international, ce n’est pas tout. Un ancien chef de gouvernement en cavale, un ancien ministre objet d’un mandat d’arrêt par défaut : à l’heure où progresse l’enquête sur la meurtrière explosion dans le port de Beyrouth, c’est aussi sur sa gestion du cours de la justice que sera jugé l’État libanais.

Issa GORAIEB

[email protected]


Les nations ne meurent pas d’invasion ; elles meurent de pourriture interne.Abraham LincolnD’une notoriété universelle sont ces trois singes qui symbolisent, chacun à sa manière, le summum de la sagesse asiatique. À l’aide de leurs pattes, ils se couvrent qui les yeux, qui le museau et qui les oreilles, exprimant ainsi leur refus de voir le mal, de dire le mal ou de l’entendre....