Nous n’avons jamais été aussi humiliés. Jamais.
Attaqués, oui. Mis à mort, oui. Torturés, oui. Dévastés, oui. Humiliés de cette façon… jamais…
Vous me direz si, la guerre civile, l’occupation syrienne ou autre… Oui, mais… non… en temps de guerre on avait de l’espoir. En temps d’occupation de la dignité. En temps actuel… ni l’un ni l’autre.
Je n’ai jamais vu mon peuple cassé de la sorte. Tordu de douleur. Hurlant jusqu’à extinction de voix… jusqu’à extinction des feux. Fureur ravalée et silencieuse, larmes flamboyantes de misère, coulant sur les joues fatiguées, coulant d’yeux qui se ferment.
Nous sommes dans l’obscurité.
Un chaos organisé nous enveloppe et nous tire vers les profondeurs de l’enfer. Un enfer promis par notre président. Au moins, il a pu tenir une des multiples promesses qu’il a faites. Quel dommage qu’il n’ait pas plutôt tenu celle des réformes et du changement… Non, il a préféré les flammes de l’enfer. Car nous brûlons… si bien que même Lucifer doit avoir pitié de nous.
J’ai rêvé d’un pays qui se relève de ses cendres avec fierté et se construit envers et contre tout. Comment en suis-je arrivée, moi et mes pairs, à ramasser ses cendres à la pelle sous les yeux vides et hagards des citoyens ?
À crier au secours au monde entier, à envoyer des lettres en SOS majuscules, nous qui étions si excités de partager notre culture à chaque voyage qu’on faisait et à chaque étranger qu’on recevait chez nous. La tête haute, hospitaliers, fiers, heureux. Nous étions un peuple heureux.
Nous sommes aujourd’hui un peuple introuvable. Nous ne pouvons partager le pain avec qui que ce soit parce que nous avons une pénurie de pain. Pourquoi ? Il n’y a plus de gaz pour allumer les fours. Ni d’électricité pour les fours électriques.
Nous ne pouvons faire visiter nos contrées à qui que ce soit, car nous n’avons plus d’essence. Où est l’essence ? Partie en touriste en Syrie, en classe contrebande sous les yeux impuissants de l’armée libanaise et avec la bénédiction de l’homme à turban, au doigt agité, menaçant, pas plus libanais que je ne suis la reine d’Angleterre. Non, il est là terré quelque part au plus profond de la terre qui doit le vomir tous les jours, à menacer tout et tout le monde, jurant allégeance à un pays hostile, étranger, dangereux.
La terre mère se meurt de le savoir là, quelque part. Elle aurait pu le livrer sur un plateau de ronces, elle n’aurait pas hésité une seule seconde. Pour se purifier et reprendre le contrôle de ses devoirs, elle aimerait se débarrasser de tellement de choses.
Je touche les feuilles des arbres, le sable, les pierres et les rochers, et je la sens si triste… J’ai envie de la prendre dans mes bras et de la bercer en lui promettant que ça va aller. Mais je sais que ça n’irait pas avant longtemps…
Générations sacrifiées. Nous sommes les générations sacrifiées. Enfants et adolescents de la guerre, jeunes de l’occupation syrienne, adultes des gouvernements de corruption, du krach, du 4 août 2020 à Beyrouth, des incendies ravageant le pays comme une traînée de poudre, témoins des accidents mortels parsemés tout au long du pays et témoins de l’agonie de notre Nord, de Akkar, de Tripoli…
Quels vieux serons-nous ? Ceux de la résignation ou ceux des anciens combattants ?
Pour ma part, je préfère mourir en ancienne combattante qu’en résignée au sort. Je ne crois pas dans le sort.
Je crois même que je préférerais mourir en combattante tout court.
Je refuse de me mettre en ligne pour mon essence. Je refuse de plier. De me ménager. Je refuse d’accepter sans me battre.
Je refuse une fausse humilité et un vrai égocentrisme.
Nous, Libanais et Libanaises, avons besoin d’aide. Toute sorte d’aide. Nous avons besoin que l’opinion internationale ne nous lâche pas. Que les citoyens des pays libres nous soutiennent et fassent pression sur leurs gouvernements afin que ceux-là ne nous plantent pas un couteau dans le dos.
Nous avons besoin qu’on ne nous oublie pas au gré des actualités diverses. Qu’on ne devienne pas une ligne éparse dans le quotidien ou une nouvelle quelconque au journal de 20 heures entre le dîner et le dessert.
Nous avons besoin d’argent pour pouvoir acheter des médicaments et des denrées de première nécessité quotidiennes, mais plus encore d’argent pour ceux qui doivent être urgemment opérés et qui ne peuvent pas faute de Sécurité sociale. Sachant que parfois on ne peut être opérés faute de capacité hospitalière… plus de sérum, plus d’anesthésie, plus de place, plus d’espoir.
Nous avons besoin de cargos entiers de vêtements, de chaussures, de couvertures, de produits d’hygiène, de boîtes de conserve, de riz, de farine, de pâtes. Oui, voilà ce à quoi nous sommes aujourd’hui réduits.
Nous avons besoin de médicaments. Nous avons besoin d’amour.
Un jour, nous le rendrons au centuple et même plus, un jour qu’on sera debout sur nos pieds. Heureux de nouveau heureux, et joyeux, aimant la vie, la croquant comme un amant fou. Un jour viendra où nous sourirons. Où nous ne serons plus un peuple d’assistés, de crève-la-faim, de moins-que-rien. Un jour viendra où nous échangerons l’artillerie lourde de notre combat d’aujourd’hui contre des armes légères des gardiens de la paix. Celle de notre pays si chéri et nos rides, nos rides seront les marqueurs d’une histoire nouvelle, une troisième République. Un espoir nouveau et une terre lumineuse prête pour ses enfants, une nation libre, habitée de citoyens libres, et pour cela, il faut se rebeller... il faut perdre pour enfin, un jour, gagner.
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