Critiques littéraires

Le roman et la mémoire de la mort

On se demande comment lire la mort, et comment chercher les fils qui composent le récit dans un roman qui ne décrit pas la mort, mais l'écrit plutôt dans les longs moments de l’agonie ?

Le roman et la mémoire de la mort

© Samih Zaatar

Sammon fi el-hawa’ (Il y a du poison dans l’air) n'est pas le testament de Jabbour Douaihy, ni sa manière de s'adresser au lecteur ou celle de décrire la mort en l'approchant.

Ce roman de Douaihy écrit la mort sans la décrire, en mettant en récit des éclairs de mémoire tels qu’ils apparaissent dans les moments d'absence. Ce n’est pas à un délire que nous faisons face, mais plutôt à une histoire qui tourne autour d'un personnage principal qui est le narrateur, et ces histoires deviennent alors une sorte de délire.

Le narrateur bondit avec nous de lieu en lieu et d’un temps à l’autre, comme s'il était pressé d’arriver au bout de l’histoire. Il écrit la mémoire des choses et des événements, se souvenant afin de produire sa propre mort, et la mémoire a sa propre logique, s'arrêtant à certains détails et occultant d'autres. De même, la mémoire ne se soucie pas de la logique, elle scintille d'images comme si elle était un miroir devant lequel le protagoniste et le narrateur se tiennent pour, à travers lui, avoir une vue sur des fragments d’histoires, ressemblant à des fulgurances qui apparaissent pour disparaître ensuite. Elle raconte comme si elle ne racontait pas, mais s’écoule plutôt sur les feuilles, comme des torrents se déversant dans une histoire que le narrateur a conçue comme une introduction au chapitre de la mort, mais qui ne ressemble pas à la mort.

Il y apparaît que la mort ne ressemble pas à l’image que nous en avons, ni aux représentations qu’on s’en fait. La vie peut en effet se terminer dans un gémissement, comme nous l'a suggéré T. S. Eliot, et elle peut aussi se conclure par un saut dans l'inconnu et un vol dans le ciel obscur, comme le raconte Jabbour. Mais ce qui donne à ce roman sa singularité, c'est qu'il écrit la mort de son auteur en train de mourir. La mort n'en est pas le sujet mais le principe structurel ; il dit ainsi en une fois tout ce qu’il y aurait à dire. Les histoires ressemblent à de la bruine qui s'échappe de la plume, des histoires inachevées et qui ne donnent que les instants de leur achèvement, c'est-à-dire qu'elles nous livrent la fin, laissant le chemin obscur, incertain, sans lumière.

Sammon fi el-hawa’ est-il un roman ?

Oui et non. Non, car il lui manque la maîtrise du tissage qu'on a connue dans les précédents romans de Jabbour Douaihy. Mais en même temps oui, car il fait le résumé d’une génération du point de vue d'un homme qui a soigneusement préparé sa mort et qui a vu, dans l'explosion du 4 août, le poison qui a collectivement frappé la ville et le pays ; il a sauté alors pour embrasser la mort.

Non, car il commence par la fin. Ainsi le narrateur n'a pas écrit l’histoire, mais plutôt la manière dont il se souvient d’elle au moment où elle en vient à expirer. Mais en même temps oui, parce qu'il écrit la vie avec la mémoire des morts, et les morts se souviennent à leur manière, s'inventent tout en s'évanouissant et se font à eux-mêmes des statues avec du vent.

L'air de ce roman est rempli du poison des déceptions, et ce sont les déceptions d'une génération libanaise qui a cherché un sens et ne l'a pas trouvé, mais qui s’est trouvée plutôt face à un amoncellement de mots qui l'a poussée à l'isolement de la mort.

Ne nous fourvoyons pas, Sammon fi el-hawa’ n'est pas une autobiographie, Jabbour n'a pas relaté sa vie ; il a renoncé à son histoire afin de trouver un héros sans nom particulier, un caractère le résumant tout en résumant une génération entière. Le héros de ce roman renvoie donc en réalité à une collection de héros que l'auteur a entrepris de dissoudre afin de confectionner un seul personnage. Les expériences de ce personnage se sont ainsi multipliées et diversifiées, mais elles s’enracinent toutes dans ce village qui a été le théâtre d’une vendetta dans son roman Pluie de juin.

Les univers du roman sont un mélange de possibilités libanaises, chaque possible pouvant constituer un roman indépendant. Toutefois, le vacarme de la fin ainsi que la volonté d’arriver rapidement à la mort unissent tous ces éléments dans un même tableau qui ressemble à ce qu’on appelle en arts plastiques un « collage ». Ainsi, le narrateur entreprend de coller des bouts d’histoires afin d'en faire une peinture romanesque unique, portant l'empreinte de la mort.

Je me suis longuement demandé, en relisant ce roman, quel était son secret qui nous rend aptes à aller au-delà de ses sauts dans le vide, ses mondes contradictoires, et ses imperfections ?

Ce secret réside-t-il dans la présentation anatomique que l’auteur fait de la génération des déceptions et qu’il a voulu écrire en une fois ?

Son secret réside-t-il plutôt dans la scène finale qui nous ouvre les portes de notre réalité libanaise avec ses innombrables tragédies ? Se peut-il que la clé du roman réside dans la description de ce moment où Beyrouth a explosé, le 4 août 2020 : « L'explosion était énorme, une colonne s'élevant vers le ciel, un agglomérat de poisons qui montraient la ville en train de rendre son dernier souffle. » Il se peut aussi que le moment où le narrateur vole et disparaît soit la fin qui a présidé à l’écriture de toutes ces histoires : « (...) et ils ne sauront jamais que j'ai agité mes ailes au premier et au dernier décollage matinal, j'ai volé avec les pigeons loin vers le ciel bleu et nous avons disparu dans l'horizon lointain. »

Il est fort probable que le secret de ce roman réside dans l’évocation de la mort. Jabbour Douaihy a écrit sa mort et la mort de son pays, dessinant la mort à l'encre de la mort, et c'était comme « du poison dans l'air », un témoignage de l'art du romancier au moment où ce dernier s’immisce dans les circonvolutions de la fin, et peint la vie de son auteur avec sa propre mort.

Traduit de l’arabe par Work With Words

Sammon fi el-hawa’ (Il y a du poison dans l’air) n'est pas le testament de Jabbour Douaihy, ni sa manière de s'adresser au lecteur ou celle de décrire la mort en l'approchant.Ce roman de Douaihy écrit la mort sans la décrire, en mettant en récit des éclairs de mémoire tels qu’ils apparaissent dans les moments d'absence. Ce n’est pas à un délire que nous faisons face, mais plutôt à une histoire qui tourne autour d'un personnage principal qui est le narrateur, et ces histoires deviennent alors une sorte de délire.Le narrateur bondit avec nous de lieu en lieu et d’un temps à l’autre, comme s'il était pressé d’arriver au bout de l’histoire. Il écrit la mémoire des choses et des événements, se souvenant afin de produire sa propre mort, et la mémoire a sa propre logique, s'arrêtant à certains détails et...
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